Vu de la place Victor Hugo - Page 13

  • L’Iran pris à son propre piège…

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    L’Iran pris à son propre piège…

    Cela était prévisible mais comme dans tous les régimes totalitaires ou dictatoriaux, les dirigeants sont incapables de revenir en arrière, alors que c’est la seule manière de se tirer d’affaire, voire de sortir de la nasse dans laquelle ils se sont engouffrés sans discernement. C’est toute cette dialectique qui ressort des différentes déclarations des membres les plus éminents du régime iranien actuel.

    Plus que les sanctions américaines, plus que les menaces de plus en plus claires d’Israël, ce sont les conséquences des déclarations iraniennes qui compromettent le plus l’avenir de ce pays dirigé depuis près de 40 ans par les Mollahs. Il n’est pas question de prétendre donner des conseils à un gouvernement dont l’ADN lui interdit toute remise en question idéologique, même si l’on va dans le mur en klaxonnant, mais certaines évidence s’imposent à tous, et pourtant elles ont été ignorée effrontément par les principaux intéressés.

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  • Le livre posthume du professeur Gérard NAHON Epigraphie et soétériologie : l’épitaphier des «Portugais» de Bordeaux (1728-1768) (Brepos, 2018)

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    Le livre posthume du professeur Gérard NAHON       Epigraphie et soétériologie : l’épitaphier des «Portugais» de Bordeaux (1728-1768) (Brepos, 2018)

     

    Certes, reconnaissons le d’emblée : ce titre n’invite guère à se plonger dans la lecture attentive de ce savant ouvrage. Mais il a l’avantage de fournir une image fidèle de l’acribie et de la science profonde de ce grand érudit qu’est notre défunt maître, le professeur Gérard Nahon. La collection dans laquelle cet ouvrage a paru, peu après que le professeur nous avait quittés, est réputée pour sa haute tenue. Alors de quoi s’agit-il ? C’est tout d’abord le travail de toute une vie (l’auteur le dit lui-même), commencée en 1961, alors qu’il était jeune archiviste et enseignant d’histoire juive à l’Ecole Maimonide où nous bénéficiâmes de son généreuse science.

     

    Le professeur Nahon est probablement le plus célèbre spécialiste de l’histoire de ces Juifs étranges dits les «Portugais» de Bordeaux. On ne les connaît pas très bien car ils menaient une sorte de double vie : d’une part, ils passaient, jusqu’à une certaine époque, pour de bons chrétiens, présentant leurs nouveaux-nés au curé de la paroisse, assistant aux messes dominicales, et d’autre part, ils christianisaient en secret, conservant au plus intime d’eux-mêmes un parfum de tradition juive. Certes, le emps venant à bout de tout ce qui existe sur cette terre, leur tradition, leur héritage fondait avec les années. Mais qu’lque chose demeurait. Cela fait d’ailleurs penser à un ttitre d’ouvrage d’un autre grand historien, Yossef Hayyim Yérushalmi, Judaïsme terminable et judaïsme interminable. Certaines choses s’tiolent ou blêmissent avec le temps, d’autres réussissent à triompher de ce même temps, sans qu’on sache pourquoi ni comment…

     

    Et dans ce livre, le dernier d’une œuvre considérable, le professeur Nahon tente d’en savoir le plus possible sur ces êtres étrangement familiers en déchiffrant leurs pierres tombales, celles, du moins, qui nous ont été conservées en dépit des persécutions et des expulsions. . Certaines épitaphes sont rédigées en langue espagnole, d’autres en hébreu. En fait, l’auteur fait parler les morts et leur redonne une deuxième vie. C’est ce que le professeur Nahon fait dans une première partie introductive où il pose le problème, reprend en les discutant les données élaborées par ses prédécesseurs et apporte assurément sa propre contribution. Ce qui frappe chez ce grand savant, ce sont aussi ses qualités humaines : il s’entendait avec tout le monde, dans un milieu, le milieur universitaire où les rivalités et les haines sont quasi inexpibales…

     

    Est-ce que ces juifs qui avaient tout des chrétiens, vus de l’extérieur, avaient tout perdu de leur tradition ? Le professeur Nahon nous dit dès la page 10 ce qu’il entend faire : Nous nous proposons d’examiner à la lumière des épitaphes du cimetière tombé en main morte en 1728, rempli, et en conséquence, fermé en 1768. La pérennité que lui conférait le droit féodal ne le protégea qu’en partie de l’expropriation survenue le 19 décembre 1910. La ville de Bordeaux acquit alors une parcelle du terrain adjugée par jugement du tribunal de première instance…

     

    Ces espaces funéraires, ces champs de repos livrent des détails fort intéressants permettant de reconstituer la vie de ces immigrés qui continuaient de se nommer portugais alors que la plupart du temps, c’est leur hispanisme qui nous fait face. Sur les deux cent cinquante-six notices, les épitaphes sont en espagnol. Mais on relève aussi que pour le personnel religieux de la communauté (rabbin, scribe, chantre), les épitaphes sont en caractères et en langue hébraïques. La langue portugaise n’est représentée que deux fois… On voit aussi le rôle déterminant joué par des associations de bienfaisance, véritables confréries qui géraient, en quelque sorte, les enterrements de ces communautés qu’on trouvait aussi dans de grandes cités portuaires, comme Amsterdam ou comme Hambourg dès 1614. Cette Nation portugaise, ils se nommaient ainsi, était aussi présente à Londres.

     

    On ne peut pas manquer d’être ébahi devant l’expansion de ces Portugais, même à Curaçao ou au Surinam britannique. Gérard Nahon écrit en page 48 : Le premier cimetière juif du Nouveau Monde s’ouvrit au Brésil lors de la brève période «flamande» (1530-1654).

