• Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi :                        Autour des origines de Moïse

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                   Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi :

                           Autour des origines de Moïse

    La lecture, année après année, des péricopes bibliques dans le culte synagogal a incontestablement du bon ! Cela permet d’émettre des idées nouvelles, de faire des rapprochements impensés auparavant, bref de faire grandir le texte de la Tora après chaque passage. Tant les chrétiens que les juifs ont signalé ce fait ; on parle de le-hagdil u le ha’adire (grandir et magnifier la Tora) tandis que Grégoire le Grand disait que l’Ecriture grandit avec ses lecteurs…

    Quand on passe du livre de la Genèse avec son prologue patriarcal, au livre suivant du Pentateuque, l’Exode, on observe un changement total de perspective mais aussi la présence continue d’un thème fondateur : l’Egypte avec ses croyances, son idéologie et sa spiritualité. Mais la présence des Hébreux va être sèchement terminée par un gigantesque exode que les premiers versets du livre éponyme expédient en peu de versets dont je résume le contenu en substance. On récite les noms des chefs de tribus, on signale qu’au total les enfants d’Israël n’étaient que soixante-dix mais qu’après quelques siècles ils s’étaient considérablement renforcés au point de susciter la crainte et la jalousie de certaines autorités égyptiennes. Et soudain, le texte biblique nous assène sans crier gare, ce terrible verset, qui se veut, à lui seul, la condensation de bien des crises, des changements de dynasties, bref un total changement, une véritable révolution touchant le statut des enfants d’Israël au bord du Nil : Un nouveau roi monta sur le trône d’Egypte et qui ne connaissait pas Joseph…

    Le me demande s’il ne faut pas traduire reconnaissait pas au lieu de ne connaissait pas. Les archives existent dans tout régime monarchique mais si on refuse de les lire, on en conclut alors qu’elles n’existent point.

    Dans ces versets introductifs on évoque aussi le mariage des parents de Moïse et sa naissance et, plus tard, son sauvetage miraculeux Tout un chacun a entendu parler ou même lu le livre de Sigmund Freud, L’homme Moïse et le monothéisme, qui apporte une touche finale à l’œuvre du fondateur de la psychanalyse Dans cet ouvrage, censé couronné l’œuvre de toute une vie, Freud, ainsi qu’il l’avouera dans l’introduction de la version hébraïque de Totem et tabou, eut des scrupules à priver tout un peuple (le sien propre) de son héros-fondateur, Moïse, en en faisant un fils illégitime d’une princesse égyptienne. Cette dernière se serait commise avec un homme roturier, qui n’était pas de son rang, et, devenue enceinte de ses œuvres, aurait échafaudé toute cette histoire pour aux sanctions et au déshonneur… Cela change tout.

    Mais, comme on va le voir dans ce qui suit, un éminent historien judéo-américain, à la fois fidèle à la tradition et connu pour son érudiction, a répondu à Freud dans une sorte de dialogue imaginaire qui ébranle les données accumulées par Freud dans son ouvrage sur Moïse

    Yosef Hayim Yerushalmi (1932-2009) est un grand historien américain du judaïsme dont quelques travaux, particulièrement marquants en raison de leur esprit pénétrant et de leur finesse d’analyse, furent traduits en français : Isaac Cardozo, de la cour d’Espagne au ghetto d’Italie (Fayard, 1977) et Zakhor. Histoire juive et mémoire juive. (La découverte, 1984 ). Nous parlerons ici d’un autre ouvrage, repris en français dans la collection Tel, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable. Dans cet ouvrage, à la fois érudit et très abordable, mené de main de maître, l’auteur se livre à une lecture quasi talmudique de cette œuvre freudienne qui a tenu les chercheurs en haleine durant de longues années, tant son arrière-plan personnel est difficile à déchiffrer. Pour mener à bien cette entreprise, le grand historien judéo-américain s’est joint à une équipe de psychanalystes confirmés avec lesquels il a pu se livrer à une approche sérieuse des écrits du père de la psychanalyse.

