12/04/2018

François-Joseph et Sissi. Le devoir et la rébellion par Jean des Cars (Perrin)

François-Joseph et Sissi. Le devoir et la rébellion par Jean des Cars (Perrin)

J’aime lire les livres écrits par un écrivain aussi soigneux et fin. J’aime découvrir ses grandes fresques historiques toujours si bien documentées et ayant puisé aux meilleures sources… Avec Jean des Cars, nous avons affaire à un magicien du verbe : et ses livres sont accompagnés d’une iconographie qui nous transporte à travers les siècles sur les ailes de l’imagination.

Le couple quasi-légendaire François-Joseph / Sissi exerce une certaine fascination sur le public depuis fort longtemps, et bien au-delà des frontières de l’ancienne double monarchie. L’empereur François-Joseph avait beaucoup de partisans et aussi quelques critiques ou détracteurs. Mais il fut le monarque qui régna le plus longtemps, près de soixante-dix ans. Il passait pour le père de ses sujets et sa femme Sissi n’a pas manqué d’enflammer les passions et les imaginations. Dès son avant-propos, l’auteur pose les questions auxquelles il va répondre : ce couple mythique qui fit couler tant d’encore, fut-il vraiment heureux ? Le couple impérial avait-il vraiment une vie privée ? Pourquoi donc Sissi fut elle une si grande voyageuse ? Et l’empereur se consolait-il secrètement à Vienne dans les bras de femmes accueillantes et plus présente dans son palais royal ? On le disait doté d’une certain tempérament si bien que sa généreuse mère le pourvoyait en femmes aptes à satisfaire sans risque ses besoins ; ces dames passaient pour des comtesses hygiéniques.

Cette biographie est centrée autour d’une trame d’événements politiques et de tragédies familiales dont le couple impérial ne fut pas épargné. Un couple fort imprévu, comme on le verra infra, puisque les nobles entremetteuses avaient mis au point un tout autre plan. La jeune Sissi, tout juste âgée de quinze ans, reléguée en bas de table avec sa gouvernante pendant qu’on prenait le thé en présence du jeune empereur sanglé dans son bel uniforme de général, sentait le regard de ce dernier s’attarder sur elle… La divine Providence avait-elle confié à d’humaines mains le soin de rapprocher deux êtres, si dissemblables et qui allaient cumuler tant de malheurs et de tragédies ?

L’auteur, le très délicat Jean des Cars, introduit ses lecteurs dans l’intimité même de la famille impériale. On a l’impression d’y être, de suivre les menées un peu étranges de cette mère presque abusive, ulcérée de voir que son rejeton qui lui doit tout, y compris sa couronne, ose lui résister et déjouer tous ses plans. Ces passages là sont absolument délicieux. Sous nos yeux ou presque, on revoit les convives attablés, la sœur aînée de Sissi placée tout près de l’empereur, redoublant de gestes séduisants et d’esprit pour retenir enfin l’attention de son royal voisin et cousin, mais celui-ci reste de marbre car son regard ne quitte pas l’autre bout de la table où siège la sœur cadette, la fameuse Sissi… Après le dîner, plus aucun doute n’est possible, le choix de François-Joseph est fait : ce sera la cadette et non l’aînée. Cela rappellerait presque l’épisode du livre de la Genèse où Laban, l’oncle maternel de Jacob, le rusé Laban, impose l’aînée de ses deux filles Léa, lors de la nuit de noces alors que le jeune patriarche était amoureux fou de la cadette… Les relations sororales en seront affectées : pour Elisabeth, celle qu’on voyait bien en impératrice et qui avait déjà le maintien et le corps d’une femme, c’est une grave déception. Dont sa sœur cadette n’est nullement responsable même si elle en fut la bénéficiaire, en fin de compte.

Jean des Cars raconte par le menu comment l’empereur se présenta, rayonnant dans ls appartements de sa mère pour lui faire part de sa décision. L’archiduchesse fera tout son possible pour reprendre en main son poulain lequel s’était émancipé de la tutelle d’une mère à laquelle il devait tant. Assurément, cette présentation des débuts n’est qu’un entrée en matière car tant d’autres événements, bien plus graves, vont jalonner la vie de ce couple.

Je ne peux pas reprendre tout le reste du livre, d’autant que le style de l’auteur est agréable et fluide. Sans aucune pesanteur ni lourdeur. Il fait de l’histoire avec charme et légèreté. C’est pourquoi il faut le lire. Car c’est un plaisir sans mélange.

