Nicolas Offenstadt, La RDA le pays disparu...

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Nicolas Offenstadt, La pays disparu. Sur les traces de la RDA (Folio, Gallimard)

 

Nicolas Offenstadt, La pays disparu. Sur les traces de la RDA (Folio, Gallimard)

Voici un livre assez original puisqu’il traite des traces d’un pays qui a sombré dans les poubelles de l’histoire mais qui n’en constitue pas moins un cas de recherche, un objet d’analyse, en raison d’une seule problématique qui concentre en elle tant et tant de questions : comment un pays qui a existé (et la RDA a tenu quatre décennies, emprisonnant dans ses frontières un peu moins de vingt millions d’individus !) a-t-il pu disparaître sans laisser de traces ? Ceci est physiquement et matériellement impossible puisqu’il reste des séquelles de ses bâtiments publiques, de ses combinats, de ses usines, de ses noms de rues, et dernier mais non moindre, les traces laissées dans le vécu et le penser des êtres humains qui s’y trouvaient.

C’est la chasse à toutes ces traces laissées parfois dans un piteux état, à laquelle nous convie Nicolas Offenstadt ; il s’est armé d’une grande patience et a réussi à contacter d’anciens citoyens de la RDA afin de recueillir leur témoignage de première main. Le résultat est absolument passionnant, voire même parfois émouvant : imaginez la scène suivante : en 1990, cela fait déjà quelques semaines que le mur de Berlin est tombé, le gouvernement est allemand ne contrôle plus rien et très rapidement un pays, le RFA, en avale un autre, la RDA. Du coup, tout s’arrête, un monde, celui d’hier, a cessé d’exister concrètement, mais les êtres humains qui y ont vécu jusque là, sont totalement désorientés. Quelques exemples fournis par l’auteur : des propriétaires de magasins d’alimentation mais aussi des librairies, des commerces de bouche et autres, déposent tout ce qui leur reste en magasin sur les trottoirs puisque l’ouest est désormais à portée de tous et que leurs produits sont invendables. C’est tout un monde qui disparaît car il n y a de place que pour le monde nouveau, celui de la République Fédérale avec sa monnaie forte (harte Währung), son industrie lourde, son économie affichant une insolente bonne santé, face à un vrai champ de ruines. Que faire ?

Eh bien, malgré cette incroyable déconfiture, ce dépôt de bilan à l’échelle de tout un pays, une fois le traumatisme passé, des êtres se sont mis à exprimer une nostalgie de l’ancien ordre communiste. Certains, anonymes ou apparentés à d’anciens hauts dirigeants (Margot Honecker, par exemple), affirment publiquement qu’ils ont renoncé à voyager librement ou à manger des bananes, puisque l’Etat communiste, le SED, garantissait le calme et la sécurité sociale. Certains sont allés jusqu’à dire que du temps de la RDA on leur dictait ce qu’il fallait penser, lire ou faire, et qu’aujourd’hui, pris dans l’incroyable tourbillon d’une presse pluraliste et critique, ils ne savaient que choisir. Le précédent gouvernement totalitaire choisissait à leur place…

Bâti sur le modèle soviétique avec un dirigisme économique sans faille et un maillage très fin de l’ensemble de la société, les Allemands de l’est n’étaient pas livrés à eux-mêmes puisqu’ils étaient étroitement surveillés par la Stasi, devaient adhérer au Parti communiste ou à toutes ses émanations culturelles, syndicales, sportives, professionnelles, etc… Et voilà que du jour au lendemain, tout ce système bien huilé s’effondrait et se trouvait remplacé par une société où la concurrence faisait rage. En effet, ce que souligne cet ouvrage si riche et si stimulant, c’est l’absence quasi totale de solidarité, d’entre-aide, de bienveillance dans les rapports humains, en RFA. En RDA, les gens étaient obligés de se serrer les coudes, faute de quoi, la vie aurait été impossible en raison des pénuries chroniques.

La vie associative était indispensable dans un pays où le parti unique contrôlait tout, comme l’a montré excellemment un beau film, La vie des autres.