    La première question qu’il se pose est la suivante : mais pour quelle raison, Freud a-t-il décidé d’écrire ce livre intitulé L’homme Moïse et le monothéisme, peu d’années avant sa disparition, alors que toute son œuvre pouvait être considérée comme achevée ? Et pourtant, cette dernière pierre apportée à un édifice déjà complet revêtait aux yeux de son auteur une importance cruciale puisqu’elle était censée lui permettre de mettre de l’ordre dans ses relations complexes avec son identité juive : j’aimerais mieux utiliser une autre expression, allemande, celle-là, difficilement transposable en français, sein Judesein, sont être-juif. Voici un homme dont toute la lignée paternelle –et même maternelle- plongeait ses racines dans le judaïsme d’Europe de l’est, avec son orthodoxie sourcilleuse, sa foi naïve et son attachement aux pratiques rituelles juives, et qui n’eut jamais une relation apaisée avec sa religion de naissance. En somme, tous les ingrédients étaient réunis pour permettre une telle éclosion, et pourtant les relations furent hautement conflictuelles entre son identité juive et la culture européenne dont le jeune médecin se voudra le tenant et l’héritier à l’exclusion (ou presque) de toute autre.

    Yerushlami nous rappelle que ce livre sur l’homme Moïse et le monothéisme a suscité des réactions passionnelles, certains auteurs en acceptant les idées sans réserve aucune, tandis que d’autres y voyant une attaque inacceptable dont le but avoué était de saper les fondements mêmes de la religion juive. Assez subtilement, Yerushalmi y voit «en son fond, un livre résolument juif.» Et même s‘il propose de faire une lecture psychanalytique de ce document sur la vie intérieure, consciente et inconsciente de Freud, il marque aussi les limites d’une telle méthode. Ce sont des réflexions que l’auteur a laissé mûrir au fond de lui-même durant toute une vie. En effet, puisqu’il craignait par dessus tout que l’on confondît la psychanalyse avec une «cause nationale juive», il aurait pu s’atteler à ce travail sur Moïse dès les origines. Or, il a mis des décennies à réfléchir sur ces mêmes origines, en sa qualité d’héritier de cette culture allemande qui veut toujours explorer les fondements (gründlich, ursprünglich)[1] et aller au fond des choses. Et pour être au clair avec le judaïsme (ins Klare zu kommen), Freud a bien vu que toute cette affaire (le judaïsme avec ces tracas et ces souffrances) commençait avec Moïse. L’anecdote relatée par Yerushalmi au commencement de son livre est très éclairante : à la question de son maître, un élève d’une école juive répond que Moïse était le fils d’une princesse égyptienne et non d’une mère juive. Et quand son maître le reprend en disant que ce n’est pas la vérité, il ajoute, sur un ton goguenard : Oui, c’est ce qu’elle dit !

    Pourtant, si l’on résume correctement la thèse de Freud, un bien grand mot pour une succession d’idées glanées dans différents ouvrages plus ou moins bien informés de l’époque, non seulement Moïse n’était pas issu d’une lignée d’Hébreux mais le monothéisme lui-même ne serait pas d’origine hébraïque et n’aurait été qu’un héritage fabriqué en Egypte, l’œuvre d’un pharaon iconoclaste et à la mort duquel son propre peuple, libéré de cette férule royale, aurait renoué avec ses anciennes croyances. Et c’est là que Moïse entrerait en scène : issu d’une lignée princière ou d’une caste sacerdotale, il se serait appuyé sur une tribu sémitique vivant en territoire égyptien qu’il aurait affranchie en la dotant de ses croyances monothéistes personnelles. Et c’est ainsi que les Hébreux auraient adopté, même la circoncision, un rite originellement égyptien. Incapables de se maintenir sur place, ce ramassis d’anciens esclaves se seraient soulevés contre leur chef Moïse et l’auraient tué, effaçant de leur mémoire jusqu’au souvenir des règles religieuses particulièrement rigoureuses qu’ils ne supportaient plus. En fait, Freud réécrit le livre de l’Exode puisqu’il désacralise l’histoire sainte et met à nu certains aspects peu reluisants de l’antiquité hébraïque. Mais le père de la psychanalyse ne s’en tient pas là : reprenant à son compte certaines théories de la critique biblique, il évoque la fusion de cette tribu rebelle avec d’autres tribus de même origine et son adoption du culte et de la divinité madianites. Un syncrétisme s’opère alors entre la divinité locale et celle originellement imposée par Moïse. Mais le meurtre de ce dernier, refoulé durant des siècles, finira par ressurgir, sous une forme bien différente, avec l’avènement du christianisme.