17:52 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

11/04/2018

Comment s’explique la naissance des religions?

Comment s’explique la naissance des religions?

C’est le second sous titre (puisqu’il en a déjà un) que l’on pourrait donner à l’ouvrage de Jean Chaline, Archéologie des religions et qui complète celui qui est inscrit sur la couverture, La saga des religions dans leur contexte historique.

Mais les premières pages sont étonnantes car l’auteur fait œuvre d’abord de paléontologue et de biologiste. Ce n’est pas si étonnant que cela puisqu’il montre, et c’est sa spécialité première, que les chimpanzés sont nos plus proches cousins, non seulement au plan biologique mais aussi dans ce qui touche certains aspects de notre organisation sociale. Au début, on ne cache pas son étonnement puisqu’il n’est question que de l’aube de l’humanité sur cette planète mais plus on avance dans la lecture de l’ouvrage et mieux on comprend le but poursuivi par son auteur.

Lire la suite

18:06 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

09/04/2018

Andrej Umansky, La Shoah à l’Est: regards d’Allemands (Fayard)

Andrej Umansky, La Shoah à l’Est: regards d’Allemands (Fayard)

On croit généralement que, plus d’un demi siècle après la victoire des alliés sur la barbarie nazie, on a tout vu, tout compris, tout entendu sur le génocide le plus incroyable de tous les temps qu’est la Shoah : eh bien, la lecture de ce livre d’Andrej Umansky vous administre la preuve du contraire. Il reste encore tant de choses à découvrir. C’est l’horreur sans fond, sans nom. L’innommable, l’inénarrable, l’horreur à l’état brut. J’admire ceux qui pourront lire intégralement cet ouvrage si solidement documenté du début à la fin : tous ces interrogatoires d’acteurs de l’Holocauste, tous ces compte rendus de procès remontant aux début des années soixante, ces souvenirs qui ont hanté la mémoire de tous ces criminels, tout ceci est insoutenable. Pourtant, il faut en parler et en rendre compte. J’ai du mal, à présent, à imaginer que certains collégiens ou lycéens issus de certaines banlieues tiennent des discours négationnistes ou révisionnistes, allant jusqu’à affirmer que toutes ces horreurs sont une pure invention des Juifs…

Lire la suite

13:06 | Lien permanent | Commentaires (2) | |  Facebook

08/04/2018

Keila la rouge d’Isac Beshevis Singer (Editions Stock)

Keila la rouge d’Isac Beshevis Singer (Editions Stock)

Curieux roman que ce long récit de l’auteur yiddish si célèbre depuis son obtention du prix Nobel de Littérature en 1978 et qui a quitté ce monde en 1991. On y retrouve les mêmes descriptions d’un monde qui a sombré dans l’oubli, pas uniquement à cause de la Shoah à venir, mais surtout en raison d’une dissolution dans un univers radicalement nouveau et obéissant à d’autres règles, l’immigration aux USA, avec tout ce que cela suppose comme adaptation, déracinement, violence morale et renoncements de toutes sortes. Mais ici, dans ce long roman, paru en extraits dans la revue littéraire yiddish Forwaets, c’est un personnage fort étrange et haut en couleurs qui occupe le centre de l’intrigue, Keila la rouge, ainsi appelée en raison de son abondante chevelure rousse qui la distinguait de toutes les autres jeunes femmes du quartier juif de Varsovie. Mais ce n’était pas son unique signe distinctif, hélas, c’était plutôt son statut de prostituée notoire et douée, qui l’avait fait transiter par trois bordels à vingt-neuf ans à peine, sans compter les nombreuses rues de la capitale polonaise où elle exerçait sans vergogne sa coupable industrie. Alors qu’elle provenait d’une famille, certes pauvre et démunie, mais tout de même honnête, Keila était tombée dans les filets d’une bande de délinquants juifs qui s’étaient spécialisés dans la traite des blanches, recrutant par exemple, de belles mais naïves jeunes filles qu’ils conduisaient de Pologne en Amérique du sud afin de les contraindre à se prostituer… Ici, Singer veut démythifier une légende selon laquelle les juifs seraient plus moraux, plus éthiques, du fait même de leur naissance juive.

