Le Sartre d’Annie Cohen-Solal (Gallimard) (suite et fin)

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                             Le Sartre d’Annie Cohen-Solal (Gallimard)

                                       (suite et fin)

 

 

                             Le Sartre d’Annie Cohen-Solal (Gallimard)

                                       (suite et fin)

 

La guerre a divisé ma vie en deux : ainsi s’exprima le philosophe touché par la mobilisation en 1940. Déguisé en soldat chargé des sondages météorologiques, Sartre fait l’apprentissage de la vie militaire et surtout de la drôle de guerre.

La section est constituée de manière très diverse mais son chef, un certain Pierre, est un ancien professeur de mathématiques… Sartre ne le trouve pas vraiment sympathique, et lui=même est jugé par les autres taciturne et assez fermé. Et la promiscuité lui pèse, plus encore que les confidences de certains qui recherchent un peu de familiarité, pour mieux supporter la captivité… Visiblement tous les soldats ne sont pas du même monde. Exemple, un échange avec un capitaine qui s’étonne du comportement de ce soldat qui dit écrire. Des romans, demande le capitaine ? Oui, répondit Sartre. Er l’autre de s’assurer que les femmes y accordaient leurs faveur à qui elles voulaient et trompaient allégrement leurs maris… Pour échapper à ce milieu sordide, notre philosophe se met à tenir son journal intime, ce qui le conduit à réfléchir sur sa vie qu’il divise en trois parties. La philosophie, dit il, a plusieurs fonctions dont la principale est de le protéger de la dépression et de la tristesse, suscitées dans cet environnement de guerre.

Après bien des péripéties, Sartre est fait prisonnier et transporté en Allemagne, à Trèves, où il supportera la captivité avec vingt cinq mille autres compagnons d’infortune. Il trouve la consolation dans la lecture, à défaut de pouvoir vraiment écrire. L’homme Sartre sortira métamorphosé de cette brève mais très éprouvante et marquante expérience. L’expérience fut brève mais violente : en mars 1941, Sartre est libéré grâce à un faux qui attestait qu’il perdait la perte de la vue de son œil droit entraînait des troubles de l’orientation. Peu de temps après, il se retrouve à Paris où une nouvelle vie commence. Sartre a du mal à retrouver ses marques dans le Paris de l’Occupation dont les hauts lieux littéraires sont désormais investis par ceux des intellectuels qui ont choisi de composer avec l’occupant et de le servir, moyennant une vie facile, ne subir aucune privation, aucune gêne. La nouvelle du retour de Sartre se répand et ses amis viennent le voir pour savoir ce qu’il convient de faire, comment s’organiser pour résister à l’occupant. Dans la capitale, Sartre se partage entre plusieurs lieux : Montparnasse, le boulevard Saint-Germain et Passy où il trouve une maison accueillante .

Mais Sartre n’oublie pas d’écrire et l’œuvre majeure, en gestation depuis ses tout premiers débuts, va bientôt être achevée dans la précipitation, L’être et le néant. Et il continuait d’enseigner au lycée Condorcet cette fois, à Paris. Les élèves du lycée voisin avaient demandé à leur proviseur l’autoriser de suivre aussi les cours de philosophie de ce professeur passionnant qui commençait à être très connu, ce qui ne manqua pas d’attiser les jalousies à son encontre. Mais les choses vont changer, après tous ces bouleversements Sartre va avoir une chance extraordinaire : un voyage aux USA. La découverte du nouveau monde, dans tous les sens du terme.