    Aujourd’hui, même si la personnalité de Moïse reste entourée de mystère, les spécialistes de la critique biblique considèrent que cette présentation freudienne est un assemblage inconsistant de matériaux hétéroclites. Certes, nul ne peut nier le caractère composite des récits de l’Exode concernant Moïse, ni les étymologies populaires proposées pour expliquer l’origine ou la signification de son nom… Déjà du vivant de Freud, d’authentiques biblistes avaient signalé l’éclipse de Moïse dans certains livres canoniques : alors qu’ils sont censés suivre chronologiquement le livre de Josué, les Juges ne citent pas une seule fois Moïse alors que son souvenir devait être encore très frais dans toutes mémoires puisqu’il avait conduit le peuple hors d’Egypte et fait de Josué son successeur … Ce qui montre bien que la reconstruction (voire la déconstruction) de Freud répondait à des motivations personnelles.

    Aux yeux de Freud, comme à ceux de certains de ses contemporains, juifs ou non-juifs, l’existence de traits psychologiques inaliénables et inaltérables (unvergängliche Merkmale) demeurait un fait indiscuté. Freud lui-même parle dans une lettre de constitution intellectuelle juive… C’est peut-être de cela qu’il a voulu se débarrasser. Et pourtant, on ne peut pas occulter ici ce passage si fréquemment cité, tiré de la préface à la traduction en hébreu de Totem et tabou (1930) où Freud, tout en avouant son ignorance de la langue sacrée, son éloignement de la religion de ses ancêtres (comme de toute autre confession, d’ailleurs), concluait ainsi : je n’ai pourtant jamais renié l’appartenance à mon peuple, je ressens ma nature comme juive et ne voudrais pas en changer. Yerushalmi a eu raison de souligner que tout en n’étant juif ni par la religion, ni par la langue, ni par le nationalisme, il se sent profondément juif. En effet, lorsque les choses le touchent au plus profond de lui-même, il puise dans son héritage spécifiquement juif, même s’il cherche par la suite à s’en défendre. Après l’Anschluß en 1938 et la perte du nid viennois, Freud compare ce drame à la destruction de Jérusalem… Il ne peut pas s’agir d’une référence anodine.

    Certains ont avancé l’idée, si chère à Théodore Lessing, d’une haine de soi qui serait à l’œuvre au sein même de Freud, lequel n’en avait pas moins cité un curieux poème de H. Heine, dédié à l’inauguration d’un hôpital juif de Hambourg. Aux yeux de l’auteur de la Lorelei, c’est le judaïsme qui constitue la maladie la plus incurable, rien ni personne ne pourrait nous en guérir, et il ajoute de manière significative quelques vers qui ont retenu l’attention de Freud car ils militaient dans le même sens que lui : ce mal de famille millénaire, le fléau ramené de la vallée du Nil, la croyance malsaine de l’ancienne Egypte… Déjà, cette sempiternelle origine égyptienne de Moïse, un homme qui aurait transmis ses lois et ses croyances à un peuple dont il n’était pas originaire .

