25/04/2018

La religion musulmane, une religion européenne comme les autres?

La religion musulmane, une religion européenne comme les autres?

C’est, en réalité, la question posée, en creux, suite à la violente polémique déclenchée par le manifeste des trois cents personnalités et les réponses, parfois courroucées ou indignées, de dignitaires islamiques qui s’ensuivirent. En fait, les questions qui affleurent sous cette polémique sont les questions fondamentales qui se posent à une population récemment immigrée en Europe, s’y est installée, y a fait souche, sans avoir, au préalable, accompli un travail d’assimilation culturelle, au moins au niveau des critères de la sociologie et de l’histoire des religions. Ce travail n’est nullement équivalent à un reniement ou à un abandon. Il atteste simplement la nécessité de vivre avec son temps et à procéder à la critique modérée de ses propres traditions religieuses. Et ceci ne vaut pas que pour l’islam ; les Juifs, que certains devraient pourtant prendre en exemple, ont accompli cette remise à niveau depuis plus de deux siècles.


La religion musulmane, une religion européenne comme les autres?

C’est, en réalité, la question posée, en creux, suite à la violente polémique déclenchée par le manifeste des trois cents personnalités et les réponses, parfois courroucées ou indignées, de dignitaires islamiques qui s’ensuivirent. En fait, les questions qui affleurent sous cette polémique sont les questions fondamentales qui se posent à une population récemment immigrée en Europe, s’y est installée, y a fait souche, sans avoir, au préalable, accompli un travail d’assimilation culturelle, au moins au niveau des critères de la sociologie et de l’histoire des religions. Ce travail n’est nullement équivalent à un reniement ou à un abandon. Il atteste simplement la nécessité de vivre avec son temps et à procéder à la critique modérée de ses propres traditions religieuses. Et ceci ne vaut pas que pour l’islam ; les Juifs, que certains devraient pourtant prendre en exemple, ont accompli cette remise à niveau depuis plus de deux siècles.

Les trois cents se sont adressés aux élites musulmanes de France et d’Europe, en supposant que ces gens instruits et cultivés avaient fait ce travail préliminaire, jetant une passerelle, un pont entre les valeurs des sociétés occidentales d’extraction judéo-chrétiennes et les postures de la religion islamique que les plus radicalisés parmi eux veulent lire dans le Coran.. Or, cet effort d’acculturation n’a pas été fait. L’histoire intellectuelle de l’Europe n’est pas celle des pays musulmans dont les ressortissants sont devenus, au fil des ans, des secousses politiques et des migrations, des citoyens français, hollandais, britanniques, allemands, belges ou autres, sans trouver les correspondances exactes ou approximatives de ce qu’on leur a enseigné dans leurs familles, dans les mosquées dont les imams ne sont pas toujours de fidèles amis de la culture européenne ; le socle de cette dernière, qu’on le veuille ou pas, qu’on l’admette ou pas, demeurant le judéo-christianisme.

Je préfère laisser de côté momentanément la question de l’antisémitisme islamiste –que personne de sensé et d’honnête ne peut valablement contester (Mirelle Knoll, Madame Halimi, Ilan Halimi, et tant d’autres)- pour me concentrer sur des notions plus larges comme l’essence d’une religion, la nature d’une tradition religieuse, la nécessité de revisiter (je dis bien revisiter et non pas célébrer ou vanter) les texte sacrés ou prétendus tels, tout en sachant que vivre une religion, la pratiquer aujourd’hui par des êtres contemporains, ne saurait se faire, comme le pensent les salafistes, sans aucune modification, alors que depuis l’époque de sa naissance tant d’eau a coulé sous les ponts... Comment reprendre au pied de la lettre, sans rien y changer, des considérations apparues il y a des siècles, voire plus, et les transposer dans nos sociétés contemporaines postmodernes sans que cela ne crée de graves tensions au sein du milieu ambiant, surtout lorsque ce dernier n’est un terreau musulman ?

J’ai parlé plus haut de revisiter, ce qui signifie en français prendre les mesures nécessaires modifiant, si besoin est, non point l’essence même d’une religion, mais sa pratique quotidienne par des hommes et des femmes ayant pris racine dans un monde, un univers mental, conceptuel ou religieux totalement différent  Que des gens bien intentionnés demandent l’abrogation de certains versets qui sont des appels au meurtre, quoi de plus naturel ? Ce sont les adeptes de cette même religion qui devraient prendre les devants et réconcilier le texte avec l’humanisme qui consiste à placer la vie humaine au-dessus de tout le reste…

L’histoire culturelle de notre Europe n’est parvenue à ce qu’elle est aujourd’hui, qu’au terme d’une longue maturation, jalonnée de guerres de religions, de persécutions, d’expulsions et de réconciliations laborieuses. Les savants européens ont appris à reconnaître la validité de la critique historique. Et les textes religieux, révélés ou considérés comme tels, ont été soumis à un examen rigoureux qu’aucune société islamique ne pourra jamais accepter sans se renier par la même occasion. C’est du moins ce que pensent les gens.

