Thomas Kaufmann, Entre la grâce et la damnation : Une histoire de la Réforme (Erlöste und Verdammte). Munich, CH Beck, 2018

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Thomas Kaufmann, Entre la grâce et la damnation : Une histoire de la Réforme (Erlöste und Verdammte). Munich, CH Beck, 2018

Qu’est ce que la Réforme luthérienne ? Et quel fut le rôle exact joué par le petit moine augustinien de Wittenberg, une toute petite bourgade «en marge du monde», comme le dit une certaine historiographie ? Selon l’auteur de ce livre qui quitte les sentiers battus et nous propose une autre vue d’ensemble de ce phénomène qui a secoué l’Europe entière, il faut tenir compte de plusieurs facteurs, et notamment ceux qui firent de ce nouveau mouvement religieux, un phénomène européen. Et pour étayer ses dires, il mentionne les réactions de savants chrétiens de la totalité du continent européen qui réagirent à cette explosion ou qui, à tout le moins, en prirent connaissance. L’auteur cite même un érudit juif vivant en ce temps là à Jérusalem, Eliezer ha-Lévi, et qui veut voir dans la contestation luthérienne, le début de la fin pour un catholicisme oppresseur et la venue du Messie rédempteur d’Israël. Même l’empire ottoman, aux aguets pour de nouvelles conquêtes territoriales, ne resta pas indifférent à cet événement puisque le sultan s’enquit de l’âge de celui qui semblait être à l’origine de tout ce remue-ménage…

 

 

Thomas Kaufmann, Entre la grâce et la damnation : Une histoire de la Réforme (Erlöste und Verdammte). Munich, CH Beck, 2018

 

Cette analyse des débuts de la Réforme protestante (car il s’agit bien de cela en dépit de la multitude de chapelles qui surgirent de cette explosion de l’église romaine) montre, bien avant le moine de Wittenberg, que des voix s’étaient élevées au sein du bas clergé et des fidèles pour dénoncer avec plus ou moins de véhémence les abus des princes de l’église. Mais c’est bien le trafic des indulgences qui mit le feu aux poudres. ; et c’est peut-être cette coïncidence entre l’homme et l’événement qui fit l’histoire, une histoire qui allait changer non seulement la face de l’Europe mais aussi celle du monde. Certains, quelques années avant Luther, reprochaient déjà aux prélats romains leur superbe (Hoffart) et leur impudeur (Unkeuchheit), pour ne pas dire plus…

En fait, cette Réforme avec une majuscule a ouvert la voie à un retour aux valeurs évangéliques, c’est la raison pour laquelle on parle, depuis ce temps là, de la religion évangélique : un retour aux valeurs authentiques du christianisme originel. Mais sur ce point crucial aussi, l’auteur oppose la Réforme souhaitée, idéale et le résultat dans la vie pratique et la réalité quotidienne. Sous la pression des évènements, de portée internationale (exemple : la conquête de Constantinople par les Ottomans, et plus tard celle de Belgrade par les mêmes envahisseurs), la chrétienté dans son ensemble a dû se réorganiser pour faire face à cette crise interne. Le placardage des fameuses thèses de Luther à la porte de son église de Wittenberg n’est pas resté un événement isolé, circonscrit au plan local ; tout au contraire, il a mis le feu aux poudres. Or, vu la modestie de la paroisse et de l’université locale où Luther enseignait, l’événement aurait dû passer inaperçu, et c’est l’inverse qui eut lieu, puisque Rome envoya Cajetan interroger le petit moine qui ne laissa pas démonter. Mais la curie romaine était loin de se représenter l’impact de ce Thesenanschlag de Wittenberg… Ce fut un phénomène où le religieux et le politique étaient intimement imbriqués.

