Existe-t-il une Providence divine ?

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Existe-t-il une Providence divine ?

Depuis des temps immémoriaux, depuis les origines de l’humanité pensante ou croyante, la notion de mal et surtout d’injustice ou d’iniquité dans un monde censé avoir été créé par Dieu, la somme de tous les biens (summum bonum), hante la conscience des hommes. On se demande s’il existe vraiment un principe régulateur, une sorte d’intellect cosmique suprême qui aurait le secret des tenants et des aboutissants de tout ce qui se passe ici-bas, hic et nunc… Toutes les religions, toutes les spiritualités, toutes les branches de l’humanisme, toute conscience morale, digne de nom, s’est posé la question : pourquoi le mal existe t il ? Pourquoi le monde créé par Dieu n’est il pas parfait, à l’image de son créateur ? Les grandes religions monothéistes, mais aussi les grandes philosophies antiques, sumérienne, égyptienne, babylonienne ou grecque ont tenté d’apporter une réponse satisfaisante à cette douloureuse question morale… Mais aucune n’a pu neutraliser par sa réponse toutes les réserves, toutes les hésitations car la raison humaine est plutôt dépassée par la question posée qui se trouve au cœur même de l’existence humaine.

 

Existe-t-il une Providence divine ?

 

Commençons par examiner les textes fondateurs de la culture occidentale, à savoir la tradition judéo-chrétienne avec la Bible hébraïque, d’une part, et les Evangiles, d’autre part. Si vous cherchez la première mention du terme mal (ra’) dans le canon hébraïque des 24 livres, vous en trouverez la première occurrence dans le chapitre du livre de la Genèse, lors de l’épisode du Déluge : la divinité, qui semble encore se comporter de manière mythologique (et après tout, le thème même du Déluge est bien plus ancien que le monothéisme judéo-hébraïque) se désole (sic) de constater que le mal constitue les pensées les plus intimes de l’âme humaine, et ce depuis sa jeunesse (rak ra’ mi-néouraw)… L’humanité semble irrémédiablement compromise ou pour citer une autre source, le ver de la domination d’autrui est niché, dès la naissance, dans les replis les plus intimes du cœur humain… Alors que faire ? Comment faire pour bannir ce penchant au mal, à l’iniquité et à la volonté de puissance ?

Les textes religieux fondateurs jouent le rôle d’antidote et prônent un comportement vertueux, censé nous mettre à l’abri des malheurs qui frappent indistinctement le genre humain. Et le livre biblique le plus explicite à ce sujet, quoique non incontestable sur ce point, est bien celui de Job dont le nom même est devenu synonyme de souffrances subies bien qu’imméritées.

Tout le monde connaît les 42 chapitres de ce livre difficile dont la problématique a été admirablement résumée de manière lapidaire par les talmudistes : vertueux mais malheureux, impie mais très heureux (tsaddiq wé ra’ lo, racha’ we tov lo…) Depuis les origines de son développement, depuis l’émergence de la conscience morale, c’est LA QUESTION : pourquoi Job souffre t il, alors qu’il n’a, semble t il, commis aucune faute ? Je précise que le débat n’est pas judéo-juif puisque Job n’est pas juif et qu’on trouve le même personnage dans les traditions égyptienne et babylonienne… Pour les plus courageux d’entre vous, je recommande de lire tranquillement tous ces chapitres où Job, recevant ses différents amis, rétorque calmement qu’il n’a commis aucune faute ; à quoi les autres répondent : A ta connaissance, tu n’en as commise aucune, mais en sommes nous bien sûrs ?

En fait, l’écrivain qui a commis ce livre et qui l’a traduit d’une source qui n’était pas l’ hébreu, a voulu faire tout une dissertation presque scolastique afin d’en arriver à l’apothéose du chapitre 42 : les questions de Job, ses lamentations, ses interrogations n’ont pas d’importance puisque la divinité, prise à partie, répond à côté de la plaque. De vrai, elle remet Job à sa place lui rappelant qu’il n’était pas là lorsqu’elle a crée les montagnes et les vallées, bref qu’il ne détient pas les mystères de la création. C’est une créature, qu’il s’occupe de ce qui relève de son statut de créature : la coïncidence entre la vertu et le bonheur, le fait que les deux ne coïncident que très rarement, dépasse les capacités d’assimilation de l’intellect humain. La théodicée, la justice divine s’exerce selon une dialectique dont la conscience ne possède pas le secret.