    Mais voilà, ce n’est pas un héritage dont on pourrait se défaire et ce fut bien là tout le problème de Freud : comment une tradition se transmet-elle à tant de générations ? Comment des hommes réussissent-ils à communiquer à d’autres hommes des états psychologiques qu’ils n’ont eux-mêmes jamais éprouvés ? Qu’est-ce que cette vois philogénétique qui est à l’œuvre ici ?

    Yérushalmi, érudit formé à la dialectique talmudique, cite opportunément un passage tiré du livre du Deutéronome (29 ; 13-14) : et ce n’est pas avec vous seuls que j’institue cette alliance et ce pacte, mais avec ceux qui sont aujourd’hui placés avec nous, en présence de l’Eternel notre Dieu, et avec ceux qui ne sont pas avec nous, en ce jour… Le talmud interprète ce passage comme suit : toutes les âmes futures du peuple d’Israël, donc aussi celles de Freud et de ses ancêtres, y étaient ce jour là, lorsque le Dieu d’Israël remit à son émissaire les tables de la Loi… Partant, aucune chance d’échapper à cette loi d’airain qui maintient en servitude toutes les générations suivantes… Nous y reviendrons infra en évoquant ce patrimoine culturel inconscient qui se transmet on ne sait comment…

    Pourquoi donc Freud ressentait-il le besoin de se défaire de ce judaïsme, générateur de conflits et d’humiliations ? Yerushalmi mentionne un incident particulièrement traumatisant que Jacob Freud relata à son fils : un samedi matin, alors qu’il se rendait à la synagogue, revêtu de son beau costume de chabbat et coiffé d’un magnifique bonnet de fourrure, un chrétien surgit, envoya d’un coup le couvre-chef dans la boue et chassa du trottoir le jeune homme apeuré. Freud demanda à son père quelle fut sa réaction. Celui-ci lui dit : j’ai pris mon bonnet et je suis parti. Le commentaire de Freud est dévastateur : cela ne m’avait pas semblé héroïque de la part de cet homme grand et fort qui me tenait par la main… Voilà une expérience qu’on n’oublie pas facilement. Ou pour parler comme Freud : voici un joli traumatisme de l’enfance…

    On comprend que tant d’humiliations aient fini par poser problème à Freud, contraint de traîner ce lourd héritage comme un insupportable fardeau. Et aussi qu’il se soit posé la question suivante : comment les juifs sont-ils devenus ce qu’ils sont ? Mais le problème dans toute cette affaire, c’est que la question est mal posée. Freud n’a jamais eu une attitude accueillante, encourageante, optimiste de la condition juive. Certes, il lui arrivait parfois de ressentir de la fierté en raison de son appartenance juive. Il a même très souvent parlé de rester entre nous, entre juifs, mais plus souvent encore, il a insisté sur sa volonté de ne pas faire de la psychanalyse une affaire juive … Il craignait que son enfant, la psychanalyse, ne fût victime du même rejet que son appartenance ethnique et religieuse. Ce qui lui importait bien plus que son propre bien-être, était la survie de la psychanalyse, l’œuvre de sa vie.

    Dans un magnifique passage (p. 149ss) Yerushalmi va bien au-delà des analyses habituelles de ce Moïse de Freud, refusant de le réduire à une simple autobiographie de nature psychanalytique. Trop d’éléments contradictoires s’imbriquent dans ce projet si complexe ; on ne comprend pas très bien l’obsession de Freud au sujet de ce livre dont il acheva le premier jet en 1934. En Allemagne, des événements troublants, voire dramatiques, se préparaient alors et Freud, âgé et se sachant malade, voulait absolument mener son livre sur l’homme Moïse et le monothéisme à son terme. Yerushalmi a raison de souligner que Freud veut résoudre l’énigme du Sinaï sans avoir à renoncer à une seule de ses théories. Voici ce qu’écrit Yerushlami : Avec le complexe d’Œdipe et le «retour du refoulé», il détient les principes intégrateurs grâce auxquels toutes les pièces du puzzle semblent s’imbriquer à merveille les unes dans les autres, et même se renforcer mutuellement, principes grâce auxquels il peut jeter un pont entre la psychologie individuelle et la psychologie des masses, entre la psychologie de l’histoire, partir de l’histoire juive et remonter jusqu’à la préhistoire, puis redescendre vers les origines du christianisme et, enfin, mettre à nu les mécanismes de l’antisémitisme…