Mais si le système s’est effondré de manière si lamentable, il n’a pas disparu sana laisser de traces. Notamment dans la vie des gens : comment dire que tant et tant d’années de votre vie, n’ont jamais existé et qu’elles passées à la trappe ? Même si vous le voulez, vous ne réussirez pas cette éradication puisqu’elle touche une partie de vous même… Certes, le gouvernement de l’Allemagne réunifiée a déployé de gros efforts pour effacer toute trace de l’ancienne République Démocratique, sans y parvenir vraiment. Mais peut-on le lui reprocher ? Non point.

Il fallut donc débaptiser, renommer (umbenennen) des milliers de rues et d’avenues. Pouvait-on laisser les noms de Marx, Engels, Staline et Lénine dominer le paysage ? C’eût été incompréhensible puisque tout ce système marxiste avait été vaincu et remplacé par d’autres valeurs qui avaient désormais le vent en poupe.

Voici un exemple qui visualise fort bien cette substitution d’un pays à un autre : l’auteur s’est muni d’un guide de la RDA, édité par l’ancien régime communiste, et ainsi armé, déambula dans les rues de Berlin, notamment d’Ostberlin (Berlin-est) : plus rien ne concorde ni ne correspond à ce que dit le guide officiel ; les statues de Marx, de Lénine, de Staline et autres n’existent plus, elles sont à la remise ou dans des musées. Les chars d’assaut de l’Armée Rouge, libératrice de la capitale du Reich, ont été déplacés : c’est toute une vaste entreprise de muséalisation qui a été menée avec succès. Il y a de tels musées connus, presque officiels mais il y en a aussi de personnels, confectionnés et enrichis par et chez des particuliers…

Ainsi a fini le pays qui se présentait comme le paradis du socialisme. Ce qui est déchirant pour les adeptes de l’ancien régime, c’est l’état d’abandon des usines et des ministères dont les archives sont jetées dans les rues, salies par les intempéries, sans personne pour en prendre soin.  Bien que ce soit incroyable, c’est ainsi que l’auteur a pu retrouver le dossier professionnel de certains ouvriers ou employées qui ont livré leurs témoignages. Et je le répète, certains affichent une OSTalgie ou N OSTalgie, pour l’ancienne RDA. Certains organisent des rencontres où l’on mange du chocolat de cette époque, où l’on boit du Vita Cola, où l’on expose un véhicule Trabant…

Mais l’âme humaine et ses couches les plus archaïques obéissent à leurs propres lois. Sur EBay vous pourrez acheter d’anciens objets de la RDA. J’ai moi-même l’année dernière déambulé dans les rues de Berlin où les marchés proposent des capotes, des insignes de l’Armée Rouge ou de la Volksarmee.

Comme le dit durement mais véridiquement l’auteur, la RDA, un pays de brocante.. Mais Gorbatchev avait prévenu les dirigeants est-allemands, celui qui ne suite pas le vent de l’Histoire, est balayé par l’Histoire… Savez vous ce que répondaient les caciques du régime ? Ce n’est pas parce que votre voisin change de tapisserie que vous devez en faire autant…

On connaît la suite.

Commentaires

  • Votre papier est intéressant mais - c'est mon avis - vous en dévoilez beaucoup trop : on a le sentiment qu'au final en le lisant on va s'ennuyer !

    J'ai acheté et lu le livre lorsqu'il est sorti en librairie après avoir lu uniquement le résumé de l'éditeur sur son site.

    Excellent ouvrage qui donne l'envie de suivre le chemin décrit par son auteur!

  • La séparation entre les deux Allemagnes m'a toujours parue être une aberration de l'Histoire.
    Certains peuvent être nostalgiques du temps de l'irresponsabilité qui va avec la privation de la Liberté. C'est humain. Le mur est tombé au nom de la Liberté. Mais cette Liberté n'est pas toujours assumée, car elle demande aussi la Responsabilité. Et même à l'Ouest, on voit bien que ces deux valeurs sont à nouveau remises en cause. Le combat pour la Liberté est aussi vieux que l'Humanité, et il n'est jamais définitivement gagné.

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