Parmi les heureux élus figure une journaliste communiste, Andrée Viollis, dont le FBI suivra tous les faits et gestes, sans jamais la lâcher d’une semelle. Mais Sartre n’en sera pas moins accueilli comme une célébrité. Rencontrant une pléthore d’écrivains qui avaient choisi de vivre de l’autre côté de l’Atlantique durant les années noires de l’hitlérisme, il fit paraitre dans Le Figaro un article sur la vision de la France par les USA. Albert Camus, l’ami qui lui fit obtenir ce beau voyage au nom de Combat s’estimait un peu lésé que Sartre envoyât ses plus beaux articles au Figaro et non point au journal qui était à l’origine de son élection pour ce beau voyage. Sartre fera de longues promenades dans les avenues de New York ; il reviendra même tout seul dans cette ville pour s’en imprégner un peu plus. Il souffrit tout de même d’un handicap non négligeable, l’infimité linguistique. Que devait il répondre quand on lui posait une question ou quand on lui disait quelque chose ? On lui suggéra d’user d’un terme absolument polyvalent, utilisable en toutes circonstances, soit dans un sous marin nucléaire ou dans un vaisseau spatial, le mot FINE Cela permettait toujours de se sortir d’affaire…

La prochaine grande subdivision de ce beau livre s’intitule les années Sartre 1945-1956. C’est un titre qui n’est pas exagéré, comme on va le voir. La grande fécondité philosophique et littéraire de Sartre va éclater au cours de ces années là. Mais dès 1945, c’est un nouveau monde qui éclot : la presse est enfin libre après des années de soumission et de peur ; les traitres sont soit exécutés soit en cours de jugement et Sartre est partout à l’affiche avec son existentialisme. Il ne se passe de jour, écrit Madame Cohen=Solal sans qu’on parle de lui et de sa philosophie. Bien sûr on est en France, des voix critiques se font entendre mais leur écho est faible, en comparaison de ce choc Sartre qui ne peut pas s’arrêter. Sartre attire les foules et le PC a beau le qualifier de philosophe de la bourgeoisie, le peuple qui est un peu cultivé vient écouter Sartre et se laisse séduire par cet existentialisme dont il dit que c’est un humanisme, une manière d’être, un mode d’agir dans la vie de tous les jours. D’où la récurrence du thème de la liberté. Mais Sartre publie aussi la revue Les temps modernes dont la première livraison est saluée, entre autres, par un article du Figaro. Mais Le Castor (Simone de Beauvoir) a eu raison de dire qu’à la fin de 1945 l’existentialisme fut sur toutes les bouches… C’était la philosophie à la mode, aidée par une situation, un climat qui en avaient besoin. Cela servait aussi de dérivatif aux horreurs nazies que l’on commençait à voir dans toute leur ampleur : la Shoah, l’extermination, l’étendue de la monstruosité apparaît en toute clarté. Mais les temps changent et les modes passent.

Et il y eut aussi la carrière militante du grand philosophe. Plus tard, à l’âge mur, voire après sa mort, ses adversaires auront beau jeu de dénoncer sa pensée extrémiste et ses nombreuses phrases assassines, voire ses véritables insultes grossières destinées à décrédibiliser les humanistes bourgeois… Exemple parmi d’autres mais plus emblématique, la rupture violente avec Albert Camus…

Sartre ira jusqu’ç dire un jour, en substance, que si la bourgeoisie a ses humanistes, elle a aussi ses policiers…Curieuse déclaration dans la bouche d’un penseur qui a symbolisé toute une époque, voire tout un pays et bien au-delà…

Mais cet homme est tout de même resté très proche de la vie simple, de l’existence de chacun d’entre nous. J’en veux pour preuve ses amourettes répétées dont il parle sans gêne. Surtout quand il dit au Castor qu’il file le parfait amour avec une autre, la pulpeuse Dolorès qu’il alla rejoindre aux USA. En d’autres termes, un philosophe qui pense la vie dans sa globalité. Or, la femme est inséparable de cette complétude. Et de ce point de vue là, Sartre a eu une vie, voire même plusieurs car il excellait dans l’art du cloisonnement… Plusieurs femmes, mais chacune avait ses jours et ses heures, ses villes…

Mais les passions de Sartre peuvent aussi le conduire dans une tout autre direction : en 1956, alors qu’il se trouve à Rome, il apprend l’entrée des chars soviétiques dans la ville de Budapest. Et ce drame politique va faire de lui le militant de toutes les grandes causes. Il devient le militant qui défend les pauvres et les exploités, où qu’ils se trouvent. Le philosophe a tout juste 51 ans en cette fatidique année 1056. IL va se faire l’implacable censeur d’un monde qu’il ne regarde plus de la même façon : Sartre est devenu un militant. Dommage, quel gaspillage.

