03/02/2018

Les deux corps du roi par Ernst Kantorowicz, juif de Posnanie (Les Belles Lettres)

 

Les deux corps du roi par Ernst Kantorowicz, juif de Posnanie (Les Belles Lettres)

Dans nos pays d’Europe et du monde civilisé, il n’existe pas une seule personne qui n’ait jamais entendu parler, au sujet de l’essence propre à chaque monarque, de cette différence majeure, entre l’aspect normal, banal et ordinaire d’un simple mortel qu’est le roi, et le corps sacré, l’entité charismatique ; elle échappe à nos instruments de mesure et d’appréciation du roi, lequel semble provenir d’une région inaccessible au commun des mortels que nous sommes… D’où cette dissociation entre les deux corps du roi… Il y a là une sacralité dont l’auteur, E. Kantorowicz, a tant parlé dans sa biographie de ce monarque atypique que fut Frédéric II Hohenstaufen.

Les sociologues, les politologues, les anthropologues ont tous adopté cette différenciation établie par ce petit Juif autodidacte, originaire d’un petit patelin de Posnanie mais qui, à force de travail et de persévérance, a tout de même fini son existence dans la peau d’un éminent professeur de Princeton. Cette judéité se révéla être un véritable boulet. Ce Juif né dans l’aire culturelle germanique à laquelle, comme tant d’autres avant lui mais aussi après lui, a voulu devenir enfin un Allemand comme tous les autres, tout en étant et en restant l’adepte d’une autre religion … Vers la même époque, un autre Juif allemand, son exact contemporain, Gershom Scholem ne commettra pas ce leurre de soi-même et comprendra clairement que la socio-culture germanique n’était pas disposée à accueillir généreusement en son sein les fils et les filles d’une autre «tribu», celle d’Israël.


 

Les deux corps du roi par Ernst Kantorowicz, juif de Posnanie (Les Belles Lettres)

 

 

L’auteur de ce livre, Alain Boureau, souligne à juste titre, à la fin de sa courte introduction, que Kantorowicz était littéralement obsédé par cette notion d’appartenance (être dedans, rester au dehors…). Cette obsession, en soi fort légitime car touchant à la volonté d’être accepté et reconnu, apparaît clairement dans l’extrait d’une lettre que l’historien médiéviste, devenu professeur à l’université de Francfort sur le Main, envoya au ministère de l’éduction, passé en 1933 sous la coupe des nazis qui excluaient les juifs de tout emploi public dans quelque domaine que ce fût. Il a préféré prendre les devants en offrant sa démission avant d’être démis de ses fonctions comme tous ses coreligionnaires. Kantorowicz qui s’imaginait avoir prouvé publiquement, à la fois par ses travaux historiques et par son engagement volontaire en 1914, son adhésion à l’âme et à l’esprit germaniques, envoya donc une lettre de démission aux autorités. Mais au lieu de dénoncer prestement des mesures racistes, iniques et dépourvues de tout fondement scientifique, privant des fonctionnaires de leur charge en raison de leur simple statut racial, il y énonçait avec amertume tous ses états de service en faveur de l’Allemagne, ce qui aurait dû, en bonne logique, lui valoir un meilleur traitement : il rappelle qu’il a combattu les Polonais pour que la Poznanie, sa région natale, demeure allemande, il a livré bataille contre les spartakistes à Berlin qui entendaient installer une république des Soviets sur les bords du Rhin, durant la Grande guerre ; il fut blessé à deux reprises et a même reçu la croix de fer de seconde classe. Mais de toute cette bravoure au front et de son courage citoyen à un moment où la patrie était en danger, de son adhésion pleine et entière au mouvement national allemand, on n’a voulu retenir que son ascendance juive, laquelle, aux yeux des Nazis, réduisit à néant tout le reste…

L’homme grossit la grande cohorte de tous ces pauvres juifs qui voulurent croire en leur pays, en sa culture et en son rayonnement. C’est pourquoi ils se précipitèrent en désordre mais avec passion sur les monuments littéraires, scientifiques et philosophiques allemands afin de gérer ce patrimoine considéré comme étant aussi le leur. Mais cet amour d’esprit allemand ne fut pas payé de retour. On sait cette tristesse qui traverse en profondeur certains développements de Kantorowicz qui crut bien faire en étudiant à fond des personnalités aussi marquantes que l’empereur Frédéric II Hohenstaufen.

