Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi :                        Autour des origines de Moïse

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               Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi :

                       Autour des origines de Moïse

La lecture, année après année, des péricopes bibliques dans le culte synagogal a incontestablement du bon ! Cela permet d’émettre des idées nouvelles, de faire des rapprochements impensés auparavant, bref de faire grandir le texte de la Tora après chaque passage. Tant les chrétiens que les juifs ont signalé ce fait ; on parle de le-hagdil u le ha’adire (grandir et magnifier la Tora) tandis que Grégoire le Grand disait que l’Ecriture grandit avec ses lecteurs…

Quand on passe du livre de la Genèse avec son prologue patriarcal, au livre suivant du Pentateuque, l’Exode, on observe un changement total de perspective mais aussi la présence continue d’un thème fondateur : l’Egypte avec ses croyances, son idéologie et sa spiritualité. Mais la présence des Hébreux va être sèchement terminée par un gigantesque exode que les premiers versets du livre éponyme expédient en peu de versets dont je résume le contenu en substance. On récite les noms des chefs de tribus, on signale qu’au total les enfants d’Israël n’étaient que soixante-dix mais qu’après quelques siècles ils s’étaient considérablement renforcés au point de susciter la crainte et la jalousie de certaines autorités égyptiennes. Et soudain, le texte biblique nous assène sans crier gare, ce terrible verset, qui se veut, à lui seul, la condensation de bien des crises, des changements de dynasties, bref un total changement, une véritable révolution touchant le statut des enfants d’Israël au bord du Nil : Un nouveau roi monta sur le trône d’Egypte et qui ne connaissait pas Joseph…

Le me demande s’il ne faut pas traduire reconnaissait pas au lieu de ne connaissait pas. Les archives existent dans tout régime monarchique mais si on refuse de les lire, on en conclut alors qu’elles n’existent point.

Dans ces versets introductifs on évoque aussi le mariage des parents de Moïse et sa naissance et, plus tard, son sauvetage miraculeux Tout un chacun a entendu parler ou même lu le livre de Sigmund Freud, L’homme Moïse et le monothéisme, qui apporte une touche finale à l’œuvre du fondateur de la psychanalyse Dans cet ouvrage, censé couronné l’œuvre de toute une vie, Freud, ainsi qu’il l’avouera dans l’introduction de la version hébraïque de Totem et tabou, eut des scrupules à priver tout un peuple (le sien propre) de son héros-fondateur, Moïse, en en faisant un fils illégitime d’une princesse égyptienne. Cette dernière se serait commise avec un homme roturier, qui n’était pas de son rang, et, devenue enceinte de ses œuvres, aurait échafaudé toute cette histoire pour aux sanctions et au déshonneur… Cela change tout.

Mais, comme on va le voir dans ce qui suit, un éminent historien judéo-américain, à la fois fidèle à la tradition et connu pour son érudiction, a répondu à Freud dans une sorte de dialogue imaginaire qui ébranle les données accumulées par Freud dans son ouvrage sur Moïse

Yosef Hayim Yerushalmi (1932-2009) est un grand historien américain du judaïsme dont quelques travaux, particulièrement marquants en raison de leur esprit pénétrant et de leur finesse d’analyse, furent traduits en français : Isaac Cardozo, de la cour d’Espagne au ghetto d’Italie (Fayard, 1977) et Zakhor. Histoire juive et mémoire juive. (La découverte, 1984 ). Nous parlerons ici d’un autre ouvrage, repris en français dans la collection Tel, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable. Dans cet ouvrage, à la fois érudit et très abordable, mené de main de maître, l’auteur se livre à une lecture quasi talmudique de cette œuvre freudienne qui a tenu les chercheurs en haleine durant de longues années, tant son arrière-plan personnel est difficile à déchiffrer. Pour mener à bien cette entreprise, le grand historien judéo-américain s’est joint à une équipe de psychanalystes confirmés avec lesquels il a pu se livrer à une approche sérieuse des écrits du père de la psychanalyse.