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  • Rendre à la culture juive ses lettres de noblesse…

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    Rendre à la culture juive ses lettres de noblesse…

    Vaste sujet ! Comment décommunautariser une culture juive, desservie et non bien servie par la plupart de ses héritiers naturels, parfois même avec les meilleures intentions ? Souvenons nous de la phrase de Kant, lequel n’aimait pas beaucoup les juifs, même si ses meilleurs soutiens et propagateurs étaient juifs, comme Salomon Maimon, Hermann Cohen, Ernst Cassirer et Julius Gutmann… A quoi est due cette tombée en désuétude de tout cet effort intellectuel originairement juif ? Pourquoi donc ressentons nous aujourd’hui la nécessité urgente de redorer le blason d’une culture intrinsèquement universaliste ? Quels sont les facteurs qui ont transformé cette culture en ghetto, ni plus ni moins ?

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  • Erik H. Cohen, hommage posthume, In memoriam

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    Erik H. Cohen, hommage posthume, In memoriam

    La parution prochaine d’un ouvrage[1] dédié à la mémoire de ce grand sociologue français, disparu en 2014, encore peu connu, même au sein des cercles communautaires, m’incite à revisiter de manière succincte son œuvre qui est importante. Il s’était déjà intéressé à un tel recensement de la population juive en 1988 /89 et l’enquête sur laquelle on se penche ici, remonte à 2012 mais conserve toute sa vigueur puisque la situation de la communauté ne s’est pas transformée du tout au tout durant ce laps de temps bien déterminité.

    En effet, cet universitaire français, qui a mis en valeur un champ de recherche resté en friche durant de longues années, a marqué de son empreinte l’étude la plus marquante du judaïsme contemporain hexagonal. Certes, il y eut, avant lui, quelques tentatives plus ou moins abouties mais c’est Erik Cohen qui fut appelé à aller jusqu’au bout de sa tache. Un principe talmudique connu souligne que l’œuvre ne porte que le nom de celui qui y a mis la dernière main. (Eyn ha-melakha niqrit ella ‘al shem gomrah). Peu après la naissance de l’Etat d’Israël, on vit fleurir une nouvelle école sociologique avec des figures aussi centrales que Arthur Ruppin (un village agricole porte son nom Kfar Ruppin, non loin de la frontière jordanienne) ou Shmuel N. Eisenstadt, auteur de La société israélienne.

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  • Joseph, l’homme qui veut réparer le monde (Tikkoun ‘olam)   Pour Monsieur Ilan CHOUCROUN, en amitié                                                                                                Pour Monsieur Ilan CHOUCROUN, en amitié

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    Joseph, l’homme qui veut réparer le monde (Tikkoun ‘olam)

                                                                                                      Pour Monsieur Ilan CHOUCROUN, en amitié

    La récitation des péricopes bibliques dans le culte synagogal (sidrot) des dernières semaines, avec le passage ce samedi au second livre du Pentateuque, l’Exode), m’incite à redire certaines choses concernant cette figure emblématique du groupe patriarcal : Abraham, Isaac et Jacob. Josèphe, en treize petites années, a, si l’on en croit le récit de la Genève (du chapitre 37 au chapitre 50 inclus) littéralement éclipsé son père, le patriarche Jacob, qui est pourtant l’archétype de l’identité juive… La divine Providence a confié à d’humaines mains la garde et la préservation d’un jeune homme vendu comme esclave par ses frères à l’âge de dix-sept ans et qui se retrouve, grâce à ses talents miraculeux, vice-roi ou Premier ministre de la puissante Egypte pharaonique… Avouons qu’une telle réussite n’est pas à la portée de tous et évoque par certains aspects un prodige, un miracle.