Le problème avec cette Keila, c’est qu’elle s’était fort bien accommodée de ce mode de vie dans ce milieu interlope. On ne pouvait plus parler d’agir sous la contrainte puisqu’elle exerçait son métier avec bonheur (sic) et unissait son vice à sa condition de membre de la communauté juive sans trop de difficultés.

Lire la suite

12:30 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

07/04/2018

Mais où donc va la France? Réflexions désabusées sur le temps qui passe…

Mais où donc va la France? Réflexions désabusées sur le temps qui passe…

Le Français qui rentre à Paris après un bref séjour à l’étranger est saisi par un trouble profond ; certes, durant son absence, il s’est tenu informé de ce qui se passe, de l’actualité parfois brûlante qui secoue son pays. Mais la prise de conscience n’en est pas moins brutale. Je laisse de côté les conditions climatiques : vous quittez un pays, Israël, où le soleil brille et la température est très élevée pour atterrir dans un Paris obscur et pluvieux. Sans même parler des embouteillages que nos chers cheminots provoquent en infligeant une double grève à de pauvres gens, comme nous, qui ne leur avons rien fait ! Au lieu de rejoindre Place Victor Hugo en une demi heure, il a fallu plus de soixante minutes pour être enfin rendu chez soi. Et ce n’est pas fini : nos grands génies de la mairie de Paris ont choisi ce même soir, au terme d’un long calvaire pour les usagers de la SNCF pour fermer une bonne partie du périphérique afin d’y réaliser des travaux… Seigneur Dieu, ne pouvait on pas attendre un autre jour, un autre moment, au lieu d’ajouter une peine à une autre peine ?

Lire la suite

09:24 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

03/04/2018

Le chouk Allenby de Tel Aviv

A Tel Aviv, dans les venelles du souk Allenby

 

Il fait très chaud et la capitale économique de l’Etat d’Israël reste fidèle à sa réputation : une circulation automobile des plus importantes, une énergie à en revendre, des passants encore plus indisciplinés que les automobilistes, ce qui n’est vraiment pas peu dire. Mais il faut bien reconnaître que l’autoroute Natanya Tel Aviv n’a jamais été aussi libre et aussi fluide : en moins d’un quart d’heure, un record, on était rendu. Même le parking payant était disponible, ce qui est rarissime dans ce pays. Danielle gare le véhicule de location assez loin et nous marchons à pied, le long du front de mer, vers le célèbre marché de Tel Aviv, le chouk (même racine que le terme arabe qui opte pour la sifflante alors que l’hébreu a tenu à la chuintante…

 

Nous coupons à travers l’imposant boulevard Rothschild et arrivons dans ce marché mythique. Ce général anglais, Allenby, a donné son nom tant à des ponts qu’à de rues, des boulevards et des avenues. Le flux incessant de visiteurs, les entrants et les sortants, empêche d’avancer. Soudain, mes oreilles bourdonnent car les patrons des échoppes hurlent, c’est la criée : on vend des mandarines, des légumes, des produits cachers pour Pessah, même des pizzas dont la pâte a été remplacée par des matsot, du pain azyme ! J’ai toujours pensé qu’il fallait rendre hommage à la sagesse et à l’ingéniosité du peuple juif, et plus à la seconde vertu qu’à la première… Ici, rien n’est normal, pas même l’existence de cet Etat juif puisque la quasi totalité de ses voisins arabes en contestent le bien fondé de l’existence. Est ce normal ? Non point.

 

Et pourtant… Il est bien là. Mais dans ce marché, je ne supporte pas les cris des vendeurs qui vocifèrent. Même les gens ne se parlent pas, ils hurlent entre eux. Ailleurs, on se croirait près de l’affrontement, des voies de fait, ici, c’est la norme.

 

Danielle cherche un marchand de voilures et de tentures qu’on a fini par trouver. Tel Aviv est connue pour ses moeurs légères et je ne suis pas étonné lorsque j’entre dans la boutique : le vendeur est effectivement d’un genre très particulier. Mais bon, que faire ? La ville est connue pour ses intarissables plaisirs, son non conformisme et sa tolérance légendaire ou proverbiale. Il y a aussi la ville de Jérusalem qui honore la tradition religieuse.

