Primo Lévi et ses Nouvelles d’anticipation (Folio, Gallimard)

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Primo Lévi et ses Nouvelles d’anticipation (Folio, Gallimard)

Rédigés au cours des années soixante, ces différents chapitres d’un même ensemble font penser à des nouvelles reliées entre elles par une même intrigue, ou plutôt une même problématique : quelle est la véritable essence de ce que nous nous représentons comme étant le progrès technologique ? Comment conjurer les dangers inhérents à cette course désordonnée et haletante vers un soi-disant mieux-être ? Ne compromettons nous pas, par là-même, l’altérité unique de l’homme, sa spécificité, le fait qu’on ne puisse le réduire à rien d’autre qu’à lui-même ?

 

Primo Lévi et ses Nouvelles d’anticipation (Folio, Gallimard)

 

Comme il s’agit d’une composition largement allégorique, je pense ne pas me tromper lourdement en disant que l’auteur fait, avant l’heure, le procès de l’intelligence artificielle (en esprit visionnaire qu’il était) et pointe la face sombre d’un progrès technique qui ne se soucie guère des implications de ses trouvailles et sacrifie tout à l’avancée technologique ou simplement technique, laissant loin derrière soi les règles éthiques les plus élémentaires.

Il me semble que nous tenons là le fil rouge de tous ces développements mettant en scène un narrateur italien et un Américain, installé en Italie depuis de nombreuses années, salarié d’une firme située de l’autre côté de l’Atlantique, symbole des multinationales qui se moquent des frontières. Leur point commun, en plus d’une amitié assez tiède entre collègues, est qu’ils ont tous deux des liens avec cette société industrielle fictive (la NATCA) qui se veut à la pointe du progrès et fait appel aux meilleurs ingénieurs de son époque. Mais l’économie, la recherche du profit, sont elles l’unique moteur de la civilisation humaine ?

Il est difficile de tout relater par le menu mais on peut souligner que de l’aveu même des inventeurs de ces fameuses machines à la fois infernales et révolutionnaires, il s’agit de sortir des sentiers battus et d’offrir à l’humanité tout entière des perspectives de développement radicalement nouvelles. Venons en au premier exemple relaté dans le premier chapitre : Simpson, c’est le nom de l’Américain, veut se confier à son ami italien et lui annonce qu’il a fait une découverte sensationnelle : un appareil, modifiable et adaptable selon les mensurations d’objets à dupliquer. Quand on connait Primo Lévi et qu’on se fait une idée juste de sa culture, on serait tenté d’introduire dans la conception de ces histoires une composante traditionnelle qui me conduisent à dire ceci : le Golem, ancêtre du clonage. Car c’est bien de clonage qu’il s’agit, avec ses tentations et ses dangers mortels. Car le grand ingénieur US qui ne craint pas de se muer en simple agent commercial de sa machine, commence par reproduire de simples documents, ce qui était la vocation première de l’engin qu’il détourne sans problème de sa fonction naturelle. Il tente ensuite de reproduire toutes sortes d’objets, jusques et y compris un diamant. Il comprend les envies que cela pourrait susciter si tout cela venait à se savoir, c’est pourquoi il prend des airs mystérieux de conspirateur et ne se confie qu’au narrateur en qui il a toute confiance.

La question qui se posera à notre téméraire explorateur est de savoir s’il peut aussi dupliquer un être vivant (il le fait avec une araignée) et pourquoi pas un être humain ? Et cela me fait penser à cette énigmatique phrase du Talmud : Rabba bera gabra (Rabba a créé un homme…)

Et notre homme ne trouve rien de mieux à faire que de reproduire sa propre épouse qu’il prend soin d’endormir à l’aide d’un somnifère puissant afin qu’elle ne puisse se rendre compte rien. Et ça marche ! Il a donc deux épouses qui s’entendent plutôt bien et la cohabitation entre les trois semble harmonieuse. L’inventeur prévoit même un départ en vacances avec ses deux épouses, l’originale et la copie… Mais pour aller en Espagne, il faut un passeport. Qu’à cela ne tienne, Emma I se servira de son vrai passeport et Emma II, qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau, dira qu’elle a perdu le sien, ce qui conduira les autorités à lui en fournir un autre… Et le tour est joué.

Mais l’auteur dit tout de même quelques mots concernant la signification de cette création, au plan moral… A-t-on le droit d’agir ainsi et de réifier l’homme comme un service à café ou une série de tasses semblables en tous points ? Où serait alors le libre arbitre humain ?

Et cela me fait penser, en plus du cas de Prométhée dont on connaît l’exploit mais aussi la cruelle punition, à ce passage du midrash rabba sur la Genèse qui souligne la profonde, l’inimitable originalité de la création divine qui a créé des hommes qui se distinguent naturellement les uns des autres alors que le fondeur de pièces de monnaie ne peut que reproduire à l’identique la pièce qui lui sert de modèle… Le genre humain est certes divers et varié mais ses origines sont les mêmes partout…

On voit se profiler la même problématique dans ce recueil et dans le midrash : l’homme, l’apprenti-sorcier peut aller très loin mais finit par se brûler les doigts, le genre humain peut éventuellement redonner vie à un corps cliniquement mort mais il ne peut pas le doter d’une âme, car cela reste l’apanage exclusif de Dieu : la création humaine et la création divine sont des homonymes désignant des réalités essentiellement différentes.

Lisons cette citation ! Le Mimetpn est ce qu’il est : une machine ingénieuse qui permet de copier des documents et ce que vous me proposez est, excusez moi, une saloperie (p 15)/ Et il insiste sur le double objectif de cette trouvaille : à la fois pour devenir riche et puissant, et son aspect prométhéen…Visiblement, il existe une différence d’opinion entre les deux hommes, l’un, est entièrement tourné vers sa passion, habitée par elle, sans se soucier des suites incalculables de ses entreprises folles. L’autre mesure ce que peut être l’envers de la médaille et freine l’enthousiasme débordant de son collègue fou.

Après cette machine qui duplique absolument tout et semble faire concurrence au maître de la Création, notre bon Simpspn déniche à nouveau un petit appareil apte à mesurer la beauté des humains, hommes et femmes confondus. Ici aussi affleure le débat métaphysique : comment évaluer ce qui est éminemment subjectif ? Et surtout comme évaluer la beauté intérieure, qui obéit à d’autres critères ? Le message est clair et univoque ; il est des choses qui nous touchent, que nous recevons d’ailleurs, et sur lesquelles nous n’avons aucun pouvoir, sauf à nous déshumaniser en nous privant de notre âme… L’inventivité, la créativité de l’homme, ont des limites : l’éthique.

Voici une nouvelle citation qui en dit long sur la question :

J’ai insisté sur ce que j’estime être le phénomène le plus alarmant de la civilisation actuelle, à savoir qu’on peut graduer aussi aujourd’hui, l’homme de la rue de la manière la plus incroyable ; on peut lui faire croire qu’il n y a de beaux que les meubles suédois et les fleurs en plastique, que les individus blonds, grands, aux yeux bleus ; qu’il n y a de bon qu’un certain dentifrice, d’habile qu’un certain chirurgien, que le seul dépositaire de la vérité est un certain parti ; j’ai affirmé qu’en somme, c’est une attitude peu sportive de mépriser une machine uniquement parce qu’elle reproduit   un processus mental humain (pp 37)

Quelques pages plus loin, une autre déclaration fait écho à la même idée : bien sûr, le cerveau humain est irremplaçable, un vérité que ceux qui conçoivent des cerveaux électroniques ont tendance à oublier…

Primo Lévi fut aussi un esprit visionnaire, en avance sur son temps.

 

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