Quelques détails biographiques, même si, comme le souligne son biographe, Alain Boureau, Kantorowicz s’est appliqué à réduire à leur plus simple expression les rares détails de sa vie personnelle. Ce qu’on sait de lui émane des dossiers de candidatures remis pour l’obtention de postes à l’université. Cet autodidacte de génie (1895-1963), tard venu à l’histoire médiévale et à la philosophie politique, naquit dans une famille juive de la bourgeoisie de province où ses parents géraient une entreprise prospère de fabrication d’alcools et de spiritueux. A l’origine, lui-même pensait se spécialiser en économie, en gestion et en marketing afin de succéder à ses parents à la tête de l’entreprise familiale. Franchement, cette perspective ne l’enchantait guère car, dans cette situation là, il serait demeuré dans le giron d’activités commerciales réservées aux juifs depuis le Moyen Age : ils tenaient des auberges, des débits de boissons alcoolisées, ce qui n’équivalait pas vraiment à une promotion sociale…

Mais la guerre a tout bouleversé en créant des circonstances qui allaient l’orienter dans une tout autre direction : les recherches historiques et un intérêt soutenu pour les dynasties germaniques, notamment une biographie de Frédéric II Hohenstaufen auquel il consacrera un ouvrage de référence publié en 1927. Plus tard, à la suite de quelques recensions assez cruelles, il lui adjoindra un second volume exclusivement consacré à des notes et à des références érudites. On se souvient de cet empereur atypique, épris de culture philosophique, qui accordait plus de temps et de soin à l’étude des civilisations latine, arabe et italienne qu’aux affaires de son vaste royaume qui s’étendait jusqu’à la Sicile.

Mais la guerre aura aussi permis à cet homme qui se cherchait, l’opportunité d’intégrer un cursus universitaire : elle va lui permettre de bénéficier des avantages que les autorités accordaient aux soldats démobilisés. Kantorowicz suivit donc les cours d’économie, d’histoire et de philosophie aux l’universités de Berlin et de Munich avant de rallier celle de Heidelberg. C’est là que des amis et des proches fort bien introduits le présenteront au célèbre Stefan George qui l’accueillera dans son cercle d’intimes : et lorsque le prophète d’un monde nouveau se rendait à Heidelberg, il était hébergé dans la belle demeure que son protégé y avait acquis grâce à l’argent généré par l’entreprise familiale.

Engagé volontaire pour défendre son pays, Kantorovixz servit dans de différents pays touchés par la guerre ; il séjournera en France, en Ukraine et même en Turquie où son beau-frère, le professeur Salz, l’époux de sa sœur aînée, occupait des fonctions officielles. Cet universitaire, de quatorze ans son âgé, était un spécialiste d’économie politique et a exercé une influence indéniable sur Kantorowicz. Cet homme mobilisera au profit de son beau-frère tous les amis les plus influents du cercle de cette «mystérieuse Allemagne» afin de faire élire Kantorowicz à un poste de professeur titulaire.

Mais quel qu’ait été le fin mot de l’affaire, ce sont ses recherches sur les deux corps du roi qui expliquent sa place dans l’histoire de la philosophie politique : selon l’auteur, la figure concrète d’un monarque est dotée de deux corps : l’un, naturel, souffre et meurt, et l’autre, immortel se transmet de manière surnaturelle à son successeur… Ne pas perdre de vue le sous titre du livre Les deux corps du roi : Essai sur la théologie politique au Moyen Âge… Et nous gardons en mémoire que ce titre avait utilisé pratiquement à la même époque en Allemagne par un juriste ami des Nazis, Carl Schmitt (Politische Theologie ; traduit en français chez Gallimard en 1988).