La première question qu’il se pose est la suivante : mais pour quelle raison, Freud a-t-il décidé d’écrire ce livre intitulé L’homme Moïse et le monothéisme, peu d’années avant sa disparition, alors que toute son œuvre pouvait être considérée comme achevée ? Et pourtant, cette dernière pierre apportée à un édifice déjà complet revêtait aux yeux de son auteur une importance cruciale puisqu’elle était censée lui permettre de mettre de l’ordre dans ses relations complexes avec son identité juive : j’aimerais mieux utiliser une autre expression, allemande, celle-là, difficilement transposable en français, sein Judesein, sont être-juif. Voici un homme dont toute la lignée paternelle –et même maternelle- plongeait ses racines dans le judaïsme d’Europe de l’est, avec son orthodoxie sourcilleuse, sa foi naïve et son attachement aux pratiques rituelles juives, et qui n’eut jamais une relation apaisée avec sa religion de naissance. En somme, tous les ingrédients étaient réunis pour permettre une telle éclosion, et pourtant les relations furent hautement conflictuelles entre son identité juive et la culture européenne dont le jeune médecin se voudra le tenant et l’héritier à l’exclusion (ou presque) de toute autre.

Yerushlami nous rappelle que ce livre sur l’homme Moïse et le monothéisme a suscité des réactions passionnelles, certains auteurs en acceptant les idées sans réserve aucune, tandis que d’autres y voyant une attaque inacceptable dont le but avoué était de saper les fondements mêmes de la religion juive. Assez subtilement, Yerushalmi y voit «en son fond, un livre résolument juif.» Et même s‘il propose de faire une lecture psychanalytique de ce document sur la vie intérieure, consciente et inconsciente de Freud, il marque aussi les limites d’une telle méthode. Ce sont des réflexions que l’auteur a laissé mûrir au fond de lui-même durant toute une vie. En effet, puisqu’il craignait par dessus tout que l’on confondît la psychanalyse avec une «cause nationale juive», il aurait pu s’atteler à ce travail sur Moïse dès les origines. Or, il a mis des décennies à réfléchir sur ces mêmes origines, en sa qualité d’héritier de cette culture allemande qui veut toujours explorer les fondements (gründlich, ursprünglich)[1] et aller au fond des choses. Et pour être au clair avec le judaïsme (ins Klare zu kommen), Freud a bien vu que toute cette affaire (le judaïsme avec ces tracas et ces souffrances) commençait avec Moïse. L’anecdote relatée par Yerushalmi au commencement de son livre est très éclairante : à la question de son maître, un élève d’une école juive répond que Moïse était le fils d’une princesse égyptienne et non d’une mère juive. Et quand son maître le reprend en disant que ce n’est pas la vérité, il ajoute, sur un ton goguenard : Oui, c’est ce qu’elle dit !

Pourtant, si l’on résume correctement la thèse de Freud, un bien grand mot pour une succession d’idées glanées dans différents ouvrages plus ou moins bien informés de l’époque, non seulement Moïse n’était pas issu d’une lignée d’Hébreux mais le monothéisme lui-même ne serait pas d’origine hébraïque et n’aurait été qu’un héritage fabriqué en Egypte, l’œuvre d’un pharaon iconoclaste et à la mort duquel son propre peuple, libéré de cette férule royale, aurait renoué avec ses anciennes croyances. Et c’est là que Moïse entrerait en scène : issu d’une lignée princière ou d’une caste sacerdotale, il se serait appuyé sur une tribu sémitique vivant en territoire égyptien qu’il aurait affranchie en la dotant de ses croyances monothéistes personnelles. Et c’est ainsi que les Hébreux auraient adopté, même la circoncision, un rite originellement égyptien. Incapables de se maintenir sur place, ce ramassis d’anciens esclaves se seraient soulevés contre leur chef Moïse et l’auraient tué, effaçant de leur mémoire jusqu’au souvenir des règles religieuses particulièrement rigoureuses qu’ils ne supportaient plus. En fait, Freud réécrit le livre de l’Exode puisqu’il désacralise l’histoire sainte et met à nu certains aspects peu reluisants de l’antiquité hébraïque. Mais le père de la psychanalyse ne s’en tient pas là : reprenant à son compte certaines théories de la critique biblique, il évoque la fusion de cette tribu rebelle avec d’autres tribus de même origine et son adoption du culte et de la divinité madianites. Un syncrétisme s’opère alors entre la divinité locale et celle originellement imposée par Moïse. Mais le meurtre de ce dernier, refoulé durant des siècles, finira par ressurgir, sous une forme bien différente, avec l’avènement du christianisme.