     

    Georges Lévitte, grand ami du professeur Nahon, me parlait souvent de lui et de ses recherches dans les cimetières, alors que j’entamais mes études. Il m’expliquait qu’il passait même, parfois, ses vacances dans la région de Bardeaux afin de pouvoir inspecter à satiété les cimetières de la région. Je demandais alors à mon interlocuteur d’où pouvait bien venir cette passion pour les … morts ! Georges m’expliqua alors que les morts, leurs pierres tombales fourmillaient de détails sur leur vie terrestre. On pouvait alors reconstituer la structure des communautés, le degré de culture de leurs membres, si les enfants mouraient en bas âge et les femmes en couches, bref une quantité de détails qui survivaient à leurs détentaires. En regrdant de mon mieux cette solide étude, je me rends compte, quelques décennies plus tars, que c’était bien vrai.

     

    Les prénoms des défunts aident à mesurer leur degré d’intégration ou d’assimilation à la société ambiante. Si vous trouvez bien des prénoms bibliques, c’est la preuve que leurs possesseurs étaient plus sourcilleux quant à la pratique religieuse et la fidélité à la tradition. Parfois, le défunt disposait de deux prénoms, l’un hébraïque et l’autre en usage dans la vie civile, en quelque sorte.

     

    Il existe un autre élément qui renseigne fort bien sur le caractère ou les qualités spécifiques au défunt : ce sont les versets bibliques gravés sur les pierres tombales. Quand il s’agit de rabbins ou de grands érudits, on choisit de graver sur l’épitaphe des références scripturaires rendant hommage à leur érudition et à leur piété. Quand il s’agit de défuntes qui s’étaient acquis d’incontestables mérites dans leurs œuvres de bienfaisance, on citait des versets du chapitre 31 du livre des Proverbes (elle tendait une main bienveillante aux pauvres).

     

    Certaines pierres tombales comportent les dates de naissance et de mort de notre ère chrétienne alors que d’autres adoptent le comput hébraïque (depuis la création du monde), d’autres enfin reprennent les deux computs…

     

    Vers la fin de ces chapitres introductifs, le professeur Nahon aborde la question de la résurrection ou de la vie dans l’au-delà, en somme l’immortalité de l’âme. Dans la littérature traditionnelle on évoque les deux académies, terrestre (yeshiva shél mata) et céleste (yeshiva shel ma’la). On connaît aussi les expressions araméennes équivalentes : metivta di-reki’a et metivta de ar’a.

     

    Pour finir : le talmud évoque les plus vertueux dirigeants des communautés, ceux qui sont acquis à la cause publique et non ceux qui poursuivent des calculs personnels ; leurs qualités les ont sélectionnés pour diriger leurs coreligionnaires. Dans l’académie d’en haut ils seront aussi appelés aux mêmes fonctions dans le royaume de Dieu…

  • Est-il sage de marginaliser à ce point Mahmoud Abbas ?

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    Est-il sage de marginaliser à ce point Mahmoud Abbas ?

     

    C’est la question qu’on se pose depuis qu’on sait que le président de l’Autorité Palestinienne (AP) refuse de rencontrer le chef des renseignements égyptiens, qui mène un important ballet diplomatique afin de régler un tant soit peu les relations entre Israël et le Hamas de Gaza.

     

    Il faut d’emblée noter un point : la diplomatie israélienne est empreinte d’une certaine opacité volontaire depuis que Gaza a commencé, au mois de mars, à s’en prendre à Israël, poussée par une situation humanitaire catastrophique. Israël avait le choix entre deux options grosso modo : frapper un grand coup, ce qui aurait accru la détresse des populations, ou adopter une sorte de soft power en volant au secours d’une population éprouvée qu’on détacherait ainsi des dirigeants du Hamas qui ne peuvent se prévaloir d’aucun succès marquant. Après près d’une décennie de règne sans partage.

     

    A l’évidence, le Hamas a manœuvré avec subtilité puisqu’il présente à la population cette mansuétude d’Israël comme une victoire remportée sur l’ennemi sioniste. Et aux yeux de certains ministres d’Israël, cette politique conciliante d’Israël apparaît comme une prime à l’agression : attaquez Israël, envoyez des cerfs volants etc… et vous obtiendrez ce que vous voudrez. Cette logique n’est qu’apparente, mais pour voir ce qui se cache derrière il faut une analyse stratégique approfondie.

     

    Israël ne veut pas d’une Palestine réunifiée, c’est pourquoi il poursuit cette diplomatie par l’intermédiaire de l’Egypte. Mais comment faire confiance à une organisation terroriste qui a pris le pouvoir par la force et retient sous sa férule cruelle près de deux millions de civils ? Et comment agir autrement ?

     

    Depuis la reconnaissance par Donald Trump de Jérusalem unifiée comme capitale d’Israël, le président Abbas pratique la politique de la chaise vide. Il s’est lui-même marginalisé. Il est en butte à deux partis : Israël, d’une part, et le Hamas, d’autre part, qui ne veut pas donner les clés de Gaza, c’est-à-dire démilitariser et rendre les armes à l’AP. Or, l’émissaire égyptien négocie avec le Hamas au nom d’Israël et il négocie avec le Hamas une trêve d’assez longue durée… Curieux ! Mais comment le gouvernement israélien peut-il se prêter à une telle manœuvre ? Soit on est en paix, soit on est en guerre. Là, il s’agit d’une période de calme, une houdna. Cela me fait penser à un ancienne ministre soviétique de la culture qui disait ceci : une femme est enceinte ou elle ne l’est pas ; elle ne peut pas être un peu enceinte !! Peut-on se satisfaire d’une situation de ni guerre ni paix ?

