25/01/2018

Agnon: lorsque un chien nommé Balak fait la morale aux hommes…

  

Agnon: lorsque un chien nommé Balak fait la morale aux hommes…

Lire la prose de ce grand romancier israélien, Prix Nobel de littérature avec Nelly Sachs en 1966, est un plaisir, le relire un délice. En fouillant avec Danielle la bibliothèque de ses défunts parents, j’ai aperçu ce beau livre intitulé Contes de Jérusalem que je me suis approprié avec son accord. La traduction de Rachel et Guy Casaril est excellente, quoique un peu archaïsante. Mais elle rend bien l’atmosphère émanant de l’atelier mental et religieux d’un écrivain traditionnaliste auquel on doit les débuts du renouveau de la langue hébraïque au début du XXe siècle. Agnon (1888-1970) est un nom de plume qui remplace avantageusement un patronyme originel très difficile à prononcer.

L’époque où Agnon écrivait n’est pas comparable à la nôtre où tant de grands romanciers israéliens sont régulièrement traduits dans les grandes langues européennes : anglais, français, allemand, italien, etc… Pourtant, Agnon garde toute sa place et son aura ainsi que son important cercle de lecteurs. En témoigne le plaisir éprouvé en relisant ces nouvelles regroupées dans le présent volume (Paris, Albin Michel, 1959) maintes fois réédité.


  

Agnon: lorsque un chien nommé Balak fait la morale aux hommes…

 

 

Comment rendre compte d’un tel ouvrage ? Malgré une disparité trompeuse, un lien souterrain, invisible mais aisément perceptible, se distingue et atteste l’existence d’un principe architectonique qui gît au fondement de l’ensemble au point d’en faire un tout cohérent. On retrouve dans ces pages les mêmes thèmes qui habitent, voire hantent l’auteur : l’exil et la dispersion du peuple juif, la centralité incontournable de la ville de Jérusalem, non seulement la juive, la cité du roi David, mais aussi celle de ses habitants chrétiens dans toute leur diversité, sans oublier les Arabes… Mais il y a aussi les aspects sombres du récit : l’incurie des autorités qui ne portent pas remède au manque d’eau, au bruit, à la délinquance, les sans-logis qui se transforment en squatters, les cambrioleurs qui guettent les maisons vides, l’insécurité des routes, la circulation anarchique tant des véhicules à moteur qu’hippomobiles, la grande diversité des populations juives, leur diglossie, leur multiculturalisme dont témoignent les patronymes provenant d’Orient et d’Occident, la présence persistante de l’élément juif dans la vie quotidienne et enfin, mais la liste n’est guère exhaustive, les fréquentes citations des sources juives anciennes (Bible, Talmud, Midrash).

Chez Agnon, le talent littéraire repose de manière primordiale sur les trésors de la sagesse et l’ingéniosité juives. Mais il ne se contente pas de banales bondieuseries, il jette un regard désabusé sur les faux dévots, les rabbins autoproclamés qui instrumentalisent la religion car ils en vivent, hantant les enterrements dans l’espoir d’arracher de substantielles aumônes aux familles désemparées…. Mais jamais on ne trouvera la moindre allusion déplacée à une authentique vertu religieuse. Toutes ces choses font des écrits d’Agnon une littérature enracinée dans la tradition juive classique qui se lit bien et donne à réfléchir.

Dans la première nouvelle, l’auteur nous présente un couple de personnes âgées qui vivent en Palestine mandataire, voire même bien avant, à un moment où la misère était le pain quotidien (sic) des habitants de la vieille cité juive. Agnon glisse entre les lignes que ces deux là en ont un peu assez de vivre dans un tel contexte, ils veulent visiter le vaste monde de Dieu, mais pour ce faire, ils s’éloignent de la Terre promise, délaissent l’incomparable ville de Jérusalem, courent des risques ( antisémitisme), et ne mesurent pas assez le privilège qu’ils ont de vivre dans le pays des Juifs. Et Agnon de donner libre cours à son imaginaire, constitué de références à la piété juive qui se fond naturellement dans le cadre de ses récits. Il trouve dans son héritage culturel des apophtegmes adaptés à toutes les situations . Un exemple parmi tant d’autres : Dieu juge une fois par an, le jour de Rosh ha shana tous les habitants de la terre mais ceux qui résident en Terre sainte comparaissent devant les tribunaux célestes chaque jour que Dieu fait… Intéressante conception de la science et de la providence divines.