Au fond, la réponse de Dieu à Job tient en ces quelques mots : occupe toi donc de tes petites affaires et ne cherche pas à comprendre le fin mot de toute cette grande affaire. Mais Job réplique en soulignant le calvaire subi, les souffrances indicibles entraînées par ce malheur immérité : la mort de ses enfants, la destruction de ses biens, la perte de sa santé, l’isolement social et même familial, au point que son épouse, révoltée par ce drame, lui suggère de bénir Dieu, euphémisme pour le maudire, et se laisser mourir. Donc de se suicider. Mais Job refuse de la suivre.

Job souffre sur son fumier, son corps est couvert de pustules, il se gratte le corps continuellement, ses amis le suspectent d’être un faux dévot… Comment est ce possible ?

On se souvient du début du livre : Satan propose à Dieu de mettre Job à l’épreuve ! Curieux spectacle d’une divinité qui joue aux dés l’avenir de son fidèle serviteur avec le Satan. Ce dernier met Dieu au défi : Job se conduit bien car Dieu l’a largement doté, garanti un grand bonheur terrestre. Que toutes ces bonnes choses viennent à cesser et Job, c’est sûr, se révoltera contre son seigneur. Curieusement, la divinité monothéiste se prête à ce jeu malsain… Cette démarche n’est pas morale ; comment Dieu a t il pu y souscrire ?

Dans son Guide des égarés, Maimonide démythifie ce livre de Job et en fait un exposé philosophico-théologique sur les différentes théories de la Providence divine. Il écarte du Dieu d’Israël le désir de jouer son serviteur aux dés, je n’ose pas dire au poker ! Maimonide expose les différentes théories sur ce sujet majeur mais distingue entre sa propre idée et la théorie de la Tora. Laquelle opte pour une solution simple afin de ne pas égarer les lecteurs : si vous vous conduisez bien ici bas, vous serez heureux. Grosso modo : la vertu avance main dans la main avec le bonheur.

Mais il suffit d’ouvrir les yeux pour constater qu’il n’en est pas ainsi. D’où la formule talmudique lapidaire du début : un véritable défi lancé à la conscience morale ou à la nature profonde de la divinité : Dieu ne serait il pas juste ? Echo aux questions du patriarche Abraham dans son plaidoyer en faveur des deux villes pécheresses… Ce serait la ruine de l’épine dorsale du monothéisme éthique.

Maimonide qui pêche souvent par une forte dose d’intellectualisme aboutit dans la troisième partie de son Guide… au chapitre LI à la définition suivante : plus vous accumulez les intelligibles, donc plus vous vous cultivez, plus vous êtes savant et plus la divine Providence vous protège… C’est très beau et cela me plaisait tant quand j’étais jeune mais quand vous ouvrez les yeux sur ce qui vous entoure, vous vous rendez compte que dans ce cas, seuls les savants seront protégés, et les autres très peu ou pas du tout. C’est une conception philosophique de la Providence qui tourne le dos à l’écrasante majorité de la population du globe. En fait, quand on traite le sujet de manière purement philosophique (et non théologique) on n’ y arrive pas… C’est bien ce qui a conduit Maimonide dans ses derniers retranchements.

Prenons un autre exemple, celui de Moshé ben Nahman (Nahmanide), philosophe et kabbaliste plus jeune que Maimonide : il a proposé une autre direction qui par un tour de passe-passe exégétique se sort d’affaire sans toutefois résoudre le problème/ CE N’EST PAS JOB QUI SOUFFRAIT MAIS UNE ÂME EN PEINE, REVENUE SUR TERRE POUR EXPIER DES PÉCHÉS COMMIS DANS UNE EXISYENCE PRÉCÉDENTE QUI VIVAIT CE PURGATOIRE… Pour sauver la justice divine on a prétendu que l’âme d’un autre souffrait en Job mais job lui-même. Curieuse interprétation.