     

    Notre logique occidentale basée sur le syllogisme d’Aristote opposant deux principes, celui de l’identité et de la contradiction n’a pas cours sous ces latitudes : un est égal à un mais un n’est pas égal à deux ; deux est égal à deux mais n’est pas égal à un… L’Evangile de Saint Matthieu le dit aussi : que votre oui soit un oui et votre non un non. Dans ce Proche Orient arabo-musulman, on en est très loin.

     

    Mais le gouvernement israélien va trop loin en isolant à ce point son interlocuteur naturel, l’AP, qui, malgré tous ses défauts et sa corruption, est une entité politique reconnue ; et surtout maintient la coopération sécuritaire avec Israël. Dans cet aspect précis, les deux parties ont un ennemi commun, le Hamas. Enfin, si une trêve est signée, qui va en garantir le maintien et le respect ? Comment faire sans l’AP ?

     

    Mahmoud Abbas voit d’un très mauvais œil ce qui se passe sous son nez. Ce n’est plus Israël seul qui l’ignore mais bien l’Egypte, principale puissance politique et militaire du Proche Orient arabe… En outre, en négociant avec le Hamas, même indirectement (quand on dîne avec le diable, il faut une longue cuiller), on le renforce, on lui confère une certaine légitimité…

     

    Israël le sait en est en conscient. Il fait le pari suivant : en relançant l’enclave palestinienne, en lui assurant une économie stable et viable, en accordant à sa population plus d’eau, plus d’électricité, en laissant émerger un port à Chypre, contrôlé par Israël, on espère que le développement économique générera un autre état d’esprit sur place. Et que graduellement, les gens du Hamas prendront de l’embonpoint, comme ceux de Ramallah dont certains quartiers et centres commerciaux fnt penser à Beverly Hills…

     

    Mais tout ceci est un pari sur l’avenir. Je doute que la haine tenace du Hamas puisse s’émousser un jour. Mais je pense bien qu’Israël fait un pari sur l’avenir. J’ai entendu une journaliste américano-israélienne faire une remqrque d’une rare pénétration : dans quel autre pays trouve t on des abris près des cours de récréation des jardins d’enfants ?

  • Les oerles de la sagesse (Pirké Avot)

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    Les perles de la sagesse :  Les chapitres des Pères (Pirké Avot)

     

    Comme on a pu le voir dans ce qui précède, ces quelques remarques sur la vie morale et spirituelle, ainsi que les relations avec autrui et son entourage proche ou lointain (civil, familial, professionnel) occupent une place à part dans la doctrine religieuse juive. Même si l’étude de la Torah est omniprésente dans l’ensemble de ce petit traité talmudique, nous n’avons pas affaire à une énumération mécanique des nombreux préceptes à accomplir concrètement. Les auteurs visaient tout autre chose, l’accès à une éthique baée sur une spiritualité pure. On a plutôt l’impression de prendre connaissance d’une philosophie de la Loi, de la Tora, une réflexion sur le sens des mitswot , donc un approfondissement de la législation divine. Il y a dans ces textes plus de sagesse et de spiritualité que de ritualisme. C’est une véritable raison pratique du judaïsme rabbinique…

     

    Le terme Torah lui-même ne connaît d’occurrence significative qu’à partir du second chapitre. Les sages se comportent ici comme des philosophes de l’école stoïcienne qui veulent résumer l’aventure humaine sur terre à quelques principes éthiques solidement établis : comme on l’a vu, les maîtres tentent de résumer tous leurs efforts exégétiques en quelques formules bien frappées, synthétisant le fond de leur pensée. Mais ils ne s’en tiennent pas à des généralités abstraites ou d’ordre métaphysique ; ils mettent par exemple l’accent sur le bon fonctionnement du système judiciaire, montrant ainsi leur souci de l’équité et du bien-être social : lorsque des justiciables se présentent devant la cour, les juges doivent les traiteravec une objectivité totale. Une fois qu’ils ont comparu et qu’ils ont accepté le verdict, la cour doit les traiter avec respect. Mais il existe une disposition majeure dans toute procédure judiciaire, la fiabilité et l’interrogatoire des témoins. Les juges doivent pousser le plus loin possible leurs investigations afin de ne pas commettre la moindre erreur judiciaire qui les déconsidèrent aux yeux de leurs contemporains et les disqualifient aux yeux de Dieu.

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  • Peut on parler d'une victoire psychologique du Hamas?