    J’ai déjà publié tout un livre sur Josèphe (Editions Hermann, 2018), mais je voudrais revenir sur certains aspects concernant le rapport dialectique à l’Egypte, à ce qu’elle représente dans l’imaginaire biblique qui brosse l’image d’un empire mythique, pratiquant en son temps une politique hégémonique, si dangereuse pour des royaumes comme la petite Judée.

    Mon propos n’est pas de m’en tenir aux interprétations traditionnelles, destinées à rassurer les consciences pieuses mais à tenter de déchiffrer le sous texte de toute cette histoire presque romanesque. Quand on lit attentivement le texte hébraïque on ne peut pas dissimuler un petit embarras : le rapport à cette Egypte, amicale, nourricière et qui accueille volontiers l’étranger, n’est pas le même selon qu’il s’agisse de Josèphe ou de son père Jacob. Je prendrais quelques exemples : quand Josèphe, entouré du faste égyptien, se fait enfin connaître de ses frères, il les charge non seulement de grain et de froment mais aussi d’une mission, passée inaperçue aux yeux des exégètes traditionnels. Josèphe dit à ses frères ceci : et vous rapporterez à mon père tous les égards dont je suis entouré en Egypte (we higadtem le avi et kol kevodi be mitsrayim)

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  • Tous philosophes ? (Gallimard, 2019)

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    Tous philosophes ? (Gallimard, 2019) Sous la direction de J. Birnbaum

    Il fallait y penser ! De prime abord, la question ne semble guère se poser. Et pourtant… C’est une question dont la ou les réponse (s) ne va ne vont pas de soi. Et j’ai bien fait de lire l’ouvrage dans l’ordre, c’est-à-dire par le commencement. La récompense fut à la mesure de mes attentes : la leçon inaugurale de Monsieur Roger-Pol Droit est tout simplement superbe Rien à y ajouter ni à en retrancher. Rédigée dans un style élégant et sobre, énonçant des problématiques philosophiques qui s’imposent, car elles vont de soi, il a livré une contribution de premier ordre en guise de réponse à la question posée. Un vrai délice, on est loin du jargon abscons qui fait croire à des difficultés insurmontables car imaginaires. L’auteur a aussi cité une phrase de Bergson (je crois) selon lequel il n’est pas d’idée qui ne puisse être exposée de manière claire et succincte, et ce, quelle que soit sa densité, réelle ou supposée.

    C’est un vieux débat que si trouve ici revisité : RPD parcourt le jardin philosophique à grandes enjambées, de Socrate à Nietzsche, avec la fermeté d’un spécialiste, rappelant au passage que la philosophie est d’origine grecque, ce qui entraîne un certain nombre d’implications. Celles-ci se feront sentir dans un domaine qui m’est familier, notamment au Moyen Âge lorsque les trois monothéismes, fondés sur des Révélations divines, ont tenté de rapprocher la tradition religieuse de la spéculation philosophique. Les grands noms en sont Thomas d’Aquin, Albert le Grand, Maïmonide, Averroès et tant d’autres. Et dans ce cas précis, disons le bien, la socio-culture de l’époque n’autorisait pas le premier quidam venu à se mêler d’un tel voisinage, naturel ou contre-nature. La religion était alors le principal pilier de l’ »ordre social et quiconque osait récuser ses dogmes prenait des risques graves. Sous de telles latitudes et dans de telles conditions, toute la population ne pouvait pas prétendre à la réflexion philosophique… Il fallait, comme l’écrivit Maimonide dans l’introduction à son Guide des égarés, suivre les commandements de l’autorité religieuse, faute de formation intellectuelle adéquate. Maïmonide qui dépendait presque exclusivement des néo-aristotéliciens arabes (Al-Farabi, Ibn Sina, Ibn Badja, etc…) pour son bagage spéculatif, a opté pour une césure herméneutique entre la masse (l’écrasante majorité de la population) et les élites (une infime partie de l’humanité croyante et pensante.)