Aujourd’hui, même si la personnalité de Moïse reste entourée de mystère, les spécialistes de la critique biblique considèrent que cette présentation freudienne est un assemblage inconsistant de matériaux hétéroclites. Certes, nul ne peut nier le caractère composite des récits de l’Exode concernant Moïse, ni les étymologies populaires proposées pour expliquer l’origine ou la signification de son nom… Déjà du vivant de Freud, d’authentiques biblistes avaient signalé l’éclipse de Moïse dans certains livres canoniques : alors qu’ils sont censés suivre chronologiquement le livre de Josué, les Juges ne citent pas une seule fois Moïse alors que son souvenir devait être encore très frais dans toutes mémoires puisqu’il avait conduit le peuple hors d’Egypte et fait de Josué son successeur … Ce qui montre bien que la reconstruction (voire la déconstruction) de Freud répondait à des motivations personnelles.

Aux yeux de Freud, comme à ceux de certains de ses contemporains, juifs ou non-juifs, l’existence de traits psychologiques inaliénables et inaltérables (unvergängliche Merkmale) demeurait un fait indiscuté. Freud lui-même parle dans une lettre de constitution intellectuelle juive… C’est peut-être de cela qu’il a voulu se débarrasser. Et pourtant, on ne peut pas occulter ici ce passage si fréquemment cité, tiré de la préface à la traduction en hébreu de Totem et tabou (1930) où Freud, tout en avouant son ignorance de la langue sacrée, son éloignement de la religion de ses ancêtres (comme de toute autre confession, d’ailleurs), concluait ainsi : je n’ai pourtant jamais renié l’appartenance à mon peuple, je ressens ma nature comme juive et ne voudrais pas en changer. Yerushalmi a eu raison de souligner que tout en n’étant juif ni par la religion, ni par la langue, ni par le nationalisme, il se sent profondément juif. En effet, lorsque les choses le touchent au plus profond de lui-même, il puise dans son héritage spécifiquement juif, même s’il cherche par la suite à s’en défendre. Après l’Anschluß en 1938 et la perte du nid viennois, Freud compare ce drame à la destruction de Jérusalem… Il ne peut pas s’agir d’une référence anodine.

Certains ont avancé l’idée, si chère à Théodore Lessing, d’une haine de soi qui serait à l’œuvre au sein même de Freud, lequel n’en avait pas moins cité un curieux poème de H. Heine, dédié à l’inauguration d’un hôpital juif de Hambourg. Aux yeux de l’auteur de la Lorelei, c’est le judaïsme qui constitue la maladie la plus incurable, rien ni personne ne pourrait nous en guérir, et il ajoute de manière significative quelques vers qui ont retenu l’attention de Freud car ils militaient dans le même sens que lui : ce mal de famille millénaire, le fléau ramené de la vallée du Nil, la croyance malsaine de l’ancienne Egypte… Déjà, cette sempiternelle origine égyptienne de Moïse, un homme qui aurait transmis ses lois et ses croyances à un peuple dont il n’était pas originaire .

Mais voilà, ce n’est pas un héritage dont on pourrait se défaire et ce fut bien là tout le problème de Freud : comment une tradition se transmet-elle à tant de générations ? Comment des hommes réussissent-ils à communiquer à d’autres hommes des états psychologiques qu’ils n’ont eux-mêmes jamais éprouvés ? Qu’est-ce que cette vois philogénétique qui est à l’œuvre ici ?