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    Peut-on parler d’une victoire psychologique du Hamas ? Ce qui se passe depuis quelques semaines, voire depuis le mois de mars au Proche Orient, annonce des événements qui ne sont pas comparables à ce que nous connaissions depuis tant d’années : pour la première fois, le gouvernement israélien ne sait pas vraiment où il va, hésite entre plusieurs stratégies et essuie de sévères critiques de la part de sa population, jusques et y compris de certains officiers de son armée. Alors que s’est-il passé au juste ? Depuis quelque temps, tous les commentateurs s’accordaient à dire que le Hamas était au bout du rouleau, qu’il était dans l’impasse, que la crise économique annonçait même une crise humanitaire de très grande ampleur, que l’Autorité Palestinienne de Mahmoud Abbas avait décidé d’en finir avec ses frères ennemis en leur coupant les vivres. Et en effet, depuis près de sept mois, Ramallah ne paie plus les salaires de ses fonctionnaires à Gaza afin de contraindre le Hamas à lui remettre les clés de la bande côtière, ce que ce dernier se refuse à faire. Du coup, c’est le blocus inter-palestinien qui fait le plus mal… Nous en étions là lorsque le Hamas affaibli, voire moribond, a découvert avec l’aide d’instructeurs étrangers l’arme des cerf volants incendiaires, la marche du retour, les rassemblements agressifs et armés au pied de la barrière de sécurité séparant l’enclave de la terre d’Israël. Et cette énergie du désespoir a fini par payer puisque Israël refusait de tirer sur des femmes et des adolescents que le Hamas plaçait sciemment en tête de ses cortèges. Cette arme du pauvre n’en a pas moins causé de lourdes pertes matérielles à l’Etat juif qui a dû affronter la colère des habitants du sud du pays. Certes, il y eut quelques tirs contre ces incendiaires, mais point de contre offensive digne de ce nom. Visiblement, le haut commandement de l’armée et le gouvernement faisaient preuve d’une retenue que la population, touchée par de tels méfaits, ne comprenait pas. Quel jugement porter sur ces premiers développements ? Le mouvement qui dirige la bande côtière a habilement manœuvré en se faisant le centre de tout ce ballet diplomatique qui s’en est suivi : les Egyptiens, préoccupés par ce qui se passe dans le Sinaï avec les incursions de l’Etat islamique, se sont entremis mais sans pouvoir faire pression sur le Hamas comme à l’ordinaire. Là aussi, c’est le Hamas qui a réussi à imposer la règle du jeu alors que tout le monde civilisé le considère comme une entité terroriste. La première question qui se pose concerne le principal intéressé, Israël ; rejeté dans le rôle du défenseur au lieu d’être, comme il l’a toujours été, celui qui mène la danse. Il y a quelques années, soumis à d’intenses bombardements, c’est le Hamas qui s’est empressé de demander un cessez le feu. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas et en plus de cela, le mouvement terroriste va obtenir des centaines de millions de dollars pour se développer. Or, chacun sait, y compris les généreux donateurs, que cet argent ne profitera pas à une population très éprouvée mais ira dans la poche de quelques dirigeants et contribuera à l’effort de guerre. Cela s’appelle un détournement de moyens… En Israël, des voix s’élèvent pour critiquer ce qui ressemble à de l ‘indécision. Quelles sont les causes ou les faits qui expliquent ou expliqueraient cette situation, alors que certains, excédés par ces troubles, parlent même de reconquérir la bande côtière, de la débarrasser de la direction politico-militaire du Hamas et de placer à sa tête des dirigeants plus coopératifs. En fait, bien qu’il ne le reconnaisse pas publiquement, le gouvernement israélien ne veut pas, n’a jamais voulu, la disparition du régime du Hamas à Gaza ; il cherche à l’affaiblir, à le neutraliser, suivant els attaques. Tant que cet état de guerre larvée ne dépasse pas certains degrés et qu’il est supportable, on s’accommode de cette basse tension et d’un niveau résiduel de ce conflit. Souvenons nous de cette phrase provocatrice de Jean Genet au sujet de l’Allemagne et transposons la à la Palestine : J’aime tant l’Allemagne que je suis content qu’il y en ait deux… Il semblerait que sur le long terme, le gouvernement israélien, préfère la division des Palestiniens plutôt que de les voir parler d’une seule voix. Si l’Autorité Palestinienne, aujourd’hui totalement marginalisée et isolée, parvenait à reprendre pied à Gaza, elle se dirait la légitime et unique voix des Palestiniens et se sentirait pousser des ailes au point de réclamer un Etat. Ce qui n’arrange nullement Israël lequel fait dépendre toute son action de ce puzzle. Si Tsahal frappait fort au cœur même du bastion du Hamas, il ouvrirait la voic à deux réalités nouvelles : les autres mouvements terroristes en profiteraient pour s’enraciner sur place, et l’Autorité Palestinienne s’en trouverait elle aussi renforcée, au motif que la nature a horreur du vide. Mais cette politique du grand projet a un prix, la quiétude des habitants du sud du pays. D’autant que ces gens que l’on comprend bien, ne saisissent pas les calculs à long terme des leurs dirigeants… Leurs ennemis sont en face d’eux, à portée de leur puissante armée, laquelle reste l’arme au pied, ou presque. On en arrive à une situation des plus paradoxales : Israël veut développer la bande côtière ; lui fournir plus d’eau et d’électricité, améliorer son niveau de vie et contribuer à son bien-être. Evidemment, ce calcul qui n’est pas sûr de réussir, n’est pas dépourvu d’arrière-pensées : voir les Gazaouis se détourner d’un mouvement qui ne leur a pas apporté la paix ni un minimum de confort , sans même parler de prospérité. Le Hamas a su exploiter cette absence de position nette d’Israël lequel ne pouvait pas dévoiler au grand jour ses propres motivations : supporter un moindre mal pour se préserver d’un mal bien plus grand. Quelques bombardements, quelques récoltes perdues, quelques nuits écourtées mais, au moins, pas de réunification des Palestiniens. Le problème est que le Hamas qui était si isolé et si marginalisé se retrouve au centre du jeu. Il mène le bal, tous sont suspendus à sa décision : va t il opter pour le calme ou aller vers une grave confrontation ? Curieux, le conflit asymétrique vire au profit du Hamas !! L’èaspération est à son comble en Israël au point que des voix s’él èvent pour exiger la neutralisation de la direction politico-militaire du Hamas. Certains commentateurs respectés, tels le colonel Raphaël Yérushalmi, dénoncent sur les plateaux de télévision l’inertie non pas de Tsahal mais de l’échelon politique. Les gens exigent une rapide clarification de la position israélienne. Ils s’émeuvent des airs de victoire qu’entonnent les chefs du Hamas et redoutent cette victoire psychologique, temporaire mais réelle, des ennemis d’Israël. Cela montre aussi, comme si cela était nécessaire, que ce conflit ne porte pas sur des territoires ni sur d’autres intérêts, mais sur des racines religieuses, quasi métaphysiques. Quelques arpents de terre sablonneuse n’auraient jamais pris une telle ampleur dans une autre partie du monde. Tout le monde a droit à tout, sauf les juifs qui n’ont qu’un seul droit ; subir et se faire comme ils l’ont fait durant deux millénaires. Mais aujourd’hui, ce n’est plus le cas/