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  • ahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique (Dervy, 2019)

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    Bahram Elahi, Fondamentaux du perfectionnement spirituel : le guide pratique (Dervy, 2019)

    Voici une citation qui résume bien le point de vue de l’auteur de ce bel ouvrage : … si on se concentre exclusivement sur le monde matériel, si on ne nourrit sa pensée qu’avec des vérités d’ordre matériel,, quand bien même on serait le meilleur dans sa discipline on se prive de l’appréhension correcte de la dimension spirituelle des choses, au point de nier l’existence de Dieu, de l’être, de l’au-delà, du Compte,

    Tout le programme de ce guide pratique du perfectionnement est résumé en ces quelques lignes.. ce qui atteste bien de sa densité.

    Je dois à la vérité de dire que j’ai d’abord éprouvé un peu de méfiance vis-à-vis de cet ouvrage, en raison de son titre ; mais dès que j’en ai abordé la lecture, j’ai été comme envoûté, moi qui ne confond jamais l’esprit avec l’intellect. Nous avons affaire ici à une sorte de belle leçon de philosophe morale, une morale désintéressée, adossée à la vertu dont le point central est la purification de l’âme.

    Mais ce qui m’a le plus frappé, c’est l’universalité du propos, le caractère éminemment commun à toute âme humaine, soucieuse de s’améliorer, de répondre sagement à toutes les questions existentielles qui se posent à elle : d’où vient-elle ? Où va-t-elle ? A quoi se résume une existence humaine, hic et nunc ? Toutes ces questions le père de l’auteur, le célèbre Ostad Ellhai se les avait posées et entrepris de donner des réponses que son fils, dans le sillage de son géniteur, s’applique à développer et à commenter fidèlement.

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  • La vraie nature du régime des Mollahs iraniens

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    La vraie nature du régime des Mollahs iraniens

    Le désastre inouï du Boeing ukrainien et la volte-face du régime iranien, passant du déni à l’aveu, en un temps très court, aura nécessairement un effet dévastateur dans la chute programmée du régime. C’est une date à marquer non d’une pierre blanche mais d’un rouge cramoisi.

    Avant d’aller plus avant ayons une pensée émue pour tous ces êtres, victimes innocentes de l’impéritie d’un régime prêt à tout pour se mesurer à bien plus fort que soi et qui n’hésite pas, pour se préserver, à remettre à des mains non expertes des instruments de mort. C’est justement ce qui vient d’arriver. Et cela, parce qu’il s’est cru menacé.

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  • Johann Chr. Friedrich Hölderlin : Bald sind wir aber Gesang (C.H.Beck, Munich)

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    Johann Chr. Friedrich Hölderlin : Bald sind wir aber Gesang (C.H.Beck, Munich)

           Ce que je dis est un mystère, mais ce mystère est une réalité. (Hypérion)

    C’est probablement l’une des meilleures citations de toute l’œuvre de cet éminent poète, qui résume bien à la fois sa vie et son œuvre. Une vie d’homme sur le berceau duquel , contrairement aux Muses, les fées ne se sont jamais penchées. Qu’on en jauge : dès l’âge de deux ans son père meurt, sa mère, livrée à elle-même et ayant charge d’âmes, se remarie et voilà qu’elle revit un nouveau veuvage. Cette mère souhaitait ardemment que son fils devînt pasteur et se mît au service de l’église. Le jeune homme ira donc, grâce à une bourse destinée aux futurs ecclésiastiques, au Stift de Tübingen étudier la théologie. Sur place il aura d’éminents condisciples comme, Hegel en personne et Schelling.

