23/01/2018

Du nouveau sur deux rouleaux des manuscrits de la Mer morte (Qumran)?

Du nouveau sur deux rouleaux des manuscrits de la Mer morte (Qumran)?

Mon ami de Genève Moshé Amsellem vient d’attirer mon attention sur un petit article de la Neue Zürcher Zeitung en date du 22 janvier 2018 et présentant un rapide aperçu des travaux récents de deux biblistes de l’Université de Haïfa, Eshbal Ratson et Jonathan Ben-Dov. Ces deux universitaires ont réussi, après un dur labeur, à reconstituer et à déchiffrer près de neuf cents fragments d’un seul et même document … Il ne resterait donc plus qu’un seul rouleau en attente de déchiffrement par les savants.

Un petit retour en arrière s’impose : entre 1947 et 1956, le monde des études bibliques a connu une véritable révolution : La découverte par des Bédouins du désert de Judée de nombreux manuscrits, ayant vraisemblablement appartenu à une secte judéenne ancienne, sont venus enrichir notre connaissance encore un peu lacunaire du milieu culturel, producteur de la Bible hébraïque, ou au moins éclairant la diversité du paysage religieux du judaïsme de l »époque, qui n’était pas encore rabbinique. Car le judaïsme post exilique, après la destruction du second Temple, a donné naissance à une religion biblico-talmudique, telle qu’elle se pratique de nos jours et qui a fini par s’imposer grâce à la tradition orale (Torah shé be’al péh) Donc, les manuscrits de la Mer mort (le désert de Judée) aident à découvrir une image d’un judaïsme plus ancien mais qui conforte le texte biblique massorétique. E, d’autres termes, la tradition orale juive n’est pas désavouée par un tel témoignage archéologique plus ancien, et si proche des sources les plus anciennes. Partant, les plus authentiques.


Du nouveau sur deux rouleaux des manuscrits de la Mer morte (Qumran)?

 

 

Comment fut faite cette découverte ? Le hasard fait bien les choses. Des bergers bédouins faisaient paître leurs troupeaux de chèvres dans des zones escarpées et montagneuses du désert de Judée, tout près de la Mer Morte. Certains d’entre eux eurent l’idée de pénétrer dans des grottes très anciennes et n’ayant pas été visitées depuis des périodes très reculées. Les bergers découvrent des amphores et d’autres récipients en terre cuite au sein desquels étaient cachés des manuscrits fort anciens qu’ils ne pouvaient guère déchiffrer. Mais comme certains membres de cette tribu bédouine avaient été embauchés précédemment pour participer à des fouilles archéologiques, ils comprirent aussitôt qu’ils avaient mis la main sur des objets dont la valeur historique, spirituelle et religieuse dépassait, et de très loin, leur simple constitution matérielle. Les chefs de la tribu les montrèrent à des spécialistes qui en comprirent sur le champ l’aspect révolutionnaire et absolument indispensable pour l’exploration de l’arrière-plan culturel de la Bible hébraïque. Ce trésor national est depuis lors conservé comme il se doit.

Conscients de la valeur marchande de leurs trouvailles, les Bédouins privilégièrent leur propre bourse par rapport aux découvertes scientifiques et à leur intérêt pour l’humanité pensante ou croyante : c’est ainsi qu’il mutilèrent involontairement les rouleaux découpés en fragments, dans l’espoir d’en tirer de substantiels revenus. Cela peut se comprendre mais cela rendit indispensable des décennies de labeur pour les savants qui durent reconstituer en un seul rouleau des centaines de fragments rendus disparates. Les Bédouins avaient gagné de l’argent mais leur avidité retarda de plusieurs années la publication définitive des rouleaux découverts et leur exploitation par les spécialistes des religions comparées.

On pensa et on pense toujours qu’il s’agit là de la bibliothèque d’une secte judéenne ancienne, les Esséniens, qui s’étaient repliés dans le désert de Judée, près de la Mer morte, afin de vivre un judaïsme authentique, plus proche de leurs idéaux de pureté et de justice. D’ailleurs, on a aussi retrouvé des textes sur les lois du Maître de justice (Moré Tsédék) et quantité d’autres règles de la vie sectaire.