 

La boutique de tissus me rappelle ma ville natale, Agadir où de tels magasins abondaient et avaient une grande clientèle. A cette époque là, les femmes achetaient des tissus et des couturières professionnelles confectionnaient des robes, des jupes et autres vêtements… C’est à travers de telles marchandises et de telles boutiques que s’affirme le caractère moyen oriental de cet Etat. Nous sommes en Orient même si Israël est une sorte d’enclave occidentale dans un océan africain ou asiatique. La nourriture elle-même en témoigne d e manière très éloquente. Les pitot, le houmous, etc…

 

En dépit d’un fête qui prohibe la consommation de tout levain, de tout alimente fermenté, les échoppes de fast food sont prises d’assaut. La plupart des restaurants proposent des matsot, du pain azyme. J’ai même vu une imitation de pain normal, une sorte de pain à base de pommes de terre !! Ce pays doit s’adapter à des tas de conditions adverses pour vivre, voire pour survivre.

 

En déambulant dans ce chouk, j’essaie de comprendre comment les choses se passent ici, qui est tout de même, le pays des Juifs, la terre ancestrale, le lieu censé à avoir été promis par Dieu au peuple d’Israël… Même les crieurs du prix de leurs fruits et légumes ont intégré cette problématique. Mais avec patience et persévérance, le pays tient la balance égale, ou presque, entre le régime démocratique d’une part et l’idéal sioniste, d’autre part.

 

Quelques tenanciers d’échoppes sont visiblement arabes ; ils semblent intégrés au paysage, parlent l’hébreu, servent leurs clients, notamment quand ces derniers recherchent des épices de qualité. On trouve dans leurs échoppes des senteurs, des saveurs presque oubliés en Occident. Les Arabes israéliens sont, dans leur majorité, fiables et fidèles à l’Etat juif dont ils reçoivent passeports et cartes d’identité. Mais il arrive qu’il y ait des attentats imputables à certains d’entre eux. Pas à tous. On rappelle qu’un arabe israélien siège à la cour suprême en tant que juge. Un autre exerce les fonctions si délicates d’important commissaire de police.

 

Mais dans le chouk, pas d’uniformes de policiers ni de soldats, cependant on sent bien des regards scrutateurs et inquiets car la sécurité est toujours l’enjeu majeur dans les lieux publics. On le voit à chaque fête juive, qu’elle soit religieuse ou simplement politique.

 

Mais tout ce qui est de Tel Aviv relève du prodige. A l’origine, il y avait la ville arabe de Yafo (Jaffa) qui a été littéralement avalée par la ville juive, laquelle constitue une conurbation de près du tiers de la population totale d’Israël. Son premier maire se nommait Dizzengoff, la rue principale de la ville porte donc son nom.

 

La disposition de ce marché Allenby, les marchandises qui y sont proposées ne se trouvent que dans d’autres métropoles régionales comme Le Caire, Damas, Beyrouth etc… Et pourtant l’essentiel des consommateurs sont des Européens ou d’origine européenne, par leurs parents et grands parents.

 

En quittant le marché et son bourdonnement, une véritable ruche, nous cherchons un restaurant où dîner. Mais les deux ou trois restaurants que nous découvrons étaient littéralement bondés ou pris d’assaut. Force était de revenir vers le parking pour tenter notre chance chez Barbounia, gargote typique, devenue célèbre pour ses petits plats de tout petits rougets… En marchant, nous découvrons des établissements servant des galettes azymes et d’autres avec des petits pains sur les tables.

 

Israël est et restera une terre de contrastes. Les Juifs eux mêmes ne seront jamais normaux, comme les autres. L’existence juive ne le permet pas, elle heurte la notion classique d’existence. Dans ce marché, j’ai entendu parler en au moins dix langues. L’hébreu est la langue du pays, de l’administration, pas celle des Israéliens entre eux. Exemple typique, les francophones, trahis par leur accent.

 

Au fond, ce marché, ce chouk est une Tour de Babel qui a réussi, défiant toutes les lois du monde. Indéchiffrable destin juif parmi les nations.

 

Dans son magnifique ouvrage paru en 1957 et réédité aux éditions oblong Claude Sarfati (2018), les Bâtisseurs du temps, l’auteur, Abraham Heschel écrivait ceci : Pour être un homme, le Juif doit être plus qu’un homme. Pour être un peuple, le peuple juif doit être plus qu’un peuple…

 

A Tel Aviv, dans les venelles du souk Allenby

 

