Ernst Jünger, Le lance-pierres (Gallimard)

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Ernst Jünger, Le lance-pierres (Gallimard)

C’est un roman qui relate une histoire un peu compliquée mais attachante et qui se déroule dans l’Allemagne du XIXe siècle, à un moment où la lumière électrique fait ses premiers pas. C’est un microcosme qui permet de mieux faire connaître et dépeindre les mœurs d’un autre temps. Mais ce microcosme se constitue d’un espace, probablement le plus représentatif de cette époque et de l’état d’esprit qui y régnait, un espace scolaire dans un établissement d’éducation.

Nous avons affaire à un jeune homme qui répond au prénom de Clamor et qui vit à la campagne ; c’est un pur produit de la ruralité allemande avec ses petites hiérarchies un peu mesquines, ses baronnies un peu moisies mais qui a bien été le centre de vie de millions d’êtres humains.

Ernst Jünger, Le lance-pierres (Gallimard)

 

Ce Clamor n’est pas très futé et une quantité de malheurs s’abattent sur lui dès son plus jeune âge. Sa mère décède, son père qui s’use la santé ne va pas tarder à la rejoindre dans l’au-delà et voilà que son employeur, un riche meunier qui ne connaît que la discipline, le travail et l’effort, le couche sur son testament et en fait son principal héritier. La bienveillance et la générosité viennent frapper à la porte du modeste orphelin.

Voici un tout jeune homme qui n’est pas vraiment né sous une mauvaise étoile puisqu’il finit par susciter la pitié d’un homme simple, sans héritier, mais taraudé par un sentiment de culpabilité :  sont-ce ces innombrables sacs de farine qui ont causé la mort prématurée de son employé le père de Clamor ? Cette pensée semble avoir déterminé le choix du meunier qui va lui léguer une bonne partie de sa fortune… Voici donc notre jeune homme seul au monde et cela ne va pas durer puisque le pasteur local, un homme bon mais faible puisque même son épouse le trompe et finit par le quitter au bras de son amant, décide d’en faire sa pupille et de s’en occuper comme de son propre fils.

Le hasard faisant bien les choses, il est décidé qu’on enverra cet orphelin à la ville voisine où il pourra fréquenter l’internat du lycée, dirigé par un professeur qui n’est autre que le propre frère du pasteur, et qui sait, fera son chemin dans le grand monde. Ce pédagogue tranche avantageusement par rapport aux autres membres du corps professoral puisqu’il s’abstient d’infliger des punitions corporelles aux élèves ; il préfère user d’autres méthodes plus humaines. Cet aspect autoritaire et violent revient souvent dans ce roman où l’internat et la vie qu’y mènent les pensionnaires relèvent parfois d’un véritable milieu carcéral. Ce qui ne manquera pas d’éveiller chez les jeunes gens toutes sortes de velléités de révolte. D’où le titre du roman, Le lance-pierres (Die Zwille) que les plus remuants et les plus malicieux parmi les lycéens vont acquérir pour commettre toutes sortes d’actions que la loi ou la morale réprouve : non seulement ils s’en servent pour abattre de pauvres oiseaux perchés sur les branches des arbres mais aussi contre des clochards qui empuantissent (sic) un beau jardin qu’ils considèrent comme leur aire exclusive de jeu… Mais ils ne s’arrêteront pas là puisqu’ils s’en prennent aussi au censeur de leur établissement dont ils brisent les vitres grâce à cette arme qui se révèle d’une redoutable efficacité… Mais comme on peut s’y attendre, notre Clamor ne sait pas’ens ervir et finit par se blesser. J’y reviendrai plus bas, et notamment sur le rôle passif de Clamor qui se laisse entraîner dans cette fâcheuse aventure, n’ayant pas la même dextérité criminelle de ses camarades habitués à faire les quatre cents coups. Et à s’esquiver sur le champ.

Jünger se sert de ce cadre ancien pour se livrer à de profondes considérations d’ordre moral. Il se demande, par exemple, s’il est vraiment sage de chercher à éradiquer tout mal dans notre vie et dans notre monde. Il se penche aussi sur la notion de temps et de finitude qui affecte toute vie et toute existence. Ces considérations morales et philosophiques sont insérées entre des chapitres qui décrivent un curieux trio, Clamor, Théo, Buz et quelques autres qui sont décrits avec moins de relief. Dans ce trio, le chef n’est autre que Théo qui négocie presque d’égal à égal avec les professeurs, qui surveille les élèves en étude, s’entoure de prétendus gardes du corps, impose sa loi dans le dortoir et fonctionne pratiquement comme un redouté surveillant général, doté de larges pouvoirs. Un exemple : lorsque Clamor se fera attraper après un grave délit commis par le groupe désigné plus haut et écopera d’un humiliant renvoi, annoncé devant toute la classe, Théo lui dira qu’il se prépare à intervenir en sa faveur auprès des autorités, alors qu’il avait bien été le cerveau de l’acte délinquant.

Ce que Jünger cherche à nous montrer, c’est que le passage de la campagne à la ville fait perdre à ce jeune orphelin tous ses repères. Aujourd’hui, on dirait qu’il n’a pas les codes. Les premières pages du roman regorgent de passages patoisants qui signent la modeste provenance de Clamor. Même à table, lors des repas pris en commun avec tous les autres pensionnaires, il ne sait pas bien manier la fourchette, ce qui n’échappa pas aux commensaux, issus de milieux plus favorisés.

Mais il y a bien pire : c’est la terreur engendrée par les professeurs, et notamment par celui de mathématiques qui a la main prompte et lourde. Lorsqu’il fait son entrée dans la salle de classe, pas le moindre bruit, il ordonne aux élèves d’ouvrir leur cahier afin de contrôler si les devoirs ont bien été faits. Malheur aux irréguliers qui ont oublié ou ont mal fait leurs exercices. Clamor a littéralement la boule au ventre lorsqu’il doit subir la méchanceté de ce terroriste de la pédagogie. Il se réveille en pleine nuit, se précipite sur son cahier dans l’obscurité mais revient dans son lit terrassé par un sommeil de plomb. Et le matin, il faut le secouer pour le tirer du lite.

On sent que Jünger s’attarde sur ces punitions corporelles dégradantes et souvent même très cruelles. On nous décrit une scène assez terrible où un jeune élève, issu d’un milieu élevé, interpelle violemment le mathématicien agresseur, lui rappelant publiquement que son père lui avait interdit de porter la main sur son rejeton… Le maître en est sidéré et ne peut qu’obtempérer. Mais une autre scène avec ce maître indigne, fait encore plus peur : lorsque le conseil décide le renvoi de Clamor, ce triste sire l’attendait près du portail de l’établissement et lui dit, les yeux en feu, combien il est heureux d’être enfin débarrassé de lui… C’est dire !

En plus d’une vaste et profonde réflexion sur la société et l’existence, Jünger veut montrer que tout groupe humain doit veiller sur un certain nombre de vertus sans lesquelles les rapports en son sein seront inéluctablement déréglés. De multiples mentions sont faites concernant l’interdiction de la masturbation dans les dortoirs. Avec toutes les violences que ce déficit peut générer. En effet, cette situation se passe peu avant la Grande guerre. L’Allemagne wilhelmienne est alors dirigée par un empereur qui n’évitera pas à son peuple le pire ni le drame, un drame qui finira par l’engloutir lui aussi. Clamor n’est qu’un élément d’un mécanisme, d’un Tout qui le dépasse largement.

Très beau roman, peut-être un peu long, paru en allemand en 1973.

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