Très habilement, Nahmanide qui ne cite jamais le terme hébraïque de GUILGOUL (rotation, transmigration des âmes) faisait partie de ces partisans de la tradition ésotérique qui refusaient d’ébruiter la chose, considérant que la masse des incultes n’avait pas les connaissances nécessaires pour comprendre. Il utilise donc un concept kabbalistique sans le nommer, se disant que les initiés comprendront d’eux-mêmes

Alors l’univers possède t il une instance transcendante, une force cosmique au dessus du temps et de l’espace, chargée de régler la marche de notre monde, d’y distribuer des récompenses ou d’y infliger des punitions ? Combien de fois, l’homme est il tenté de parler de hasard, de coïncidence, de rencontres fortuites, bref de multiples conjonctions dont la survenue, imprévue de toute façon, pèse sur nos vies, notre destin, notre avenir…

Quelqu’un qui rate un avion lequel n’arrivera jamais à destination, ce qui lui vaut d’être encore en vie ? Ceux qui réchappent d’un tremblement de terre ou d’une autre calamité naturelle. Quelqu’un qui se trouve là où il ne faut pas, et qui, hélas, y avait rendez vous avec la mort… D’autres fois, vous hésitez à vous rendre quelque part ou à aller quelque part, vous allez finalement ailleurs et vous retrouvez quelqu’un que vous n’avez pas revu depuis des décennies… Hasard ou providence divine qui confie, à notre insu, à d’humaines mains le soin de réaliser telle ou telle chose.

On ne le saura jamais. Mais pour ce qui est de Job, on sent une malaise sous la plume de l’écrivain. Il décide tout de même de conclure en soulignant que Dieu a fortement dédommagé Job pour ses souffrances imméritées…

Mais est ce suffisant ? La morale de l’histoire : face à la divinité, l’humanité n’a aucune chance .

Commentaires

  • Dans toutes les antiques traditions, la Mère est considérée comme la Providence pourvoyant à tout et distribuant aux humains toutes les choses nécessaires à la vie.
    Sous cet aspect, nous trouvons qu'on lui avait élevé un Temple dans l'île de Délos. On y voyait une femme âgée et vénérable qui tenait d'une main une corne d'abondance, les yeux fixés sur un globe vers lequel elle étendait une baguette qu'elle tenait de l'autre main, ce qui signifiait qu'elle répand l'abondance sur toute la Terre. Ceci nous révèle, à la fois, son rôle universel de Mère nourricière et de Mère spirituelle, enseignant aux hommes les lois de la cosmologie, toutes découvertes pendant cette époque primitive. Les grands Livres sacrés de tous les pays en font foi.
    Nous trouvons aussi, dans les archives du passé, une Cérès Mammosa, ainsi nommée à cause d'une infinité de mamelles pleines qu'elle avait autour d'elle, comme une Mère nourrice de tout le monde.
    Diane fut surnommée Pédotrophe (qui nourrit les enfants).
    On appelle « Messies » les Déesses des moissons. Il y en eut une particulière pour chaque espèce de moisson.
    (…)
    Si la poésie sacrée est pleine de l'exaltation de l'âme féminine, l'histoire humaine est pleine de l'aspiration de l'homme vers la Déesse vivante, puissance morale, avec une intelligence sûre d'elle-même et dont on peut observer l'action tutélaire à travers la marche évolutive de l'humanité. L'homme sent, malgré lui, une main toute-puissante qui le meut, et il l'appelle Providence*, ne sachant pas, ou ne voulant plus savoir, que cette action bienfaisante, c'est la manifestation de l'esprit féminin.
    L'homme sent que la Nature eût été injuste si elle l'eût laissé livré à son propre sort, et il se rattache à cette puissance sur-naturelle, c'est-à-dire sur-masculine, de laquelle il attend la direction qu'il ne sait pas se donner lui-même ; il sent qu'il y a, au sommet de l'humanité, une Divinité chargée de l'éclairer et de le diriger, une éternelle raison qui gouverne le monde.
    * De pro-videre prévoir, d'où pourvoir. Puissance qui prévoit et qui pourvoit, qui pense pour lui, qui le dirige en ses actions, et fait le Bien à son insu.
    Cordialement.

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