Il fait très chaud et la capitale économique de l’Etat d’Israël reste fidèle à sa réputation : une circulation automobile des plus importantes, une énergie à en revendre, des passants encore plus indisciplinés que les automobilistes, ce qui n’est vraiment pas peu dire. Mais il faut bien reconnaître que l’autoroute Natanya Tel Aviv n’a jamais été aussi libre et aussi fluide : en moins d’un quart d’heure, un record, on était rendu. Même le parking payant était disponible, ce qui est rarissime dans ce pays. Danielle gare le véhicule de location assez loin et nous marchons à pied, le long du front de mer, vers le célèbre marché de Tel Aviv, le chouk (même racine que le terme arabe qui opte pour la sifflante alors que l’hébreu a tenu à la chuintante…

 

Nous coupons à travers l’imposant boulevard Rothschild et arrivons dans ce marché mythique. Ce général anglais, Allenby, a donné son nom tant à des ponts qu’à de rues, des boulevards et des avenues. Le flux incessant de visiteurs, les entrants et les sortants, empêche d’avancer. Soudain, mes oreilles bourdonnent car les patrons des échoppes hurlent, c’est la criée : on vend des mandarines, des légumes, des produits cachers pour Pessah, même des pizzas dont la pâte a été remplacée par des matsot, du pain azyme ! J’ai toujours pensé qu’il fallait rendre hommage à la sagesse et à l’ingéniosité du peuple juif, et plus à la seconde vertu qu’à la première… Ici, rien n’est normal, pas même l’existence de cet Etat juif puisque la quasi totalité de ses voisins arabes en contestent le bien fondé de l’existence. Est ce normal ? Non point.

 

Et pourtant… Il est bien là. Mais dans ce marché, je ne supporte pas les cris des vendeurs qui vocifèrent. Même les gens ne se parlent pas, ils hurlent entre eux. Ailleurs, on se croirait près de l’affrontement, des voies de fait, ici, c’est la norme.

 

Danielle cherche un marchand de voilures et de tentures qu’on a fini par trouver. Tel Aviv est connue pour ses moeurs légères et je ne suis pas étonné lorsque j’entre dans la boutique : le vendeur est effectivement d’un genre très particulier. Mais bon, que faire ? La ville est connue pour ses intarissables plaisirs, son non conformisme et sa tolérance légendaire ou proverbiale. Il y a aussi la ville de Jérusalem qui honore la tradition religieuse.

 

La boutique de tissus me rappelle ma ville natale, Agadir où de tels magasins abondaient et avaient une grande clientèle. A cette époque là, les femmes achetaient des tissus et des couturières professionnelles confectionnaient des robes, des jupes et autres vêtements… C’est à travers de telles marchandises et de telles boutiques que s’affirme le caractère moyen oriental de cet Etat. Nous sommes en Orient même si Israël est une sorte d’enclave occidentale dans un océan africain ou asiatique. La nourriture elle-même en témoigne d e manière très éloquente. Les pitot, le houmous, etc…

 

En dépit d’un fête qui prohibe la consommation de tout levain, de tout alimente fermenté, les échoppes de fast food sont prises d’assaut. La plupart des restaurants proposent des matsot, du pain azyme. J’ai même vu une imitation de pain normal, une sorte de pain à base de pommes de terre !! Ce pays doit s’adapter à des tas de conditions adverses pour vivre, voire pour survivre.

 

En déambulant dans ce chouk, j’essaie de comprendre comment les choses se passent ici, qui est tout de même, le pays des Juifs, la terre ancestrale, le lieu censé à avoir été promis par Dieu au peuple d’Israël… Même les crieurs du prix de leurs fruits et légumes ont intégré cette problématique. Mais avec patience et persévérance, le pays tient la balance égale, ou presque, entre le régime démocratique d’une part et l’idéal sioniste, d’autre part.

 

Quelques tenanciers d’échoppes sont visiblement arabes ; ils semblent intégrés au paysage, parlent l’hébreu, servent leurs clients, notamment quand ces derniers recherchent des épices de qualité. On trouve dans leurs échoppes des senteurs, des saveurs presque oubliés en Occident. Les Arabes israéliens sont, dans leur majorité, fiables et fidèles à l’Etat juif dont ils reçoivent passeports et cartes d’identité. Mais il arrive qu’il y ait des attentats imputables à certains d’entre eux. Pas à tous. On rappelle qu’un arabe israélien siège à la cour suprême en tant que juge. Un autre exerce les fonctions si délicates d’important commissaire de police.

 

Mais dans le chouk, pas d’uniformes de policiers ni de soldats, cependant on sent bien des regards scrutateurs et inquiets car la sécurité est toujours l’enjeu majeur dans les lieux publics. On le voit à chaque fête juive, qu’elle soit religieuse ou simplement politique.