Alain Boureau analyse très finement le type d’historien que fut son auteur, Kantorowicz. Il existe des historiens qui se livrent à de l’archéologie, découvrent de nouvelles sources qu’ils intègrent à leurs savantes analyses et agissent comme des philologues. Mais il en existe d’autres qui se veulent des narrateurs, remodèlent, reforment l’histoire qui prend alors la forme d’un récit, d’une vie. Cette approche suscite parfois l’aigreur voire le rejet des historiens de l’autre école.

Voici une citation particulièrement éclairante de l’ouvrage (Les deux corps du roi…), reproduite ici en page 38 :

Bien que le roi ait ou prenne la terre en son corps naturel, pourtant, à ce corps naturel est conjoint son corps politique qui contient son état et sa dignité royale ; et le corps politique inclut le corps naturel, mais le corps naturel est l’inférieur et avec lui le corps politique est consolidé. De telle sorte, qu’il a un corps naturel, paré et investi de la dignité et de l’état royal et il n’a pas un corps naturel distinct et séparé de l’office de la dignité royale, mais un corps naturel et politique ensemble indivisibles.

En d’autres termes, dignitas nec morturi (la dignité ne meurt pas)n elle se transmet par des voies surnaturelles. La formulation allemande est un peu compliquée mais l’idée est claire : il est impossible de dissocier les deux essences constitutives de l’étant royal, indissolublement unies en sa personne tout en restant distinctes l’une de l’autre, aux yeux d’autrui. Mais cela n’est pas sans rappeler le statut de l’hostie aux yeux de l’église catholique qui parle de corps vrai et de corps naturel…

On a évoqué plus haut le départ de Munich pour se rendre à Heidelberg ; selon son biographe, Kantorowicz aurait changé d’université pour rejoindre le cercle de Stefan George et baigner dans ce milieu spirituel qui avait séduit tant d’intellectuels, de poètes et d’écrivains. En 1919, grâce à de nombreuses recommandations, Kantorowicz rencontre George. A cette occasion, il reconnaît qu’il se mit à hanter les lieux de culte des différentes religions. Mais il donne un détail que je ne parviens pas à bien comprendre, car j’en ignore l’arrière plan : de la synagogue, je fus, hélas, expulsé… Et enfin, cette phrase, lourde de conséquences : Si nous voulons connaître le germanisme… il nous faut conquérir les œuvres dans lesquelles il se reflète. C’est bien ce que cet homme a tenté de faire.

J’avoue que le message, le legs de cet homme disparu aux USA en 1963, demeure mystérieux. Il est toujours resté un peu marginal. A preuve son refus de signer le fameux appel lancé le Maccarthysme déclarant n’avoir aucune relation avec le communisme. Kantorowicz est resté ce qu’il a toujours été un professeur qui croyait en toute innocence que l’université, ses valeurs, son statut et son éthique de vérité pouvaient tenir lieu de patrie.

 

18:55 | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

Commentaires

Cher Professeur,
Votre article me semble bien poser la question de l'appartenance, qui fait par ailleurs couler non seulement de l'encre, mais aussi beaucoup de sang.
En qui suis-je juif (ou chrétien, musulman, bouddhiste), allemand (ou français ou grec...).
Et si on s'autorisait à avoir plusieurs appartenance ? En fonction de ses familles d'origine, la religion que l'on pratique ou qui est pratiquée par nos parents, du lieu où l'on vit (quartier, la ville ou le village, la région le pays, le continent, la Terre...). Bien sûr, cela demande un travail de réflexion sur soi et ses origines, et cela peut-être déstabilisant. Mais cela permet aussi de développer de la tolérance à l'égard de l'Autre. Pour paraphraser le titre d'un livre de je ne sais plus qui, tout homme n'est peut-être pas une guerre civile, mais certainement un puzzle parfois difficile à reconstituer.

Écrit par : Alain | 04/02/2018

Les commentaires sont fermés.