La crise luthérienne mettait quelque peu à mal l’édification d’une Europe chrétienne dont le ciment unitaire était de nature religieuse, et qui s’opposait aux velléités conquérantes de l’empire ottoman. Des cités-états comme Venise et Gênes étaient florissantes grâce à leurs débouchés commerciaux et se trouvaient particulièrement menacées par les Turcs. C’est donc tout un équilibre international, bien au-delà de la religion elle-même, qui se trouvait compromis par l’aventure luthérienne, d’autant que la Réforme ne s’était pas assigné des limites à l’origine. Ses promoteurs, Luther en tête, ne s’imaginaient pas qu’elle aurait un tel impact sur toute l’Europe.

Il faut aussi dire un mot de la structure politique générale régissant les états allemands de cette époque, le fameux saint empire romain germanique où l’exercice du pouvoir relevait directement de Dieu. Une véritable monarchie de droit divin puisqu’un empereur comme Othon au XIe siècle avait fait graver sur sa couronne des scènes bibliques mettant en avant le roi David et son fils le roi Salomon. Partant, puisqu’on s’en référait à la monarchie davidique, on en reprenait l’arrière-plan : l’onction divine conférée au roi par l’intermédiaire du prophète. Ceci eut une conséquence considérable car quiconque contestait l’autorité royale s’en prenait aussi à la décision divine. Luther ne l’a jamais oublié et notamment pas lors de la guerre des paysans quand il désavoua les débordements sanglants dont furent victimes les seigneurs locaux. Il émit un principe qui sacralisait l’exercice du pouvoir et établissait un lien direct entre le pouvoir et la religion : Obrigkeit kommt von oben (l’autorité ou le pouvoir vient d’en-haut). Sur la foi d’un tel principe, le Réformateur se sentira autorisé à conseiller aux princes à en finir avec le soulèvement paysan : schlag ihn tot…

Pendant son séjour forcé au château de la Wartburg où il avait trouvé refuge et se livrait à de très studieux loisirs, Luther s’attela à une œuvre qui a consacré sa position de cœur battant de la Réforme, la traduction de la Bible en langue allemande. Comme le montre Siegfried Raeder dans son livre sur les connaissances hébraïques de Luther, ce dernier n’était pas un hébraïsant de première main mais s’appuyait surtout sur les traductions de Jean Reuchlin (notamment dans son analyse du Psautier). Tout en exhortant les théologiens chrétiens à être surtout des philologiques, Luther christianise souvent certains passages des Ecritures afin d’y retrouver des idées attribuées du Christ.

Dénonçant les déformations introduites par Rome dans la version commune des Ecritures, la Vulgate, le Réformateur interrogeait parfois les rabbins locaux pour qu’ils l’éclairent de leur mieux sur la bonne traduction de passages obscurs. Mais auparavant, avant que la crise n’éclate vraiment, ce fut le fameux trafic des indulgences qui constitua la principale pomme de discorde. Ce pouvoir que s’était abusivement arrogé le pape d’accorder la rémission de ses péchés à quiconque pouvait payer la somme requise, suscita l’indignation de Luther. Il est probable que l’Histoire eût pris un autre cours sans cet homme (jusques et y compris les relations avec les juifs ); un détail sur le caractère de notre homme : ses proches soulignent son irritabilité croissante avec l’âge. Au point qu’on lui cachait certaines mauvaises nouvelles qui n’auraient pas manqué de déclencher son ire.

Au plan théologique proprement dit, l’auteur de cet ouvrage s’attarde un peu sur des doctrines fondamentales aux yeux de Luther : la doctrine de la justification et la doctrine de la Grâce. Il existe une chaîne traditionnelle qui va de l’Apôtre Paul à Luther en passant par le père de l’église, saint Augustin. Ces trois sages chrétiens étaient d’avis que le don de la grâce et donc l’acquisition de la justification dépendent de Dieu exclusivement, celui-ci l’accorde à qui il veut. La doctrine de la justification (Rechtfertigung en allemand, en hébreu nitsdadaq) s’acquiert elle aussi selon un schéma comparable qui échappe entièrement à la conscience humaine.