 

Mais tout ce qui est de Tel Aviv relève du prodige. A l’origine, il y avait la ville arabe de Yafo (Jaffa) qui a été littéralement avalée par la ville juive, laquelle constitue une conurbation de près du tiers de la population totale d’Israël. Son premier maire se nommait Dizzengoff, la rue principale de la ville porte donc son nom.

 

La disposition de ce marché Allenby, les marchandises qui y sont proposées ne se trouvent que dans d’autres métropoles régionales comme Le Caire, Damas, Beyrouth etc… Et pourtant l’essentiel des consommateurs sont des Européens ou d’origine européenne, par leurs parents et grands parents.

 

En quittant le marché et son bourdonnement, une véritable ruche, nous cherchons un restaurant où dîner. Mais les deux ou trois restaurants que nous découvrons étaient littéralement bondés ou pris d’assaut. Force était de revenir vers le parking pour tenter notre chance chez Barbounia, gargote typique, devenue célèbre pour ses petits plats de tout petits rougets… En marchant, nous découvrons des établissements servant des galettes azymes et d’autres avec des petits pains sur les tables.

 

Israël est et restera une terre de contrastes. Les Juifs eux mêmes ne seront jamais normaux, comme les autres. L’existence juive ne le permet pas, elle heurte la notion classique d’existence. Dans ce marché, j’ai entendu parler en au moins dix langues. L’hébreu est la langue du pays, de l’administration, pas celle des Israéliens entre eux. Exemple typique, les francophones, trahis par leur accent.

 

Au fond, ce marché, ce chouk est une Tour de Babel qui a réussi, défiant toutes les lois du monde. Indéchiffrable destin juif parmi les nations.

 

Dans son magnifique ouvrage paru en 1957 et réédité aux éditions oblong Claude Sarfati (2018), les Bâtisseurs du temps, l’auteur, Abraham Heschel écrivait ceci : Pour être un homme, le Juif doit être plus qu’un homme. Pour être un peuple, le peuple juif doit être plus qu’un peuple…

 

17:58 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

02/04/2018

A Césarée, parmi les ruines romaines

A Césarée, au milieu des ruines romaines

 

En ce dimanche précédant le lundi de Pâques et en pleine semaine sainte pour les touristes chrétiens en balade en Israël, les embouteillages ont parfois du bon. Vous avez dû prendre connaissance des sondages de l’OCDE plaçant le pays d’Israël en tête de tous les embouteillages de la circulation automobile… Eh bien, n’en voyant pas la fin, nous avons profité d’une sortie de bretelle d’autoroute pour nous retrouver, sans trop savoir comment, à deux encablures de cette belle ville de Césarée. Mais nous avons trouvé des centaines, voire des milliers de voitures en stationnement près de l’eau : les vacances scolaires en Israël commencent une bonne semaine avant le soir du séder de Pessah, ce qui explique cet afflux de parents accompagnés de leurs enfants.

 

Il faisait assez chaud, ce qui n’était pas le cas des jours précédents où nous avons essuyé quelques gouttes de pluie… On avait fui Paris pour les mêmes résultats, une pluviométrie insupportable, mais ici, grâce au Ciel, les nuages ont été pompés par un soleil radieux et triomphant.

 

Quand un philosophe se promène parmi des ruines remontant à près de deux millénaires, il se souvient d’une quantité de légendes talmudiques mettant aux prises des sages, des érudits des Ecritures et des légionnaires romains… Chacune se ces histoires vise un enseignement, une moralité destinée à édifier le lecteur. Exemple : ce pauvre judéen qui se retire dans un lieu d’aisance, en plein milieu du désert, pour satisfaire un besoin naturel. Arrive un soudard de l’armée d’occupation qui chasse ce pauvre hakham, lequel cède sa place sans rien dire. Il se met en quête d’un autre lieu où nul ne l’inquiétera… S’étant à peine éloigné d’où le légionnaire l’avait chassé sans ménagement, il entend un grand cri de douleur. Il revient sur ses pas et découvre un serpent venimeux qui avait mortellement mordu son tourmenteur. La divine Providence avait confié à un serpent véneimeux le soin de rétablir un ordre éthique universel…

 

Evidemment, ce fait divers, si j’ose parler ainsi, vise tout autre chose : une intervention divine providentielle a instrumentalisé le légionnaire romain qui a ainsi la vie de ce sage… D’où l’expression araméenne, kol ‘akkawa le tava : tout obstacle peut advenir pour un bien. L’expression est un peu fruste et Hegel, pour sa part, lui donnera une forme plus élaborée : la formidable positivité du négatif… En gros, l’humiliation, l’injustice subie par érudit des Ecritures lui a            sauvé la vie.