Yérushalmi, érudit formé à la dialectique talmudique, cite opportunément un passage tiré du livre du Deutéronome (29 ; 13-14) : et ce n’est pas avec vous seuls que j’institue cette alliance et ce pacte, mais avec ceux qui sont aujourd’hui placés avec nous, en présence de l’Eternel notre Dieu, et avec ceux qui ne sont pas avec nous, en ce jour… Le talmud interprète ce passage comme suit : toutes les âmes futures du peuple d’Israël, donc aussi celles de Freud et de ses ancêtres, y étaient ce jour là, lorsque le Dieu d’Israël remit à son émissaire les tables de la Loi… Partant, aucune chance d’échapper à cette loi d’airain qui maintient en servitude toutes les générations suivantes… Nous y reviendrons infra en évoquant ce patrimoine culturel inconscient qui se transmet on ne sait comment…

Pourquoi donc Freud ressentait-il le besoin de se défaire de ce judaïsme, générateur de conflits et d’humiliations ? Yerushalmi mentionne un incident particulièrement traumatisant que Jacob Freud relata à son fils : un samedi matin, alors qu’il se rendait à la synagogue, revêtu de son beau costume de chabbat et coiffé d’un magnifique bonnet de fourrure, un chrétien surgit, envoya d’un coup le couvre-chef dans la boue et chassa du trottoir le jeune homme apeuré. Freud demanda à son père quelle fut sa réaction. Celui-ci lui dit : j’ai pris mon bonnet et je suis parti. Le commentaire de Freud est dévastateur : cela ne m’avait pas semblé héroïque de la part de cet homme grand et fort qui me tenait par la main… Voilà une expérience qu’on n’oublie pas facilement. Ou pour parler comme Freud : voici un joli traumatisme de l’enfance…

On comprend que tant d’humiliations aient fini par poser problème à Freud, contraint de traîner ce lourd héritage comme un insupportable fardeau. Et aussi qu’il se soit posé la question suivante : comment les juifs sont-ils devenus ce qu’ils sont ? Mais le problème dans toute cette affaire, c’est que la question est mal posée. Freud n’a jamais eu une attitude accueillante, encourageante, optimiste de la condition juive. Certes, il lui arrivait parfois de ressentir de la fierté en raison de son appartenance juive. Il a même très souvent parlé de rester entre nous, entre juifs, mais plus souvent encore, il a insisté sur sa volonté de ne pas faire de la psychanalyse une affaire juive … Il craignait que son enfant, la psychanalyse, ne fût victime du même rejet que son appartenance ethnique et religieuse. Ce qui lui importait bien plus que son propre bien-être, était la survie de la psychanalyse, l’œuvre de sa vie.

Dans un magnifique passage (p. 149ss) Yerushalmi va bien au-delà des analyses habituelles de ce Moïse de Freud, refusant de le réduire à une simple autobiographie de nature psychanalytique. Trop d’éléments contradictoires s’imbriquent dans ce projet si complexe ; on ne comprend pas très bien l’obsession de Freud au sujet de ce livre dont il acheva le premier jet en 1934. En Allemagne, des événements troublants, voire dramatiques, se préparaient alors et Freud, âgé et se sachant malade, voulait absolument mener son livre sur l’homme Moïse et le monothéisme à son terme. Yerushalmi a raison de souligner que Freud veut résoudre l’énigme du Sinaï sans avoir à renoncer à une seule de ses théories. Voici ce qu’écrit Yerushlami : Avec le complexe d’Œdipe et le «retour du refoulé», il détient les principes intégrateurs grâce auxquels toutes les pièces du puzzle semblent s’imbriquer à merveille les unes dans les autres, et même se renforcer mutuellement, principes grâce auxquels il peut jeter un pont entre la psychologie individuelle et la psychologie des masses, entre la psychologie de l’histoire, partir de l’histoire juive et remonter jusqu’à la préhistoire, puis redescendre vers les origines du christianisme et, enfin, mettre à nu les mécanismes de l’antisémitisme…

 

 

 

               Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi :

                       Autour des origines de Moïse

 

 

                           II (deuxième partie)

Au fondement de cette entreprise freudienne autour de la personne de Moïse gît le principe de son égyptianité. Mais Freud était il vraiment conscient de cet imbroglio, de cet enchevêtrement que Yerushalmi réussit à démêler sous nos yeux ? C’est peu probable. Il a cru faire œuvre d’historien en déconstruisant les récits de l’histoire sainte. Il ne faut pas oublier qu’entre 1872 et 1912, même l’empereur Guillaume II se passionnait pour l’analyse historico-critique des textes bibliques et qu’il avait assisté à des conférences sur le sujet, donnés par des professeurs aussi éminents que Julius Wellhausen et Franz Delitzsch…