Et ceci nous conduit à évoquer la controverse sur le serf arbitre ou le libre arbitre entre Erasme et Luther. L’humaniste a une approche très différente de celle du théologien qui est rongé par l’angoisse d’un don divin qu’il n’est pas sûr d’obtenir car aucune œuvre ne saurait garantir l’octroi d’un tel don. Erasme se montre prudent, rationaliste, mesuré, constamment aux prises avec des données accessibles à l’être humain ; face à lui, on voit un théologien qui n’a pas surmonté la faute d’Adam ni la chute et l’expulsion du paradis, ni même le péché originel (Psaume 51). Même si nous sommes plus proches de la  m»méthode et de l’approche d’Erasme, le style et le ton de Luther font sur ses lecteurs une très forte impression car on sent le tourment d’un homme en quête d’une alliance avec Dieu qui ne relève pas de la volonté humain mais d’un destin opaque, aveugle, indéchiffrable. En outre, Erasme se veut fidèle aux idéaux rationnels de l’humanisme. Luther était sur une autre planète.

En 1530, soit treize ans après la proclamation de ses thèses à l’église de Wittenberg, on peut considérer que la rupture de Luther avec le pape est consommée. Il faut dire que la découverte de l’imprimerie a considérablement contribué à la diffusion des idées évangéliques. Les libelles, les pamphlets et les appels à la noblesse allemandes n’auraient jamais eu le même impact sans cette découverte technique qui révolutionna le penser et le vécu des gens Que les Reichstag (e) de tant de villes allemandes se soient ralliés aussi vite au nouveau credo s’explique largement par la diffusion des idées nouvelles portées par Luther. La frange éduquée de la population pouvait donc en prendre connaissance.

Mais si Luther est une personnalité centrale, absolument incontournable de la Réforme, il n’est pas la Réforme à lui tout seul. Ses doctrines se répandirent comme une trainée de poudre dans les pays limitrophes, notamment à Zurich mais aussi à Genève (avec Calvin) et ailleurs. Notamment les Provinces-Unies (la Hollande), une bonne partie de l’Allemagne du nord, certains pays d’Europe de l’est, etc… Mais l’église romaine ne resta pas les bras croisés ; elle organisa la contre Réforme dont elle délégua la conduite à des nouveaux ordre monastiques. Et la monarchie autrichienne devint rapidement un bastion de cette contre Réforme.

A la fin de ce beau livre, l’auteur discute l’historiographie luthérienne et passe en revue un petit nombre de livres qui traitèrent de Luther et de son œuvre. On y trouve les points de vue de G.E. Lessing et des philosophes Fichte et Hegel, entre autres, puisque Kaufmann parle aussi de certains écrits dus à des Français. Ce n’est qu’ensuite qu’on commença à avoir une historiographie vraiment scientifique. Mais la période hagiographique devait nécessairement ouvrir la marche avant de céder le pas à une approche vraiment historienne. On vit alors apparaître une face cachée du personnage, sa vraie nature. Je pense à son terrible libelle contre Les juifs et leurs mensonges (sic) ; c’est un texte d’une violence absolue, à tel point que la Fédération Protestante de France s’en est officiellement séparée…

Mais il y eut aussi des calomniateurs qui attribuèrent au Réformateur des propos dégradants du genre : Qui n’aime pas le vin, les femmes et les chants aura passé sa vie à être fou… Il s’agissait évidemment de porter atteinte à l’image de marque d’un religieux qui avait fini par prendre femme à une époque où le célibat des prêtres était un dogme intangible…

On peut avoir été un grand esprit et un petit homme. Mais tous les témoignages concordent pour dire qu’avec l’âge, Luther devenait de plus en plus irascible et intolérant. Il demeure, malgré tout, que cet homme a ouvert la voie à une grande partie de l’humanité qui a placé en lui son espoir de renaissance spirituelle et religieuse. Ce livre de Thomas Kaufmann est très riche et dispose d’une belle iconographie.

 

 

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