28/01/2019

Entrer en stratégie, par le général Vincent Desportes (Robert Laffont)

Entrer en stratégie, par le général Vincent Desportes (Robert Laffont)

Ce titre est à prendre au pied de la lettre ; il ne s’agit pas d’une clause de style destinée à attirer le chaland ; non point, l’auteur, grand spécialiste d’histoire militaire (mais pas seulement) déroule devant nous les exemples de stratégie, aussi bien remontant aux antiquités chinoise et athénienne, qu’aux exemples contemporains, comme l’invasion de l’Irak par Georges W. Bush ou la lutte contre l’Etat Islamique.

J’ai lu cet ouvrage avec un vif intérêt sans m’attendre à y trouver ce que j’y ai effectivement trouvé. Je l’ai lu aussi avec l’œil, le regard du philosophe car ce général, homme de grande culture, n’a pas, dans cet essai, négligé ce qui touche à la philosophie, voire à l’anthropologie. Qu’est ce que la stratégie ? C’est l’action de s’adapter, d’avancer et de reculer, de ne jamais reprendre à l’identique les recettes du passé car si elles ont fait leurs preuves jadis cela ne garantit guère qu’elles en feront autant dans le futur.

Dès les premières lignes, j’ai senti qu’on s’orientait vers l’essai philosophique tant les thèmes discutés relèvent de cette discipline. Mais le général ne confine pas son propos au seul domaine militaire qu’il connaît parfaitement bien, il étend ses réflexions et ses investigations à l’industrie et aux entreprises dans l’acception la plus large du terme.


 

 

Entrer en stratégie, par le général Vincent Desportes (Robert Laffont)

 

Avant de passer in medias res il est bon de nommer le concept-clé qui constitue l’arrière-plan de tout l’ouvrage, à savoir le temps. Un petit rappel : c’est Aristote dans sa Physique (Livre VIII) qui nous donne une définition presque mécanique du temps : c’est le nombre du mouvement, par exemple un véhicule se déplace à 80K/H. Comprenez en une heure, la voiture aura parcouru le nombre de km annoncé… C’est Henri Bergson qui a dépassé en quelque sorte cette définition un peu mécanique pour accéder à autre chose, un temps vécu, c’est-à-dire la notion de durée…

Le temps est le concept philosophique le plus mystérieux, le plus difficile à définir. Il est éternel, ne connaît pas d’adventicité car il n’existe pas de temps T. Il y a toujours un avant…

La stratégie consiste aussi à se demander ce que va être demain, quelle va être la réaction de l’ennemi, de l’adversaire ou du simple concurrent. L’auteur du livre des Proverbes est l’auteur de la fameuse phrase : car ut ignores de quoi demain sera fait (ki lo téda’ ma yéléd yom). L’un des passe-temps favoris du stratège, si j’ose dire, c’est de prévoir l’imprévisible et de tenir compte de m’imprévu. Les meilleurs spécialistes de l’art militaire (comment vaincre un ennemi en le paralysant sans nécessairement le détruire physiquement, mais le contraindre à en passer par où on veut) sont cités et mis à contribution. Et l’on s’aperçoit au fil des développements du général que ces deux termes, stratégie et stratège n’ont pas dit leur dernier mot.

Dans la théologie médiévale on définissait parfois la science divine en lui prêtant la capacité d’avoir prise sur le non-être ou l’être non encore venu à l’être : peut on saisir une telle science ? Les dieux peut-être mais pas l’homme. Et c’est tout le problème du stratège sui suppute ce que sera le monde dans lequel il est contraint de se projeter.