Mais l’affaire algérienne, la guerre froide, la guerre de Corée, les évolutions politiques au sein même de l’Hexagone, tous ces facteurs allaient dicter à Sartre une conduite bien particulière et faire de lui une sorte d’opposant en chef au général de Gaulle. Ce dernier n’affrontera jamais directement un homme, une personnalité mondialement connue, devenue, contre son gré, le véritable ambassadeur de la France à l’étranger. Quel sage dirigeant aurait osé s’en prendre à lui sans se compromettre aux yeux de la terre entière. Pragmatique et mesuré, de Gaulle s’en tirera en disant qu’on n’emprisonne pas Voltaire…

La question que je me pose au terme d’une lecture serrée de ce passionnant ouvrage est celle de l’identité : mais qui était vraiment Jean-Paul Sartre ? Où se cache le vrai, l’authentique Sartre ? Etait ce un philosophe de grand talent, un penseur qui a envoûté son temps au point de focaliser sur lui l’intérêt de tous ? On dirait aujourd’hui qu’il a pris toute la lumière . Il est difficile de répondre à la question de manière univoque.

Un fait, pourtant, semble pointer dans la bonne direction : l’homme n’a jamais tenu à continuer d’enseigner. Son magnum opus, L’être et le néant, aurait pu être une excellente thèse de doctorat d’Etat et lui offrir une chaire de professeur d’université, en dépit des jalousies et des rejets de la part de certains. Mais un tel succès ne pouvait pas laisser indifférent. Sartre a toujours rejeté l’académisme, allant jusqu’à refuser le prix Nobel de littérature…

Pour finir, je vais évoquer cette improbable rencontre entre le philosophe ayant atteint l’âge mur, voire la vieillesse, et un jeune homme de 28 ans, juif apatride, et réfugié en France depuis l’expulsion des tous les Juifs de l’Egypte nassérienne . Ce jeune militant d’extrême gauche, devenu secrétaire de Sartre, menait une vie dangereuse, car ses activités politiques extrémistes l’exposaient à une expulsion du territoire français. Cet homme, disparu depuis à Jérusalem où il avait choisi de vivre, à la suite de son retour au judaïsme, sut capter l’amitié, voire l’affection du vieux philosophe qui commençait à connaître les avanies du grand âge. C’est Sartre qui demandera au président Valéry Giscard d’Estaing de naturaliser ce même Pierre Victor / Benny Levy, ce qui fut fait en un temps record. Et Sartre en saura gré au président.

Mais l’affaire Levy finira par défrayer la chronique, suite à des dialogues entre le vieux maître et son jeune émule. Il s’agissait de savoir pourquoi Sartre avait donné l’impression de revenir sur la quasi totalité de ses opinions politiques et philosophiques… Certains, comme le Castor, parleront même d’un détournement de vieillard.

Moi, cela m’a fait penser à ces penseurs juifs, tels Isaac Abrabanel, de la fin du Moyen Age qui vivaient l’extinction de l’aristotélisme finissant et qui avaient inventé la légende suivante : lorsqu’il découvrit la richesse et la profondeur de la Torah, Aristote aurait brûlé toute son œuvre, de dépit… L’âme juive a souvent préféré le rêve, pour fuir une réalité triste, et tragique.

Mais c’est déjà une autre histoire, comme le sont aussi les Réflexions sur la question juive . Une réflexion que les Allemands ont qualifié de genial-falsch…                                                                                                                          

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