La partie la plus féconde, la plus riche, et la plus pénétrante de ce livre de Yerushalmi se trouve dans ce brillant monologue (imaginaire) qu’il conduit avec Freud. En réalité, il redresse ses opinions sur l’histoire biblique, corrige ses travers les plus criants et lui montre, à l’aide de solides arguments, que la Bible n’a pu occulter autant de faits graves qu’il le prétend. Il n’oublie pas le passage du livre des Nombres (14 ;10) où le peuple menaçait de lapider Moïse et son frère Aaron… La Bible n’a pas systématiquement jeté le manteau de Noé sur des faits particulièrement troublants, pas plus qu’elle n’a omis de nous dire le commentaire peu flatteur de Moïse sur la raideur et l’obstination de ce peuple qu’il fut chargé de conduire : depuis le jour où je vous ai rencontrés, leur dit-il, vous vous êtes toujours rebellés contre l’Eternel votre Dieu…Est-ce vraiment là le langage d’un document qui chercherait à occulter la vérité ?

Dans cette controverse courtoise avec Freud, Yerushalmi s’arrête sur une notion fondamentale, celle qui admet l’existence d’un patrimoine archaïque inconscient, hérité du vécu de nos ancêtres et qui se transmettrait «indépendamment d’une communication directe et de l’influence de l’éducation par l’exemple.» Yerushalmi en conclut que si tel est le cas, alors la judéité, prise dans ce sens précis, se transmettrait indépendamment du judaïsme, conçu comme un ensemble organisé et codifié de lois et de règles. Et l’auteur d’ajouter que cela a aussi l’avantage d’expliquer le sous titre de son ouvrage : la première (la judéité) est interminable et le second (le judaïsme) est bien terminé. Ainsi se trouverait résolue l’énigme de votre identité juive qui vous a si longtemps poursuivi…

Je ne le pense pas vraiment mais l’approche de Yérushalmi reste géniale : on ne peut pas se défaire de quelque chose qui nous colle à la peau et dont nous n’avons pas la moindre connaissance. Ce qui ramène à la relation si complexe de Freud avec son ascendance juive qu’il percevait lui-même comme telle en écrivant à propos de l’égyptianité prétendue de son héros : il n’est pas facile de décider de priver un peuple de son plus grand héros, à cause de l’explication de son nom… (p 214, note 27)

Pour bien comprendre l’attachement tourmenté de cet homme à ses origines, il faut donc remonter à son grand père et à son arrière grand père, deux érudits rabbiniques vivant en Galicie à une époque où la culture se limitait aux quatre coudées de l’érudition talmudique et hassidique. Le père de Freud, Jacob, né en 1815, baignait exclusivement dans ce milieu et en fut largement imprégné. Il est inconcevable qu’un tel homme, même s’il a évolué religieusement par la suite, n’ait rien transmis de cet héritage à un fils  qu’il chérissait tant.  Nourri de culture hassidique et de résumés des grandes œuvres des philosophes juifs médiévaux ainsi que de kabbale zoharique et lourianique, Jacob Freud a dû en instruire son fils, comme le prouve l’émouvante dédicace écrite sur la page de garde de la Bible qu’il lui offrit le jour de sa bar-mitwa.[2]