Certes, on nous opposera le cas des Lumières médiévales dont les figures de proue ne manquaient pas en islam, notamment en Andalousie : al-Farabi (Afghanistan) , le second maître après Aristote, Ibn Badja (m. en 1165), l’Avempace des Latins qui critique les conceptions politiques d’Aristote dans son Régime du solitaire (Tadbir al-Mutawwahid), Ibn Tufayl (m. en 1185) qui eut l’honneur d’être le premier penseur à avoir critiqué la notion même de Révélation (Tanzil) et de tradition religieuse en général, dans son Hayy ibn Yaqzan, Vivant fils de l’éveillé), sans oublier Avicenne et surtout Averroès (m. en 1198) qui fut le meilleur représentant de la pensée grecque en islam, comme son contemporain plus jeune, Maïmonide, fut le porte-drapeau de la philosophie gréco-arabe au sein du judaïsme.

Mais voilà cette tradition gréco-arabe, cette falsafa, n’a pas vraiment prospéré et un philosophe de la classe d’Averroès n’a eu de disciples que chez les juifs (Isaac Albalag, Moïse de Narbonne, Eliya Delmédigo) et les chrétiens (la figure la plus emblématique, Siger de Brabant)… L’une des raisons de cette cessation d’activité est due, en partie au moins, à l’opposition farouche d’une grand penseur, anti-philosophe, Abu Hamid al-Ghazali (mort en 1111) qui contrecarra de toutes ses forces la diffusion des idées philosophiques en islam, privilégiant le sentiment religieux simple et la foi naïve en Dieu. Sans se poser vraiment de questions, un peu comme le préconisait un de ses devanciers du IXe siècle, un certain Ibn Hanbal dont le mot d’ordre était : bala keif, ne posez pas de questions, ne demandez pas : mais comment donc… Une telle restriction n’entame en rien l’importance d’al-Ghazali dans l’histoire de la spiritualité musulmane.

Nous sommes à la fin du XIIe siècle lorsque Averroès fait un sort à son adversaire en rédigeant son écrasant traité, Tahafot al-Tahafot, la Destruction de la destruction. Un peu comme l’échange musclé au XIXe siècle, entre Marx et Proudhon, Philosophie de la misère et Misère de la philosophie…

Tant la Bible hébraïque que les Evangiles ont, depuis l’époque de la Renaissance, et parfois même un peu avant, furent soumis à une impitoyable critique textuelle qui n’épargna pas un seul livre, pas un seul chapitre, pas un seul verset, comparant entre elles les différentes traditions ou traductions, les résultats de la haute critique et considérant les textes révélés ou prétendus tels comme une simple production de l’intellect humain, sans toutefois nier leur inspiration par un intellect cosmique transcendant. Ce que les religions du livre nomment le monothéisme.

Lorsqu’on relit attentivement le manifeste des trois cents qui respire la philosophie occidentale dans toute sa splendeur, on constate qu’il est parfaitement fondé dans ses demandes mais absolument irréaliste dans l’univers mental auquel il s’adresse. Comment voulez vous demander à des gens qui considèrent que leur texte religieux est unique, incomparable, voire incréé, d’abroger certains versets dont le contenu heurte notre conscience moderne ? La démarche est fondée puisqu’on peut tout interpréter, même dans un sens contraire au sens obvie, littéral… Des auteurs médiévaux l’avaient déjà dit, parlant des portes grand ‘ouvertes de l’exégèse allégorique ( Bibane al-tawil)

Notre mentalité historienne nous permet d’observer une distance critique entre notre culture humaniste, universelle, rationnelle, et notre foi, nos croyances religieuses. La civilisation occidentale s’est accommodée d’une telle division, d’aucuns diront d’une telle dichotomie, mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Examinons les résultats de plusieurs siècles de sécularisation et de laïcisation, plus aucune mention de Dieu dans le discours public, plus aucune apparition d’une religion dans les cérémonies officielles, une laïcité partout et qui, malgré ses petits inconvénients nous a tout de même permis de vivre en paix avec tous nos voisins, quel que soient leurs convictions religieuses.

Il suffit de prendre connaissance du toast porté par le Président Trump lors du dîner d’Etat hier à la Maison Blanche pour voir que les choses sont loin d’être partout les mêmes : il a cité Dieu quatre fois et invoqué sa bénédiction cinq fois pour son pays, pour la France et pour leurs alliés ! En France, c’est impossible.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Nos sociétés occidentales sont confrontées à des demandes qu’on a du mal à satisfaire. Certains veulent des horaires aménagés en raison du jeûne du ramadan, d’autres veulent prier sur leur lieux de travail, d’autres réclament de la nourriture halal, bref tout le tissu d’unité, d’harmonie et d’homogénéité qui est sérieusement mis à mal.

Il y aurait tant à dire pour assainir la situation. Mais comme me l’a confié un ami, prêtre maronite libanais, qui connaît bien la question, trois réformes seraient nécessaires (je me sers du conditionnel pour bien montrer que ce n’est pas hostile) pour ajuster l’islam à son environnement européen pour lequel tout ce qui advient dans notre monde sublunaire est soumis inexorablement à la loi de l’évolution historique :

  1. il faut admettre la critique textuelle des textes sacrés
  2. Il faut accepter une stricte égalité entre l’homme et la femme
  3. Il faut rejeter tout exclusivisme religieux : aucune religion n’est meilleure qu’une autre…

Il faut espérer que le débat qui commence à prendre corps aboutisse à des progrès sensible dans le vivre ensemble dont tout le monde parle mais qui tarde à advenir. C’est l’espérance messianique de notre temps…

 

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Commentaires

Excellent billet, très bien argumenté !

Écrit par : Jean d'Hôtaux | 25/04/2018

On pourrait ajouter
5. Reconnaître qu'une "religion de paix et d'amour" n'a jamais empêché certains de ses adhérents ou "fidèles" de faire la guerre et de pratiquer la haine, pas plus d'ailleurs que l'athéisme (ou incroyance).

Écrit par : Mère-Grand | 25/04/2018

Mère-Grand,

A part que nous pouvons aujourd'hui à haute et intelligible voix dénoncer l'incompatibilité qu'il y a entre professer une religion de paix et d'amour, d'une part, et faire la guerre, le commerce des armes et pratiquer la haine... de l'autre.

Mais quel instituteur se risquerait d'éduquer (l'instituteur d'autrefois était d'abord un éducateur:) en ce sens sans prendre le risque de se faire taper sur les doigts?

Et quel pasteur!?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 25/04/2018

ça ne passe pas quand on dit que l'on pense que l'islam n'est pas une religion ?

Écrit par : Alain | 26/04/2018

La religion... je crois que c'est parfois fermer les yeux se laisser aller se laisser comme bercer attendre sentir sa respiration se régulariser, s'apaiser peut-être pleurer si trop de peine ou de chagrin (pire? ne plus pouvoir pleurer ou dormir ou rêver... espérer ou aimer

Ne pas oublier cette force ou ce courant d'amour que nous appelons Dieu quand les situations se font meilleures ou plus douces... en valant la peine...

rien de commun avec toute forme de prétendue foi qui entend capturer l'autre, les autres, pays, nations, Etats ... pourquoi pas... biens y compris!?

De nos jours, par ce basculement provoqué par le Nouvel Ordre Mondial, plus qu'une valeur

la valeur marchande


Du veau d'or la victoire (victoire, finalement, en chantant ou en déchantant!?

Écrit par : Myriam Belakovsky | 27/04/2018

Très juste! Et comme le confirme aussi Maurice Vidal, auteur de l'article:: Face à l’antisémitisme islamique, la France redresse la tête !

" mais qui est nouveau « en France » – vient de l’islamisme, et si l’islamisme vient de l’islam, force nous est de nous demander d’où vient l’islam. Or, la réponse est sans équivoque : l’islam vient du Coran."

Écrit par : Patoucha | 01/05/2018

Très bon billet argumenté avec de solides réflexions.

Hélas , je crains que ce genre de message "éducatif", n'est pas à la portée du croyant lambda.

Ceux que l'on nomme "radicalisés" ou en phase de l'être, ne comprennent que le langage binaire premier degré des textes dits "sacrés". Tout comme le plus grand nombre (dans la population), ne comprend que le premier degré dans l'ordonnancement / structure de la société: ce qui est permis ou pas permis, transgression ou non-transgression.

Faut quand-même se rendre à l'évidence que les religions ont été écrites et réécrites pour "mener le troupeau à la baguette". Et le Droit, et législations civiles qui en découlent sont le squelette de l'ordre social.

Si les religions n'étaient pas nécessaires à l'Etat (comme garde-fous), Elles seraient interdites ou combattues comme l'abus d'alcool ou de tabac.

Écrit par : petard | 06/05/2018

@Myriam Belakovsky
Je ne comprends pas votre "à part que", puisque nous sommes d'accord.

Écrit par : Mère-Grand | 06/05/2018

Nous sommes dimanche, Mère-Grand.
Sans doute notre hôte, Monsieur Maurice-Ruben Hayoun voudra-t-il bien publier cette réponse demain ou ces prochains jours.

Je ne la réécris pas cette réponse afin de ne pas "ratiociner".

Toutefois la nuance que vous noterez permet la médiation.

Bonsoir.

Écrit par : Myriam Belakovsky | 06/05/2018

Bon,

je notai que vous, Mère-Grand, aviez écrit "reconnaître" qu'une religion...
moi je dénoncerais...

L'islam, pour un ressenti, n'est pas une religion comme une autre car si elle l'était elle ne poserait pas les problèmes présentés en fin d'article:

textes sacrés de l'islam
Egalité entre les hommes et les femmes
Hors de l'islam pas de salut!

Vous-même, Mère-Grand, n'étant pas une femme je renonce à signer, comme la première fois, il doit y avoir trois ou quatre ans, "votre petit Chaperon Rouge", toutefois, Mère-Grand, savez-vous que c'est à des bonnets rouges du temps du conte... dans la Forêt Noire... que vient le titre du conte en question...?

Bonne semaine à tous...ses (féminin, que diable!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 07/05/2018

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