  • Thomas Mann, apologiste du fumage de cigare dans Le montagne maqique

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    Thomas Mann, apologiste du fumage de cigare…

     

    Dans son célèbre roman, La montagne magique, le prix Nobel allemand de littérature, Thomas Mann, auteur aussi des Buddenbrooks, de La mort à Venise et surtout de l’inoubliable Doktor Faustus, se livre à un incroyable plaidoyer en faveur du fumage de cigare. Ceci est d’autant plus frappant et paradoxal que la scène se passe dans les hautes montagnes suisses vraisemblablement, non loin d’un sanatorium, où l’on tente de soigner des malades pulmonaires. Thomas Mann met dans la bouche de son personnage principal toute une page sur les bienfaits que lui procure son cigare quotidien.

     

    La version française de La Montagne magique parut en 1931 aux éditions Fayard. Et cette apologie de la fumée d’un bon cigare ne semble pas avoir provoqué le moindre remous ni même simplement porté atteinte à la bonne réputation de l’auteur. Il en serait tout autrement aujourd’hui.

     

    Regardons les choses d’un peu plus près afin d’en préciser le contexte où l’ironie n’est vraiment jamais absente. Un jeune homme prénommé Hans, qui se destine à l’ingénieurie de marine, décide de rendre visite à son cousin Joachim qui soigne sa phtisie dans un sanatorium situé dans les hautes montagnes suisses. L’accueil est plutôt inattendu dans un milieu où la plupart des pensionnaires finissent par succomber à ce mal quasi incurable. Thomas Mann y exhibe son ironie mordante et parfois même tragi-comique puisque même la chambre destinée au nouveau venu, au demeurant en très bonne santé, était encore occupée quelques heures auparavant par une dame, passée de vie à trépas… Mais les autorités médicales assurent à Hans que toutes les dispositions ont été prises pour qu’il ne pâtisse d’aucun désagrément… dans la chambre de la défunte.

     

    Alors qu’ils entreprennent une longue marche afin de s’aérer et de désintoxiquer les poumons du malade Joachim, Hans se moque un peu du médecin chef qui parle du thermomètre, instrument dont aucun pensionnaire ne se sépare jamais, comme du cigare en vif-argent , ce qui est une manière assez imagée de bannir toute idée de fumer dans ce sanatorium et ses environs. Et pourtant…

     

    La conversation qui s’engage entre les deux cousins est assez asymétrique : Hans qui n’est pas du tout malade, allume un cigare, un vrai, dit-il, comme en réponse au jeu de mot du médecin, et en propose un à son cousin qui refuse tout net et trouve cette offre saygrenue. C’est alors que Hans entonne une véritable plaidoyer en faveur de ce doux plaisir dont il ne peut plus se passer.

     

    Je comprends pas, dit-il, je ne comprends vraiment pas que l’on puisse ne pas fumer/ La formulation un peu alambiquée de la phrase, la première de tout l’argumentaire, n’est pas le fruit du hasard. Car dès la suivante, Hans dit posément : c’est se priver de toute façon de meilleure part de l’existence et en tout cas d’un plaisir tout à fait éminent… On se demande ce que diraient aujourd’hui les défenseurs de l’écologie, de l’interdiction de fumer dans les lieux publics et de tant d’autres choses. Quelle évolution en moins d’un siècle ! Jamais un auteur, même de la renommée de Thomas Mann, n’oserait écrire une telle page qui se veut une apologie du tabagisme. Car la suite de toute cette page est encore plus éloquente : Hans dit qu’au réveil il se réjouit déjà à l’idée qu’il va savourer le plaisir du cigare : et même en mangeant, il ne savoure vraiment son repas qu’en se disant qu’il va fumer après. Je mange avec l’idée que je vais fumer un bon cigare. Et il ajoute qu’il est persuadé de ne pas exagérer. A quoi ressemble une journée sans cigare ? Mais un jour sans tabac, ce serait pour moi le comble de la fadeur, ce serait une journée vide et absolument insipide, et si le matin, je devais me dire : aujourd’hui, je n’aurai rien à fumer, je crois que je n’aurai pas le courage de me lever, je te jure que je resterai couché.

     

    Mais Hans n’est pas un simple fumeur d’occasion, c’est un fin connaisseur, un spécialiste de ce genre de plaisir. Il évoque le cigare de qualité, un cigare qui tire bien, car, à quoi bon fumer un cigare de piètre qualité, c’est de la torture et il conclut son propos ainsi : Lorsqu’on a un bon cigare, un cigare qui tire bien, on est en somme à l’abri de tout. Il ne peut vous arriver littéralement rien de fâcheux. C’est exactement la même chose que lorsqu’on est étendu au bord de la mer, alors on est étendu et l’on n’a plus besoin de rien, ni travail ni distractions.

     

    Hans poursuit en disant que grâce au ciel, le monde entier fume, sur toute la surface du globe, c’est un plaisir que les hommes savourent sous toutes les latitudes. Même les courageux explorateurs qui sillonnent durant de longs mois les contrées les plus inexplorées, prennent soi, avant d’entamer leur périple, de se pourvoir largement en tabac : en effet, comment feraient-ils sans tabac ? Même malade, même, dit il, dans un état lamentable, tant que j’aurai mon cigare, je le supporterai ; il m’aiderait à tout surmonter.