Pour donner un peu de consistance à un hypothétique rapprochement entre Maïmonide, le hassidisme et Freud, on peut rappeler des  pratiques hassidiques destinées à chasser de son esprit des pensées impures lors de la prière. Or, quoi de plus impur que des images érotiques au moment où l’orant est censé se recueillir et ne penser qu’à Dieu ? Il faut, nous disent les hassidim, se livrer à la méditation, se réfugier dans les domaines les plus intimes de son âme pour échapper ainsi aux appels du démon. Or, Maimonide fut celui qui a le plus insisté sur ce point précis, expliquant que l’étude, l’apprentissage et la science nous aidaient à nous libérer des fantasmes –y compris sexuels- de l’imagination. On sait aussi qu’à l’instar des kabbalistes médiévaux, le Baalshemtov a lui aussi «repensé» les thèmes maimonidiens dans un esprit purement piétiste. Cela signifie qu’une quantité non négligeable de thèmes du Guide des égarés était présente, sous une forme ou sous une autre, dans le vécu et le penser quotidiens des juifs de ces milieux. Même si Freud ne savait pas assez d’hébreu, notamment celui en cours chez les philosophes médiévaux, de nombreuses traductions du Guide des égarés en langues européennes étaient disponibles de son temps : en allemand, en anglais et en français… On signale aussi, vers la même époque, un regain d’intérêt pour la scolastique latine, notamment la philosophie thomiste : autant d’éléments qui accréditent assez solidement la possibilité pour Freud d’avoir eu connaissance du contenu doctrinal du Guide de Maimonide. En outre, à l’école juive qu’il fréquentait avant de rejoindre le lycée (Gymansium) au moins deux cours d’histoire portaient sur un programme incluant les œuvres de Maimonide : l’auteur n’était certainement pas un inconnu pour le jeune Sigmund. En outre, Freud est resté très attaché au professeur en charge de ces deux cours, un certain Dr Samuel Hammerschlag. Lors des obsèques de ce dernier en 1904, Freud prendra la parole pour confesser publiquement sa dette et sa reconnaissance envers le disparu. A partir de 1873, ce même homme occupa les fonctions de bibliothécaire de la communauté libérale de Vienne et il n’est pas exclu qu’il ait, un jour, attiré l’attention de son élève sur les œuvres de Maimonide d’autant que l’aile réformatrice de la communauté voulait voir en ce penseur un précurseur avant-gardiste de ses idées. Enfin, il y eut les liens d’amitié et les relations de travail avec Joseph Breuer dont le père Léopold était très engagé au sein des organisations juives de Vienne, notamment les sections chargées de préparer les enterrements. Sans oublier la loge Bné Brith dont Freud était membre et devant laquelle il a exposé en tout premier lieu sa théorie des rêves et de leur interprétation.

Et pourtant, Freud s’est toujours défendu de toute influence juive sur son œuvre de psychanalyste. Une telle attitude s’explique parfaitement par l’antisémitisme virulent des milieux viennois de l’époque. Mais comme le soulignent les spécialistes modernes de Freud, de telles dénégations ne sont guère une preuve irréfragable, et ce pour plusieurs raisons : Freud prétendit même ne pas parler le yiddish alors que sa propre mère ne s’exprimait pas en haut allemand mais dans un yiddish de Galicie. Dans quelle langue parlait-elle à son cher enfant ? Quant aux pratiques traditionnelles juives, on sait qu’en 1909, lors d’une tournée de conférences aux Etats Unis, Freud avait envoyé à sa famille en Europe un télégramme de bons vœux pour Rosh ha-shana… Autant de faits qui montrent que Freud n’entendait pas livrer les détails de sa vie personnelle, notamment sa relation à la religion de ses pères. On perçoit nettement ici les résistances d’un être qui veut s’assimiler culturellement et socialement à un milieu occidental qui n’était pas originellement le sien… Il convenait donc de gommer, à défaut d’effacer, tout lien avec des origines juives devenues encombrantes et pouvant nuire à la diffusion de ses idées ou porter atteinte à la réputation de Freud dans certains milieux influents…

         Sigmund Freud a écrit que l’interprétation des rêves était la voie royale pour l’exploration de l’inconscient. Or, le Guide des égarés peut justement être considéré comme un modèle ancien ou un guide médiéval dans le domaine de l’interprétations des songes et des visions. Et son auteur faire figure de précurseur, même si, déjà dans le traité Berachot du talmud de Babylone, on trouve un substantiel traité des songes. On pourrait même remonter à l’interprétation des rêves de et par Joseph dans le livre de la Genèse.

Si Freud a vraiment lu le Guide des égarés ou, plus vraisemblablement s’il a simplement pris connaissance de son chapitre introductif, il a pu constater que l’un des objectifs de l’ouvrage était précisément d’interpréter les songes et les visions des prophètes. Partant, sa mission principale ne différait guère de celle de Freud dont le premier travail de quelque ampleur portait justement sur les rêves et leur interprétation. Le Guide (II, ch. 36) est absolument clair sur ce point : la prophétie, y lit-on, est une perfection qui affecte le prophète au cours d’un rêve. Même la définition maimonidienne de la prophétie comme une double émanation de l’intelligence cosmique supérieure sur l’intellective et l’imaginative dont le contenu est ensuite retravaillé, voire subit une élaboration secondaire, ne laisse pas d’évoquer le processus freudien. Enfin, Maimonide souligne, dès son introduction au Guide, que les songes et les visions prophétiques ne sauraient être pris au pied de la lettre et nécessitaient une interprétation plus profonde. On retrouve la même dichotomie chez Freud dans les rêves et leur interprétation : il y a un sens qui apparaît et un sens caché qu’il convient d’élucider : c’est le contenu latent du rêve.

Dès l’introduction au Guide des égarés, Freud n’a pas manqué de lire l’interprétation d’un songe biblique célèbre, celui de l’échelle de Jacob que Maimonide a choisi de diviser en sept parties, ayant chacune une signification particulière. Freud dit ne pas agir autrement dans l’interprétation des songes puisqu’il affirme traiter d’un rêve avec un patient non point globalement mais en détail afin de lui permettre d’évoquer l’association d’idées provoquée par chaque terme …

Mais l’accent mis sur les rêves et leur interprétation ne suffit pas à rapprocher considérablement Freud de son hypothétique source médiévale, Maimonide. Il faut aussi parler du rôle de la sexualité dans la pensée de Maimonide en général. Dans ce contexte, il convient d’évoquer d’une phrase le statut de l’activité sexuelle dans la civilisation arabo-musulmane de l’époque. Dans son introduction au Guide des égarés, Maimonide rappelle à son éventuel lecteur qu’il doit procéder à une lecture quasi talmudique de son traité s’il veut en tirer quelque bénéfice. Et s’adressant à un type de lecteur plus tenté par les jouissances sensuelles que par les nourritures spirituelles, il l’interpelle ainsi :O toi qui entends te plonger dans l’étude de mon traité, en des moments dérobés à la boisson et à la cohabitation… Ce sont des métaphores et des images censées frapper l’imagination des Orientaux et qui occupent une place non négligeable dans l’esprit de l’auteur.

Mais dans ce domaine précis, la kabbale joue un rôle considérable en dotant les différentes sefirot d’un exubérant symbolisme sexuel et en procédant à des hiérogamies successives dans le monde séfirotique. Le côté droit de l’arbre séfirotique est masculin et symbolise à la fois la couleur blanche et la grâce dispensatrice de bienfaits tandis que le côté gauche représente l’aspect féminin, la couleur rouge et la rigueur implacable du jugement. En somme, c’est probablement plus le symbolisme sexuel dont la kabbale se grise que le Guide des égarés de Maimonide, qui a dû laisser une marque profonde dans l’âme de Freud.

Maimonide reprend à son compte la profonde méfiance des sages talmudiques envers les désirs et les tentations de la moelle épinière. On retrouve chez lui cette opposition entre le règne de la nature, équivalant à celui d’une vie fondée sur les instincts, et l’intervention de l’intellect qui tente d’imposer silence à la nature charnelle de l’homme. C’est précisément ce que visent les commandements de la Tora : retenir les envies, limiter les désirs, sans toutefois les étouffer entièrement. Il y a cet adage rabbinique qui semblerait presque tresser des couronnes au mauvais instinct qui existe mais qu’il convient de mettre au service d’une cause noble et éthique. Les sages affirment que le mauvais penchant enferme lui aussi une certaine positivité (un peu comme Hegel parlait de la formidable positivité du négatif) : sans le mauvais penchant, l’homme ne procréerait pas, ne transformerait pas la nature, ne planterait pas d’arbres, ne fonderait pas de ville ni ne bâtirait de maisons… En revanche, si ce mauvais penchant nous incitait à pratiquer l’inceste, il convient de le combattre par tous les moyens disponibles. Et c’est notre intellect qui nous éclaire et nous dirige vers la bonne voie et le droit chemin. Freud et Maimonide avaient une profonde connaissance de l’âme puisque chacun reprenait, à sa façon, cette idée talmudique qui implore Dieu de nous garder de toute tentation en ces termes : ne disons pas, je ne veux pas cela, je n’éprouve pas tel ou tel désir. Il faut dire, au contraire : oui, j’aimerai bien, mais je ne dois pas… Ce passage est contenu dans les Huit chapitres de Maimonide. L’un et l’autre fondent leur espoir de guérison des malades sur l’intellect, la connaissance, l’interprétation juste des pulsions. C’est un peu cette idée de teshuva, de repentance, de retour sur soi, lorsque l’individu retrouve la lumière de son intellect,  son lumen naturae. Job, s’écria dans son malheur : lorsque sa lampe brûlait au dessus de ma tête, Ce qui signifie quand Dieu me guidait, que mon intellect, étincelle divine, me conduisait et me protégeait…

Tant Maimonide que Freud se donnent pour objectif de séparer le réel de l’imaginaire, de distinguer ce qui relève de l’intellect de ce qui est produit par des fantasmes. Or, même les visions d’Ezéchiel, par exemple, demeurent un produit de l’imaginaire humain et comportent donc, nécessairement, des pulsions sexuelles à l’état résiduel Ce qui nous met sur la voie de l’inconscient. Le rôle du psychanalyste est de rendre le patient conscient de lui-même, en d’autres termes, de rendre l’inconscient conscient. Ainsi, l’homme qui souffre est libéré des névroses qui l’assaillent car il a fini par en comprendre l’origine. Mais pour arriver à ce résultat, en somme à la guérison, il faut une interprétation appropriée des signes névrotiques.

Les historiens mais aussi les théologiens (notamment Abraham Heschel) ont souvent relevé que Maimonide se comportait comme s’il était lui-même devenu un prophète… Il faut dire qu’il s’appelait lui aussi Moïse. Mais Freud a aussi pensé la même chose après avoir commis son ouvrage sur Moïse et le monothéisme. Et il n’est pas impossible qu’il se soit vraiment intéressé à la personnalité de Maimonide, d’autant que son professeur de philosophie à l’université de Vienne, Franz Brentano, était un spécialiste de la psychologie d’Aristote dont il citait fréquemment les commentateurs médiévaux arabes. L’universitaire ne pouvait pas ne pas avoir inclus Maimonide dans le cadre de ses recherches. Cela aurait alors conduit Freud à établir un lien entre le Maimonide théologien dont lui parlait son ancien professeur de lycée Hammerschlag et le Maimonide psychologue et théologien, objet des cours de Bretano à l’université.

Les relations entre les deux hommes Maimonide et Freud sont plus que vraisemblables, même si l’on ne peut pas mesurer avec exactitude ce fait de conscience que sont les relations de source à emprunteur. Freud, comme on l’a vu supra, a toujours souligné son éloignement des pratiques juives traditionnelles, tout en reconnaissant que sa judéité ou judaïcité lui avait offert une grande indépendance intellectuelle. Il l’expliquait ce fait par la révolution monothéiste qui avait engagé et gagné le combat contre l’idolâtrie, même si, selon lui, elle n’était pas une invention exclusivement juive. Les liens ont peut-être existé, les similitudes dues à des sources communes sont incontestables, les approches voisines s’expliquent aussi par un moule héréditaire juif… Mais je laisse à de plus experts que moi en psychanalyse le soin de démêler cet écheveau.

Yerushalmi avait raison : Les relations de Freud avec son judaïsme relèvent plus de l’inconscient qu du conscient.

Yosef Hayim Yerushalmi, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable. Gallimard, collection Tel.

 

 

 

 

[1] Un autre grand juif, héritier de cette même culture allemande, Gershom Scholem, donnera à son premier grand livre sur la kabbale, Les origines de la kabbale, le même mot, Ursprung und Anfänge der Kabbalah

[2] Dans son Moïse de Freud, Yossef Hayyim Yerushalmi en donne le texte original ainsi qu’une traduction française.

Commentaires

  • "Yerushalmi avait raison : Les relations de Freud avec son judaïsme relèvent plus de l’inconscient qu du conscient."

    C'est bien ce que je pense!

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