Comme on le notait plus haut, cette moisson de découvertes s’étala sur une décennie, de 1947 à 1956.

Les deux biblistes dont on a mentionné le nom plus haut ont, nous dit-on, achevé la reconstitution et l’élucidation de l’un des deux rouleaux encore en cours de déchiffrement. Ces textes vont être portés à la connaissance du public cultivé et sont déjà entre les mains des spécialistes. Il s’agirait de près de neuf cents fragments qu’il a fallu remettre au bon endroit. Les textes ainsi collationnés sont écrits en hébreu, en araméen et en grec.

Que noua apprennent ces manuscrits si difficiles à déchiffrer et qui ont subi, par leur type même de conservation, les outrages du temps ? D’après ce que j’ai pu lire, moi qui ne suis pas spécialiste de cette période bien qu’ayant lu les analyses de M. Dupont-Sommer en France et du professeur Johann Maier en Allemagne, on trouve dans ce rouleau des indication sur le calendrier non lunaire (contrairement à la tradition actuelle) mais aussi des détails sur des célébrations qui ont disparu depuis la rabbinisation du judaïsme. Il s’agit de fêtes saluant les abondantes récoltes des vignes et des oliviers. De fait, le vin et l’huile constituent les deux produits de base assurant une bonne nutrition des populations. Ils constituent les meilleurs bienfaits dont la divinité fait bénéficier une humanité qui respecte ses lois et ses commandements. On trouve aussi dans ce rouleau la copie la plus ancienne du Décalogue.

Alors, pourquoi de telles célébrations ont-elles disparu ? C’est un détail similaire qui nous fait penser au Cantique des Cantiques qui fut à deux doigts d’être rejeté dans les poubelles de l’histoire et donc de la tradition en raison de son culte de la nature naturante et de l’amour physique. La sagesse et l’ingéniosité plurimillénaires des sages juifs ont procédé de manière subtile : on ne rejette pas, on ne censure pas, on réinterprète dans un sens plus spirituel, on spiritualise, on sublime, on élève. Le berger et sa bergère qui s’aiment d’amour tendre ne sont que le sens obvie, littéral sur lequel butent les ignorants. L’élite, elle, accède au sens profond, spirituel : le Cantique des Cantiques chante et exalte l’amour de Dieu pour son peuple qu’il aime d’amour, comme un époux aime sa femme… Pour faire comprendre cela il a fallu recourir à ce que les hommes comprennent. Ou pour parler comme le Talmud : La Torah s’est exprimée dans le langage des hommes…

En éliminant ces célébrations si proches de la nature er de la sensualité humaines, on court-circuite, autant que faire se peut, toute velléité de réinstaller la fête païenne qui intronise la nature au lieu de la subordonner à son Créateur. Nous touchons là à l’essence même du judaïsme rabbinique, lequel n’enseigne pas la contemption du corps mais régule assez sévèrement ses besoins et ses désirs. Cette distinction est d’importance : on accepte la nature charnelle de l’homme mais on canalise strictement la satisfaction de ses besoins…

En se réfugiant dans le désert, en vivant dans des grottes assez inexpugnables, les solitaires du désert de Judée ambitionnaient de revenir à un judaïsme plus fidèle à ses idées de la foi juive authentique. On date ces écrits entre le IIIe siècle avant notre ère et le premier siècle après. Ce qui a évidemment relancé le débat autour du verus Israël, le VRAI Israël, si cher à l’ancien doyen Marcel Simon.

Est-ce le judaïsme rabbinique, ou est-ce le christianisme naissant dont les Esséniens seraient les précurseurs immédiats ?

La question est très disputée aujourd’hui encore, et révèle l’aspect politique de l’affaire, cette sempiternelle contestation judéo-chrétienne. Qui a raison ? Je l’ignore, en dépit de mes croyances profondes. C’est probablement Dieu. Mais comment le savoir, comment le prouver ?

Comme le disait Rosenzweig, c’est Dieu qui assure la vérification.

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