 

Je regarde ces colonnes de grès rose et gris, je contemple ces maisons encaissées dans des anfractuosités, qui ont abrité il y a si longtemps des familles entières, les protégeant des intempéries. Mais quels vestiges représentent toutes ces pierres ? Si elles avaient la capacité de parler, certes elles témoignent, mais que nous diraient elles ?

 

Elles se feraient probablement l’écho, non seulement des voyages à pied des sages mais aussi des premières controverses judéo-juives, je veux dire de ceux, parmi les Judéens, qui optèrent pour Jésus, notamment Saint Paul et d’autres .

 

Il commence à faire assez chaud et le soleil darde ses forts rayons sur des têtes qui ont perdu l’habitude de telles canicules. Comme l’heure est venue de se mettre à table, je demande à un passant de nous conseiller un bon restaurant au bord de l’eau. Il nous en indique un, tout près à moins de cent mètres. Les tables sont posées tout contre un muret lequel surplombe la mer. L’endroit est idéal, aucune famille bruyante n’est assise près de nous, le calme parfait.

 

Tous les poissons sont péchés le jour même et on nous propose du locus, terme désignant en Israël du loup de mer, je crois, sans en être vraiment sûr… Un excellent vin chardonnet accompagne un immense poisson, avec de succulentes pommes de terre, enrobées de sauce piquante et de mayonnaise. Mélange improbable, mais nous sommes en Israël et je dois reconnaître que c’était bon. Et nous avions faim. Les Français disent que la faim fait manger le bout de bois, et les Allemands : la faim est le meilleur de tous les cuisiniers : mais soyons bons, nous n’avons pas souffert, tant c’était bon.

 

En savourant ce bon vin blanc, et en inspectant ce qui m’entoure, je relève avec soulagement que nul pain ne se trouve sur les tables : nous sommes en période de pain azyme, de matsot. Je craignais qu’il en fût autrement tout en mangeant ce poisson si savoureux, Quand je pense aux matsot, je me souviens du sermon en anglais du rabbin sud africain de la New Synagogue, sise rue Mac Donald à Natanya, la veille. Il a rappelé que matsa et milhama veulent aussi dire la même chose. Hén le riv we hen le matsa, Le rabbin s’est inspiré d’un folio talmudique qui fait ce rapprochement. L’un des sens de matsa est justement l’équivalent de riv, querelle, dispute…

 

J’ai pensé aussi au Cantique des Cantiques qui fut lu dans cette même synagogue avant la prière du moussaf. Ernest Renan disait que ce Cantique est la seule séquelle d’un Israël très ancien, encore en relation intime avec le règne non contrarié de la nature. Mais la survenue du courant charismatique et l’imposition de sa domination a rompu ce lien unissant le jeune Israël à la joie des couleurs et aux plaisirs de la vie. Sans s’en référer constamment à la loi éthico-religieuse qui a le dessus et a donné à Israël l’histoire religieuse devenue la sienne depuis plus de deux millénaires.

 

Et cela nous ramène à Pessah, fête qui s’est jumelée avec celle des azymes pour montrer comment une fête de bergers, fêtant la venue des beaux jours, est devenue le premier événement fondateur de l’histoire juive : la sortie d’Egypte.

 

La Tora a toujours voulu dépasser le règne de la Nature, car celle ci ne doit pas être divinisée, c’est une création obéissant au Créateur. Mais elle n’a jamais voulu nier la Nature, elle en a simplement restreint les droits et l’influence. Le judaïsme se veut une religion qui exige un dépassement permanent de soi. Exercice des plus difficiles et des plus délicats. Levinas écrivait dans Difficile liberté : Qu’il est bon d’être juif…

 

L’amour de la Nature, la recherche des plaisirs, ont cédé devant la généalogie de la morale. Ce principe est la marque de fabrique du peuple d’Israël et de la religion d’Israël… Pour le meilleur et pour le pire…

 

Hag saméah, mo’adim le-simha

 

10:13 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook