16/02/2018

De le religion, à propos d'un ouvrage récent.

De la religion… R. Brague. Au sujet d’un ouvrage récent (Flammarion)

 

C’est un regard à la fois critique et salutaire que ce petit ouvrage, recueil de publications déjà connues, jette sur un phénomène qui préoccupe de plus en plus nos contemporains, surtout en Europe, aux Usa et dans tous les pays marqués par l’héritage judéo-chrétien. Les questions posées le sont enfin après des décennies de déni de la part de l’Etat, et à présent que l’homogénéité de la population française, et bien au-delà, a disparu. Ce qui n’est pas sans poser quelques problèmes dont les graves implications, notamment au plan identitaire, se font désormais sentir avec une acuité toute particulière.

Même si le titre est un peu prétentieux et promet bien plus qu’il ne peut tenir, Sur la religion, l’intention est louable et ne manquera d’apporter quelque lumière à un grand public cultivé, soucieux de comprendre les évolutions qui se produisent sous ses yeux. L’un des mérites de ces petits textes est de réfléchir sur des notions d’usage courant mais qui s’avèrent moins évidents qu’on ne le croyait jusqu’ici.

Faisons un brève rétrospective : depuis le vote de la loi de séparation de 1905, une loi aux motivations salutaires, bienfaisantes et censée éloigner du corps social la haine fratricide et l’exclusivisme religieux, nos pays européens ont changé. Le rôle où les sages législateurs du siècle dernier ont voulu confiner la pratique religieuse, quelle qu’elle soit, et jadis il ne s’agissait que du christianisme, est remis en questions de toutes parts ou presque


De la religion… R. Brague. Au sujet d’un ouvrage récent (Flammarion)

 

Est ce qu’on parle de la même chose quand on cite des mots comme religion, Dieu, éthique équité, interdits, commandements etc… Prima facie oui, mais à y regarder de plus près, les spécialistes se rendent compte qu’il n’en est rien. Un exemple, mieux que cent autres, peut visualiser ce qu’on cherche à dire : le christianisme est pourtant issu en ligne du judaïsme et pourtant il n’existe pas deux religions qui soient aussi aux antipodes l’une de l’autre, bien que leurs liens soient des plus forts et que leur sort ait toujours été partagé puisqu’il existe un néologisme, le judéo-christianisme, alors que cette formation ne se constate dans aucun autre système de croyance. Il n’y a pas d’islamo-christianisme, par exemple.

Contrairement à l’islam qui n’a repris que quelques histoires vétérotestamentaires en les retravaillant et en les réécrivant, le christianisme, a tout repris en bloc tout en soumettant les anciennes sources à une méthode d’interprétation allégorique qui les a vidées de tout contenu positif. C’est ce qu’’on nomme l’antinomisme chrétien dont Saint Paul s’est fait une grande spécialité. La meilleure illustration en est la petite controverse avec les Galates au sujet de la circoncision.

D’où la question qui a ensanglanté les relations judéo-chrétienne pendant plus de deux mille ans : qui est le verus Israël, l’authentique héritier de la tradition juive, un thème demeuré attaché au travail du doyen Marcel Simon de l’université de Strasbourg. Je pense encore à une si instructive rencontre avec notre ancien président, Etienne Trocmé, grand spécialiste de l’évangile de Marc. Il nous avait alors dit, alors qu’il rédigeait son livre L’enfance du christianisme qu’au tout début de l’ère chrétienne, les chrétiens ne savaient pas encore qu’ils n’étaient plus juifs… (après le chamboulement du calendrier liturgique, le remplacement de la langue hébraïque, l’abrogation des interdits aliemntaires bibliques, etc…)

Et tout ceci montre à l’évidence que ce que les Juifs d’hier et d’aujourd’hui placent derrière le mot religion ne coïncide pas vraiment ace ce qu’en pensent les chrétiens. Dans toute une partie de l’histoire intellectuelle et religieuse de notre pays, le judaïsme a toujours fait figure de religion de la loi, de système juridico-légal opposé à toute spiritualité. Une formule latine résume bien cette attitude : le sens juif est un sens charnel (sensus judaicus, sensus carnalis)…

Je ne crois pas exagérer en passant de cette différence de conception de la religion à une différence au moins aussi grave, concernant Dieu. On discerne sous la plume des rédacteurs des Evangiles le souci permanent de s’écarter des sources juives anciennes tout en s’en réclamant après les avoir réinvestis d’un esprit nouveau. Après tout, ce sont les mêmes forces agissantes au sein de l’église primitive qui ont condamné Marcion, coupable d’avoir voulu couper tout lien avec la Bible hébraïque, appelée l’Ancien Testament.