     

    En un peu moins d’un siècle, les mœurs ont bien changé. Aucun auteur ne pourrait se permettre de parler ainsi du plaisir de fumer qui coûte chaque année à la sécurité sociale des centaines de millions d’Euros. Et est responsable de la mort prématurée tant de pauvres gens. Chaque année, ou presque, l’état augmente le prix des paquets de cigarettes, sans même parler des cigares lesquels, disons le in petto, font tout de même passer de très agréables moments.

     

    Mais il ne faut surtout pas le dire…

     

  • La pratique religieuse juive

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    La pratique religieuse juive

     

    INTRODUCTION

     

    Le destin du judaïsme rabbinique s’est joué à une époque où l’exil et la destruction du second temple de Jérusalem faisaient encore partie de l’histoire récente, vécue par des milliers de survivants de cette double catastrophe : la disparition du temple de Jérusalem et, partant, la cessation forcée du culte sacrificiel, un double événement qui fut très mal ressenti et qui entraîna le désarroi même au plan théologique, l’occupation par la puissance victorieuse romaine de tout le territoire. Les Judéens avaient perdu et leur lieu de culte majeur et leur autonomie ou indépendance politique. Et comme si cela ne suffisait pas à discipliner ce peuple de Dieu, les Romains accélérèrent la déportation, donnant naissance à un exil qui allait durer pas loin de deux millénaires.

     

    Au cours d’une telle période qui a dû paraître interminable aux yeux des exilés, le judaïsme tel qu’ils l’avaient hérité de leurs lointains ancêtres, allait changer du tout au tout. Cela ne signifie guère que le judaïsme rabbinique ou talmudique qui allait succéder au culte sacrificiel des prêtres du temple de Jérusalem n’était pas légitime : cela impliquait simplement que la mutation imposée par l’histoire ne pouvait pas ne pas laisser une profonde trace dans le judaïsme exilique naissant. La conscience juive en fut profondément traumatisée.

     

     

    La pratique religieuse juive

     

     

    Un peuple vaincu, arraché à sa terre ancestrale, déporté loin, très loin, vers des horizons de lui inconnus, ne pouvait pas reprendre tranquillement l’ancien culte, centralisé de Jérusalem, sans autre forme de procès. Certes, si Israël a dû procéder à des révisions déchirantes dans sa pratique religieuse quotidienne (plus de services des Lévites, plus de sacrifices quotidiens, plus de possibilités de procéder comme auparavant à la rémission des péchés et donc persistance dans un état d’impureté, situation intolérable aux yeux de l’ancienne théologie) , il n’a jamais varié sur l’essentiel : douter de son Dieu national, le Dieu qui se révéla aux patriarches avec lesquels les liens demeuraient indissolubles, qui le libéra de l’esclavage en Egypte, le soutint de sa manne reconstituante quarante années durant et le mena vers cette terre de promission où il put s’installer et vivre plusieurs siècles dans un calme assez relatif.

     

    Donc, le peuple d’Israël n’a jamais remis en question son orientation religieuse fondamentale : croire en le Dieu unique, créateur des cieux et de la terre, et confiant à son peuple Israël une mission universelle que ses prophètes ont incarné des siècles durant : propager la doctrine monothéiste et se montrer digne de l’Alliance avec Dieu partout dans le monde.

     

    Mais il fallait, au préalable, régler une question d’ordre métaphysique ou, à tout le moins, théologique : que s’était-il passé, pour parler anglais, what went wrong ? Qu’est-ce qui a dysfonctionné ? Et pourquoi ce même Dieu d’Israël a-t-il fini par abandonner son peuple à son triste sort ? Pour faire court, pourquoi a-t-il laissé périr son peuple et détruire sa maison et sa ville sainte ? Eh bien, même dans cette situation désespérée, le peuple d’Israël n’a jamais considéré que son Dieu avait été défait par d’autres divinités ; il a jugé et même thématisé la défaite comme étant la résultante de ses infidélités répétées. En fait, ce n’est pas Dieu qui avait abandonné Israël mais Israël qui avait abandonné son Dieu. Et ce, en dépit, des multiples mises en garde de tous ses prophètes depuis Isaïe, Jérémie, Amos et tant d’autres… Et la liturgie quotidienne a repris des versets prophétiques stipulant que bien qu les ayant exilés dans les pays de leurs ennemis, Dieu n’a pas voulu rompre tout lien avec Israël…

     

    Au plan théologique, comme le rappelait Hans Jonas dans un écrit, au lendemain de la catastrophe, aucune prière préexistante à la chute, ne fut réécrite ni réévaluée au plan théologique. En revanche, la conscience nationale-religieuse juive procéda à l’établissement d’une théorie destinée à expliquer, dans un certain sens, ce qui s’était passé : ce ne sont pas les légions romaines qui ont changé le cours de l’Histoire, infligé une terrible défaite au peuple, ce sont les péchés, les fautes, les inconduites de ce peuple qui ont provoqué ce qui est arrivé : ce n’est pas Dieu qui a été vaincu, c’est sa patience et sa longanimité qui ont fini par céder devant ce raz de marée peccamineux du peuple : les péchés d’Israël ont causé sa perte. Et quid des Romains, et bien avant eux, des Babyloniens de Nabuccodonozor lors de la destruction du premier temple ? Eh bien, ce ne sont ni les généraux romains ni leurs lointains prédécesseurs babyloniens qui ont, de leur propre chef, causé tant de malheurs et de destructions, mais bien Dieu qui s’en servit comme d’un instrument pour appliquer son terrible verdict divin : la destruction, l’occupation et la déportation.