    Dès les origines, Hölderlin (1770-1843) connaît un évident mal-être qui le met en porte-à-faux avec la réalité. Ce que cette citation mise en exergue semble bien rendre. Avec ce poète, probablement l’un des plus doués de la langue allemande, nous avons affaire à un grand admirateur de la mythologie grecque, ce qui heurtait quelque peu les dogmes de l’église chrétienne. Oscillant entre le réel et le rêve, cet homme ne pouvait pas vivre comme tous ses contemporains qui étaient adaptés socialement ; c’est ainsi qu’il dut exercer différents emplois alimentaires grâce au soutien de ses puissants protecteurs, en l’occurrence Friedrich Schiller et Hegel. On lui trouva un modeste poste de précepteur dans la famille d’un grand banquier de Francfort sur le Main. Mais voilà que cet être éminemment sensible et susceptible tombe éperdument amoureux de la mère de son élève. Cet amour qui ne pouvait être que platonique n’en causa pas moins de ravages dans l’âme de cet homme qui en sortit fortement ébranlé. Surtout lorsque le mari s’en mêla ; et dès cet instant, sons séjour à Francfort devint impossible. Dans ses poèmes et ses œuvres littéraires, Hölderlin va sublimer cet amour impossible et donner un nom à sa belle, Diotima.

     

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  • Les Mémoires de Maurice Druon, II

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    Les Mémoires de Maurice Druon, II

    Il fallait bien deux parties pour rendre intelligemment compte d’une vie si riche et si extraordinaire. Résumons : le fils d’une comédienne, plutôt instable et égocentrique, n’ayant jamais connu son géniteur (c’est lui qui le nomme ainsi) car il s’est suicidé lorsque Maurice (qui ne s’appelait pas encore Druon) venait d’avoir deux ans… Ce père suicidaire était le frère cadet de Joseph Kessel, ce qui explique que par la force des choses ce dernier soit devenu l’oncle de l’écrivain. Un modèle qu’il suivra longtemps, un oncle auquel il vouera une admiration sans borne et qui constituera l’essentiel de son ascendance juive. Bref, un modèle à suivre et qu’il a suivi.

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  • Maurice Druon, Mémoires, Plon

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    Maurice Druon, Mémoires, Plon

    Quel personnage ou plutôt que de vies ! Quand on a fini de lire attentivement la plus grande partie de ces volumineuses Mémoires, près de sept cent pages, une phrase latine s’impose à l’esprit du lecteur critique : Sic transit gloria mundi. Ce qui ne cherche nullement à réduire ou à critiquer la vie et l’œuvre d’un si grand homme. Mais voilà, tout passe, tout s’écoule, rien ne demeure figé et cet homme, Immortel qui resta plus de dix ans secrétaire perpétuel de l’Académie française, est presque entièrement oublié de nos jours. Cet homme, par sa lucidité, savait déjà qu’il aurait un destin à part, et il suffit de lire attentivement la dizaine de pages d’introduction à ses Mémoires pour s’en convaincre.

    Il mesure les changements qui s’opèrent dans une vie d’un seul tenant., lui l’immortel qui avait bien compris qu’immortalité ne signifie nullement éternité. Il mesure qu’il est né à la fin d’un siècle qui n’a plus rien à voir avec les décennies de son enfance et de son adolescence… Et il se projette dans le siècle qui sera celui de sa disparition où son discours ne portera peut-être plus comme auparavant, alors qu’il croulait sous les honneurs. Cet homme, fin lettré qui laisse vraiment une œuvre derrière lui, une œuvre conséquente mais aussi beaucoup de censeurs impitoyables, adeptes d’une séparation hermétique entre l’esprit et la politique de la cité, a été à la tête du ministère des affaires culturelles du temps de Georges Pompidou et Pierre Messmer… Lorsqu’il fut écarté de son poste lors d’un remaniement ministériel et qu’il tenta de faire valoir le soutien de l’ancien président, le Premier ministre de l’époque, Pierre Messmer eut cette phrase d’un incroyable cynisme ; Au gouvernement, il n y a pas d’immortel… Ce sont des réflexions, certes, cyniques, mais qui vous marquent pour toujours…

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