Dans tous ces développements qui en semblent si éloignés, Agnon interroge l’histoire juive, ses mystères, ses grandeurs et ses bassesses ; au fond, il se demande si, au lieu d’avoir une histoire, les Juifs n’auraient, en fait, qu’un destin. Grave débat ! Aucun autre peuple n’a connu la même destinée sur cette terre. Aucun peuple n’a eu autant à combattre pour simplement survivre.

Dans le première nouvelle, le narrateur, sensible à la crainte de ce vieux couple de voir leur domicile violé par des sans-logis au cours de leur absence, accepte d’y dormir parfois afin de dissuader des visiteurs indésirables ; et voici qu’il lui arrive des aventures des plus mystérieuses qui transcendent largement le sujet (apparent) de la nouvelle : protéger une maison des vilénies de cambrioleurs. Un individu étrange, inclassable, surgit soudain, donnant à ce récit des relents du Golem de Gustav Meyrink… ou d’E.T.A. Hoffmann dans Le vase d’or (Der goldene Topf) Je pense aussi que Agnon n’a pas été insensible à l’œuvre de Franz Kafka. Et nous savons que Agnon avait séjourné à deux reprises en Allemagne où il rencontrait régulièrement Gershom Scholem et quelques autres écrivains ou universitaires juifs.. D’ailleurs, dans tous ses écrits, et notamment ici même, le narrateur (i.e. Agnon en personne) distribue des titres de Docteur à tout va et adopte une attitude empreinte d’un infini respect pour ceux qui portent le titre si envié de professeur…

Voici un bref passage qui illustre bien la gravité de cet écrivain moralisateur ;

Je me mis à penser à ceux qui s’enflamment sous l’effet de la lune ; et de la lune je passai à tout ce qui est lié et attaché à la Terre. De la Terre, je passai aux hommes – à ceux que la Terre accueille avec le sourire et à ceux qui tournent et virent telles les ombres de la nuit. Je ne vise pas particulièrement ce couple qui n’a pas trouvé de logement, ni ceux qui ont quitté le pays et que le Pays a accueillis en étrangers à leur retour. Je ne vise pas particulièrement Greiffenbach et sa femme qui, fatigués du pays sont partis à l’arranger pour reprendre haleine. Je pense à tous les hommes qui s’accrochent à cette Terre (pp 87-88)

 

La nouvelle suivante, intitulée La miche de pain est un texte à la fois joyeux et triste, disons résigné, puisqu’il s’agit des aléas de la vie sociale : le narrateur, affamé cherche un restaurant qu’il finit trouver et s’y attable ; il attend un serveur qui finit par arriver et lui met en main une carte. Le client, si affamé lui dit de tout apporter et surtout, avant toute autre chose, une miche de pain. Le serveur comprend mal et pense que le client n’est pas intéressant car il n’a commandé qu’une miche de pain…. Conclusion : l’homme rentrera chez lui, le ventre vide, comme il était venu au restaurant. Il aura attendu toute la soirée pour repartir le ventre vide, le tout à cause d’un malentendu regrettable…

Mais le morceau de choix, le plus symbolique, le plus long (plus de la moitié de l’ouvrage) s’intitule le chien Balak. On a affaire ici à un récit allégorique qui fait d’un pauvre chien errant, mais qui résonne et calcule comme un humain, le représentant, je crois, du peuple juif, devenu le paria des nations. Le juif des nations…

Pourtant, l’affaire commence d’une manière presque banale si elle n’était pas destinée à entraîner de bien funestes conséquences et à gâcher la vie de l’animal : un peintre raté se permet d’écrire avec son pinceau et une couleur indélébile sur l’échine du chien, en lettres hébraïques l’inscription suivante : CHIEN (en hébreu KELEB) et il y ajoute même FOU, ce qui va entraîner une terrible confusion dans l’esprit d’une population paniquée : fou devient enragé… Dès cet instant, cette inscription dont l’animal ne pouvait ni déchiffrer son contenu ni l’informer de sa portée, va changer sa vie : de partout, on le chasse, partout on le pourchasse… Je vous épargne les sombres considérations de l’animal qui raisonne comme un homme, organise ses pérégrinations, ses lieux de repos, ses vagabondages… En fait, ce chien, qui connaît Jérusalem comme sa poche, incarne le peuple juif traité comme un chien par le reste de l’humanité qui l’expulse de partout, cherche à le tuer, lui fait de très mauvaises manières. De telles pérégrinations évoquent furieusement l’exil d’un peuple, celui d’Israël…