     

    Les sages d’Israël, qui étaient chargés de penser pour le reste de leur peuple, ont opté pour cette explication radicalement théologique qui imputait aux seules infidélités d’Israël la cause de sa défaite. C’était donc un châtiment d’origine divine. Pour s’en convaincre, il suffit de relire les vieux midrashim qui nous présentent un roi babylonien Nabucco, errant de ville en ville pour, dit-il, échapper à Dieu qui le poursuit sans relâche car il avait détruit son temple et brûlé sa ville sainte, Jérusalem. En somme, le potentat babylonien reconnaît deux choses ; la toute puissance divine qui s’est donnée libre cours à travers lui, (donc son instrumentalisation par une puissance qi le dépasse totalement) et l’énormité des conséquences : un peuple d’Israël condamné à errer de par le monde tandis que son temple détruit est un lieu désolé où les renards cicrulent en liberté (har ha-bayit shé shamém shoul’alim hillékhou bo : le Mont du Temple qui est désolé, des renards y circulent. Et le potentat sait que Dieu le lui fera cher payer…

     

    J’ai dit plus haut qu’aucune modification théologique d’importance n’avait été apporté à la conception qu’Israël se faisait de l’univers (Weltanschauung) ; en revanche, dans la pratique religieuse quotidienne, maintes choses changèrent sous la contrainte des événements : par quoi remplacer le culte sacrificiel qui n’était pas prêt d’être rétabli ? A ce sujet, il faut citer ici la réfutation sans ménagement de certains sages qui croyaient au rétablissement de la souveraineté nationale de leur vivant et pressentaient l’arrivée prochaine, voire imminente, du fils de David, le Messie davidique… Erreur profonde ! L’ânesse du Messie ne s’est pas encore montrée depuis deux millénaires. Il avait raison le sage du midrash rabba qui adressa une violente rebuffade à un collègue qui voyait midi à sa porte : l’herbe aura poussé sur ta tombe que le Messie fils de David ne sera toujours pas là ( ya’alou ashabim al lehyékha ou ben David lo ba…

     

    Le salut ne pouvait provenir que de la Tora : plus précisément de l’accomplissement scrupuleux de ses commandements, de ses préceptes et de ses statuts. Une pratique religieuse scrupuleuse, minutieusement mise au point avec ce sérieux judaïque dont Ernest Renan aimait tant se gausser. Pour donner une idée de cette emprise croissante de la pratique religieuse quotidienne dans le judaïsme postexilique, on peut citer deux références traditionnelles, séparées l’une de l’autre par près d’un millénaire : dans le traité talmudique babylonien d’Avoda zara (fol. 3a) on nous apprend comment Dieu organise sa journée : les trois premières heures sont consacrées à l’étude de la Tora !! Rendez vous compte : Dieu étudie la Tora qu’il est censé avoir lui-même remise au peuple d’Israël par l’intermédiaire de Moïse. Comprenez : la Tora s’impose à tous, jusques et y compris à son auteur… Un autre passage du même traité talmudique (Berachot) parle de Dieu qui enroule chaque matin ouvrable de la semaine, les tefillin autour du bras gauche et du front…

     

    La seconde référence traditionnelle prouvant la centralité de la Tora se trouve dans le Zohar : à la question O combien sérieuse et délicate, qu’est ce que Dieu ? (et non pas qui est Dieu ?) le Zohar, imperturbable, répond : la Tora…

     

    Et cette même Tora, comme on l’a vu précédemment en parlant de la Tora écrite et de la Tora orale, se compose de deux éléments étroitement liés les uns aux autres : une partie narrative, pour ne pas dire historique car on y procède à une lecture théologique de l’histoire, et une partie juridico-légale, donc des commandements, des préceptes, des prescriptions, des interdits et des statuts. Et c’est de tout cela que nous allons parler dans les pages qui suivent.

     

    La Bible hébraïque avait le choix entre plusieurs termes dans sa lexie ; pourtant, elle a choisi un seul vocable générique, TORA ; Elle avait le choix entre d’autres termes comme : torot, hukkim, mishpatim, mitswot, amarot, pour s’en tenir aux termes les plus récurrents.

     

    Ce canon judéo-hébraïque était connu depuis fort longtemps, à la fois dans le Pentateuque et dans la littérature prophétique. Ce qui va changer, c’est l’accent sans précédent mis sur la pratique de ces mêmes mitswot. Elles deviennent le foyer, l’axe central du judaïsme. On institue les trois prières quotidiennes qui existaient sous la forme de cantiques et de Psaumes récités au sein du temple Les sages chargèrent un certain Samuel de mettre de l’ordre dans tout cet embrouillamini de textes : de là la distinction entre hitkin (instituer) et hisdir (mettre de l’ordre).

     

    Cette pratique religieuse quotidienne qui recommande de prier trois fois par jour représente un fondement rituel inséparable du judaïsme rabbinique. Le texte biblique contient, certes, certaines prières fort émouvantes, notamment la prière d’Anne, la mère du prophète Samuel ; le futur successeur du vieux prêtre ‘Elie dont les fils, peu méritants et corrompus au plan éthique, avaient été disqualifiés pour le service divin. Mais l’idée même de prier nest pas énoncée clairement dans le corpus biblique.

     

    Lorsque le judaïsme rabbinique se redéploya sous la férule du sage Yohanan ben Zakkaï, lors du fameux synode ( ?) de Yavné vers 90-100 de notre ère, l’élite intellectuelle de la nation s’interrogea sur un élément qui allait conditionner l’avenir de ce peuple durant des millénaires : est-ce le midrash ou l’action qui compte le plus ? Il s’agissait de savoir si le judaïsme devait devenir une sorte de club privé, d’académie désintéresse du monde, lui tournant le dos et rester entre soi, ou, tout au contraire, axer la survie du peuple autour d’une série d’actes et de rites, destinés à maintenir le judaïsme en vie, une vie vivante, féconde, productive, animée, etc..