Quand je dis que l’essai vire parfois, par notre plus grande joie, à l’approche philosophique, c’est parce que l’auteur montre dès les premières lignes que l’idée même de stratégie présuppose l’existence de l’Autre, d’une autre conscience, qui vous observe, scrute vos intentions, autant que vous même observez ses faits et gestes avant d’agir. Par exemple, dans le domaine industriel, le lancement d’un nouveau produit, le lancement d’une campagne de publicité, la prédiction de la réaction de l’Autre, en gros ses contre-mesures pour ne pas se laisser déborder et mener à bien son affaire, tout ceci implique de la part du stratège une analyse très fine de la personnalité et de la culture de l’autre, du vis-à-vis : semblable au joueur d’échecs ; il va lui aussi manœuvrer pour obvier aux intentions de son adversaire. Le général en conclut justement que les grands généraux scrutent les traits de caractère du chef ennemi… Et dans ce domaine, il souligne justement que les généraux français ne pensent pas comme leurs homologues allemands, ce qui a valu à la France quelques déceptions énormes, sanctionnées par la mort de dizaines de milliers de soldats… Lorsque le contingent français a été détruit par les soldats du général Giap en Indochine, les commandants français n’auraient jamais pu imaginer la décision de Giap : démonter les pièces d’artillerie et les remonter dans une position à partir de laquelle il pourront frapper leur ennemis. Le général Desportes cite aussi l’erreur de jugement consistant à croire que les forêts des Ardennes étaient infranchissables, les blindés du général Guderian nous ont administré la preuve du contraire…

Ce livre se présente en petits aperçus, tous plus judicieux les uns que les autres, qui attirent l’attention sur des points bien précis, par exemple ce qu’on nomme la friction ou, mieux encore, le grain de sable : le temps, la maladie, les accidents, les incompréhensions (p 122) ; toutes choses échappant à la souveraineté humaine pour ne relever que de celle de la nature ou de Dieu Une citation : à travers le hasard, la chance joue un grand rôle dans la guerre.. (p125) Lorsqu’on vantait à Napoléon les mérites d’un général, l’empereur demandait ; oui, mais est ce qu’il a de la chance ? Les soldats français qui allaient livrer la fameuse bataille d’Azincourt , pourtant supérieurs en nombre et en équipement, étaient loin de se douter que les conditions météorologies allaient se joindre à leurs ennemis et leur donner la victoire. On connaît la suite.

Peut-on prévoir ? Peut on planifier ? Sommes nous les maîtres du temps ? Comment intégrer dans notre raisonnement tous les paramètres, même les plus simples ? On raconte que le généralissime Eisenhower avait fait préparer deux discours après le débarquement de juin 1944, au cas où… D’autres commandants de rang moindre ont atterri bien loin des positions prétendument traitées par l’aviation alliée et se sont retrouvés sous le feu des canons nazis…

On a l’impression, en lisant ces analyses sur l’action stratégique, que l’on butte contre les limites de l’humanité. Tout ce qui arrive ne correspond pratiquement jamais à ce qui était attendu car l’homme n’est pas une machine, obéissant à des lois d’airain… Chacun sait qu’au lendemain du Débarquement, les alliés auraient pu subir la pire défaite de l’Histoire si le grand Etat-Major (OKW) avait osé réveiller Hitler, lequel avait pris des somnifères pour dormir… Personne n’a osé faire venir la division blindée située un peu plus haut, là où Hitler pensait qu’elle serait la mieux utile.

Le général a raison d’écrire que l’histoire va à l’encontre de la rationalité naturelle de l’homme. En fait, chaque civilisation façonne à sa manière un certain type d’homme ; l’occidental ne réagira pas comme l’oriental ni comme l’asiatique. La civilisation judéo-chrétienne n’infuse pas les mêmes valeurs que la culture arabo-musulmane ; partant, en cas de confrontation ou simplement dans le cas de la conquête de marchés commerciaux, les armes utilisées ne seront jamais les mêmes dans les deux cas.

Voici ce que l’ancien président de la Compagnie générale des eaux livrait dans ses Mémoires ; je résume en substance : quand on s’adresse à un chef d’Etat arabe, si c’est une affaire mineure qui peut attendre, on envoie un courrier ; si c’est plus urgent, on appelle au téléphone mais si c’est vraiment une urgence qui ne peut pas attendre, on se rend sur place !

Un dernier aspect concernant les conséquences de nos actes stratégiques : parfois une action positive a des conséquences des plus néfastes ; deux exemples, le bombardement de la Libye qui a fragmenté tout le Sahel et l’invasion de l’Irak par Bush junior qui a donné naissance à l’Etat Islamique…

Pour conclure, le stratège est confronté à ce que nous, philosophes et historiens des idées, nommons les futuribles ou futurs contingents. Des entités qui peuvent naître ou ne jamais naître, mais dont il nous faut toujours tenir compte. Au fond, c’est le théorème fondateur du stratège : s’attendre toujours à l’inattendu…

Félicitons le général Desportes pour ce bel essai.

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