Il tombe sous le sens que tout en ayant tant pris du judaïsme en le repensant, jusques et y compris le Pater noster, qui se veut le calque du Kaddish (sanctification du Nom divin), le christianisme n’a pas du tout la même approche de l’essence divine que la Bible elle-même, ou, ce qui est encore plus grave, que la littérature talmudique et midrachique. Certes, il n’ y a pas de théologie juive systématique comme dans le monde chrétien, mais jamais, au grand jamais, le judaïsme rabbinique (le seul qui ait survécu à la destruction du second Temple) n’a songé à la forme divino-humaine de Jésus. Ce qui n’équivaut pas sous ma plume à un jugement de valeur, l’idée est de montrer que lorsque l’on parle des religions, sans signe distinctif, on commet de graves confusions. Les divergences entre judaïsme et christianisme sont trop bien connues pour qu’il soit utile de les résumer ici, mais si nous y ajoutons la religion musulmane, les distances sont importantes mais certains rapprochements sont tout aussi indéniables.

Tous les spécialistes de la science des religions comparées (dont la terre d’élection est traditionnellement l’aire culturelle germanique) vous diront que l’islam considère, dès son avènement, que son rôle, sa raison d’être, est de nier le trinitarisme chrétien. D’où l’apparition en français d’un néologisme, associateurs, masshrikin, ceux qui fissurent ou fractionnent l’essence divine ; il y a la fameuse formule coranique : lam yalid wa lam youlad : il ne génère ni n’est généré… Une telle déclaration n’a pas manqué de rassurer les penseurs juifs qui, comme leur figure de proue médiévale, Maimonide (1138-1204), reconnaissaient les mérites de l’unicité divine en vogue chez les musulman : Maimonide : eyn yhhoud kiyehouddam shel ha-ishmaélim : il n’existe pas d’ unicité divine supérieure à celle des Arabes…

Mais signalons aussi l’attitude plus compréhensive de Juda ha-Lévi (XIIe siècle) l’auteur du Kusari. Cet adversaire absolu de la philosophie de son temps défend un peu le trinité chrétienne de deux manières : d’abord, il juge que les religions autres que la sienne préparent chacune à sa manière la venue du Messie, ensuite il dit que les chrétiens disent TROIS mais pensent UN, comme nous !!

Et en dépit de ces différences, on met souvent toutes ces religions dans le même sac, si l’on veut bien me pardonner cette expression triviale… Or, elles divergent quant à leur approche des principes les plus fondamentaux. Et pourtant toutes disent adorer le même Dieu. D’où la non moins hésitante désignation de monothéisme, les religions monothéistes, le Dieu du monothéisme. Alors s’agit-il du même Dieu ou de divinités différentes, adorées par leurs adeptes ? Difficile de répondre à une telle question car dans la pratique religieuse, tout n’est pas accessible à l’intellect humain. Le philosophe, même le Religionsphilosoph ne parvient pas à s’immiscer dans les replis les plus intimes de l’âme humaine. Et puis, ce n’est pas à lui de s’attacher au secret du sentiment religieux, si cher à Schleiermacher lequel avait utilisé ce titre (Sur la religion), peut-être avec un peu plus de légitimité et de célébrité.

Encore un point dans ce compte rendu, dépassant de loin l’intérêt de l’ouvrage, la notion de monothéisme éthique qui est de provenance allemande et fut mise en avant à la fois par la Science du judaïsme (Wissenschaft des Judentums) et par ses tout premiers partisans, les adeptes de la réforme et du libéralisme au sein de la religion juive. Léo Baeck, mort en 1956 (et je me permets de renvoyer à sa biographie et aux trois livres que j’ai traduits de lui, aux PUF et aux éditions Armand Colin) a mis cette appellation en avant car il avait écrit dans sa jeunesse (1905) L’essence du judaïsme (PUF) en réponse à un ouvrage de Adolphe von Harnack qui défendait la thèse suivante : Jésus est né dans le judaïsme sans avoir eu avec lui le moindre rapport, un peu comme la plante qui pousse sur un terreau sans en ingérer les principes nourriciers !!!

Plus tard, en 1933, cette notion de monothéisme éthique figurera dans la toute première phrase du livre classique de Julius Guttmann, Die Philosophie des Judentums (Munich, 1933). Il écrivait alors : Das Judentum ist ein ethischer Monotheismus… (Le judaïsme est un monothéisme éthique…

Ce n’est que partiellement vrai car il existe une législation, un contenu positif du judaïsme qui n’a rien à voir avec l’éthique : la circoncision, les interdits alimentaires, le repos du sabbat, qu’on ils à voir avec l’éthique ? Ils ne la contredisent pas, certes, mais ils ne la présupposent pas, non plus… Je renvoie à mon ouvrage à paraître aux éditions Univers poche sur Emmanuel Levinas, philosophe-herméneute (printemps 2018)

On le voit, notre vieux pays, réputé pour toujours être en retard d’une guerre, l’est aujourd’hui d’une religion. Il lui faut revoir sa copie.

Quant à ce compte rendu, il rappelle des choses ou des souvenirs parfois étranges mais qu’il convient d ‘évoquer. Mais bien au-delà des bassesses humaines, des reniements, des trahisons de la morale de Dieu, la plus pure et la plus absolue qui soit,

Franz Rosenzweig dans les toutes dernières pages de son Etoile de la rédemption notait que Dieu a besoin de ses deux ouvriers, Juifs et Chrétiens, et que lui seul peut assumer le rôle de vérificateur (die Bewährung) …

Il reste la conscience d’être homme dans toute la plénitude son être…

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