     

    C’est de cela que nous allons parler au cours des jours et des semaines qui suivent durant cet été.

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

     

  • L'univers spirituel et religieux de la Tora orale II

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    L’univers spirituel et religieux de la Tora orale II

    Nous avons déjà vu, à maintes reprises, que les maîtres du talmud soulignaient avec insistance leur droit d’interpréter cette même Tora écrite comme bon leur semblait ; nous lisons cette intéressante remarque en Nedarim fol. 22b que «si Israël n’avait pas commis de péché, ils n’auraient reçu que les cinq livres de Moïse et le livre de Josué.» Partant, les livres prophétiques et les hagiographes eussent été presque superfétatoires, si j’ose m’exprimer ainsi. Un autre passage talmudique (Gittin fol. 60b) va encore plus loin dans cette affirmation de la liberté exégétique des sages : la Révélation elle-même avait pour principal objet la Tora… orale !! Ce qui est une manière polie mais ferme de dire que les dicta talmudiques prennent le pas sur les paroles des prophètes. Ce raisonnement est cohérent car le judaïsme rabbinique, héritier des discussions talmudiques, ne connaît qu’un seul et unique prophète-législateur, Moïse, tous ses successeurs se sont contentés d’appeler au respect des lois mosaïques existantes.

    Ce point est très important : on a rencontré ici le terme nomos (loi, règle) et l’un de ses composés l’antinomisme (attitude consistant à rejeter ou à nier la loi religieuse), la négation, le rejet de la loi juive, les mitswot, donc les commandements. Cette loi portée par Moïse au pied du Mont Sinaï pouvait-elle, un jour, être frappée de caducité, comme l’ont cru les Juifs partisans de Jésus et de son église ? Cette question gît au fondement des contestations judéo-chrétiennes. Etait-il dans le pouvoir d’un Messie, en l’occurrence Jésus, d’abolir la Tora écrite, i.e. ses lois ? Les réponses varient selon les interlocuteurs, même si tous reconnaissaient l’origine divine des commandements bibliques.

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  • A l’heure d’Israël : André Chouraqui et Léon Ashkénazi (Albin Michel) : Réflexions sur le passé et l’avenir d’Israël

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    A l’heure d’Israël : André Chouraqui et Léon Ashkénazi (Albin Michel) :  

                               Réflexions sur le passé et l’avenir d’Israël

     

    Qui mieux que notre éminent collègue et ami, Monsieur Denis Charbit, grand spécialiste de l’histoire du sionisme et de l’Israël moderne, pouvait éditer (au sens d’editor) et introduire à ce magnifique échange entre deux grands sages d’Israël, André Chouraqui et Léon Ashkénazi ? Il s’est acquitté de sa tâche avec rigueur et élégance, rédigeant une introduction lumineuse et des notes claires et faciles à comprendre, sans jamais substituer ses propres idées politiques à celles des deux sages.

     

    En hébreu, s’il s’était agi de trouver un titre à ce livre, j’aurais proposé Dou-siyah beyn hakhamim ; Dialogues entre deux sages. Comme entre rabbi Akiba et les disciples de rabbi Ismaël qui nous a donné les treize règles herméneutiques applicables à la Tora.

     

    J’ai bien aimé le titre A l’heure d’Israël, cela m’a fait penser à un titre d’Emmanuel Levinas, dans un autre contexte : A l’heure des nations…

     

    En lisant ce beau livre de la première à la dernière ligne, j’ai eu l’impression que les joutes oratoires du Talmud, les ferments si féconds de la tradition orale , talmudique, reprenaient vie comme il y a près d’un millénaire et demi. : comme dans les folios talmudiques où les sages, de pieuse mémoire, font de la Tora écrite un jardin à la végétation luxuriante, mettant à jour, comme le disait rabbi Akiba, des étincelles de sens, à l’instar du marteau qui s’abat sur l’enclume du forgeron. En somme, tout le contraire d’une tradition-tombeau, une tradition-jardin, en constant ou perpétuel renouvellement. D’où le terme de hiddoush, innovation ou trouvaille exégétique dont les juifs sont si friands.

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  • Quelques aspects de la théologie rabbinique

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    Quelques aspects de la théologie rabbinique…

    Si j’ose reprendre pour ces quelques pages le titre d’un célèbre ouvrage de Salomon Schechter (paru en anglais : Some aspects of rabbinic theology), ouvrage dont je fis mon profit dans mes années d’étudiant, c’est pour rendre hommage à ce grand maître et aussi à celui qui me le fit connaître.

    Jusqu’ici, je me suis contenté de parler de l’extérieur, il est temps, à présent, de me mettre à parler des doctrines que les sages de la Tora orale ont extrait de la Tora écrite en usant des règles herméneutique déjà évoquées dans les précédentes études, publiées ici même.

    Nous pouvons donc aborder les thèmes de cette tradition orale à un autre niveau. On peut alors se concentrer sur une formule appartenant elle aussi, d’une certaine manière à la Tora orale, même si elle est d’une naissance moins antique. Il s’agit d’une sorte de trinité juive puisqu’elle condense en une seule unité, ou entité unique à la fois le Saint béni soit-il (formule déférente de la tradition pour évoquer le Créateur de l’univers), la Tora et Israël. Cette formule trouve son origine dans ce grand roman mystique qu’est le Séfer ha-Zohar lequel se donne pour une œuvre antique mais qui ne remonte, en vérité, qu’au XIIIe siècle de notre ère et dont l’auteur de la partie principale n’était autre qu’un génial exégète et écrivain hors du commun, Moïse de Léon, mort en 1306 à Avila.[1]

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