Le récit de ce chien ne laisse pas d’être émouvant. Il se livre à des considérations que seul un être doté de raison peut concevoir et se représenter. Mais les juifs eux-mêmes ne sont pas épargnés par cette condamnation morale lorsque certains de ses membres se muent à leur tour en persécuteurs. Voici quelques extraits de cette nouvelle qui illustrent bien ce que l’auteur veut dire : le peuple d’Israël est persécuté parce qu’il est devenu le vecteur d’une tradition éthique qui contredit les mœurs en cours depuis des temps immémoriaux. Il gêne donc l’existence habituelle des peuples et les confronte à la notion même de loi et de son corollaire, l’interdit. Le commandement fait face à la transgression, au péché. Les nations du monde n’aiment pas qu’on vienne les rappeler à leurs devoirs. Ni les clouer au pilori en raison de leur iniquité.

Le chien Balak se fait donc l’interprète de la loi de Dieu incarnée par Israël. Symboliquement, elle est inscrite sur les poils de son dos et suscitent l’ire des autres qui ne veulent pas en entendre parler. Cela rappelle une phrase de Théodore Mommsen, un savant protestant, historien spécialiste de la Rome antique : lorsque Israël fit son apparition sur la scène de l’Histoire mondiale, il n’était pas seul ; il avait un frère jumeau : l’antisémitisme. Homme de culture, ayant séjourné à deux reprises en Allemagne, Agnon a dû prendre connaissance d’une telle phrase, en vogue dans les cercles juifs qu’il fréquentait jadis.

De même que le juif tente de comprendre les raisons de l’antisémitisme, le chien Balak veut comprendre ce qui lui arrive ; la réponse d’Agnon est fataliste : (P 140) Mordu de jalousie, il envia les créatures humaines dont les mains peuvent s’étreindre .Il se prit à soupirer sur son sort d’exilé. Pauvre sot ! Il ignorait que face à la haine et à la persécution, tous sont égaux, hommes et chiens.

Plus loin, Agnon prête au chien une curieuse considération : à sa seule vue, les passions haineuses se déchaînent : les persécuteurs ont des motivations que leur victime ignore et pourtant elle en subit gravement les conséquences :

(P 141) Comme c’est étrange, pensait-il, tous ceux qui me voient connaissent cette vérité que je porte sur moi. Et moi qui la possède, je ne sais pas ce qu’elle est.

Les habitants essaient de comprendre ce qui se passe dans leur cité ; chacun y allait de son couplet en vue d’élucider le phénomène :

(P 158) Un jour, le bruit courut que Balak (le mot hébraïque pour chien, lu non plus de droite à gauche, mais de gauche à droite, comme les langues européennes, donne le terme Balak, prénom d’un ennemi biblique d’Israël) n’était que la caricature des professeurs des écoles de Jérusalem. On se le dit et se le redit. La nouvelle circula dans toute la ville.

Comment ne pas reconnaître dans la complainte suivante la conscience malheureuse du peuple juif auquel on va jusqu’à contester le droit à l’existence ? Il ne veut plus supporter ce traitement inique qui lui est imposé depuis que le monde est monde :

(P 172) Pourquoi me chasse-t-on du monde entier, gémissait Balak dans sa détresse. Pourquoi tous ceux qui me voient veulent-ils ma mort Quel mal leur ai je fait pour qu’ils me poursuivent sans répit ? Quelle faute ai-je commise ? Je ne les ai pas mordus ?... Il invoquait le ciel et demandait réparation…. Donnez moi asile. Reconnaissez mon innocence et que justice me soit faite.

Mais toute l’histoire si symbolique soit-elle, a une morale car Balak finit par retrouver l’auteur de tous ses tourments Isaac Koumer. Agnon décrit dans sa nouvelle comment le chien finit par infliger à son tourmenteur une méchante morsure qui s’infectera et entraînera son bourreau dans la mort après d’indicibles souffrances. Un peu comme si on disait que les persécuteurs d’Israël finiront par rendre des comptes, comme le prévoyait déjà le premier chapitre du livre de Jérémie : c’est une sainteté qu’Israël pour son Dieu ; ses persécuteurs seront mis en accusation, une calamité fondra sur eux…

Plus paisiblement, et dans un style plus irénique, lisez ces beaux contes de Jérusalem découverts par hasard dans la bibliothèque de personnes disparues. Des contes immortels, impérissables..

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