07/12/2017

Albert Speer, architecte d’Hitler par Martin Kitchen (Perrin)

Albert Speer, architecte d’Hitler par Martin Kitchen (Perrin)

Qui se souvient encore de cet architecte, compagnon de route des Nazis, qui avait su séduire le dictateur du Troisième Reich, profitant habilement des frustrations de ce dernier qui n’était rien de plus qu’un artiste-peintre raté, mais éminemment sensible à toute déclaration laudative d’un bâtisseur plus jeune et surtout plus talentueux que lui.  La biographie, très érudite et très élaborée de Martin Kitchen est plutôt critique et ne prend pas pour argent comptant les déclarations compatissantes de ce grand criminel de guerre qui eut la grande chance, de sauver sa tête au tribunal de Nuremberg, là où la quasi -totalité des grands criminels nazis furent condamnés à mort. A la grande surprise même de son propre avocat.


Albert Speer, architecte d’Hitler par Martin Kitchen (Perrin)

 

La personnalité de cet homme, Speer, est pour le moins complexe. Après la chute d’un empire censé durer mille ans et dont il devait, à l’origine, rénover la capitale, Berlin, de fond en comble, Speer pensait déjà à l’après, à sa vie dans une Allemagne vaincue mais pacifiée et il s’inspira de ses plans pour préparer sa défense devant ses juges et sauver sa tête alors qu’il fut, selon l’auteur, un authentique gibier de potence.

Martin Kitchen livre un travail de qualité, même s’il s’en prend à ses précurseurs qui firent de l’accusé Speer, un portrait trop positif, se laissant prendre aux astuces d’un comédien consommé. Parfois, on peut penser que l’historien a un préjugé contre son sujet, mais en réalité il fait preuve de plus de perspicacité et d’esprit critique que ses devanciers.

A l’origine, rien laissait prévoir que cet homme, jeune architecte issu d’un milieu plutôt bourgeois, se hisserait au sommet du tout premier cercle d’Hitler, aux côtés de Himmler, Göring, Bormann et autres Goebbels… Hitler, tout juste devenu chancelier du Reich, commence à goûter aux plaisirs du pouvoir. Il veut rénover l’immeuble du siège de la NSDAP, décorer plus finement son bureau et rénover aussi la chancellerie. Il y eut aussi la tanière du loup et le nid d’aigle où le dictateur nazi aimait se retirer et recevoir aussi des hôtes étrangers de passage. Hitler avait confié à son architecte de prédilection la tâche d’organiser les décors grandioses des grands rassemblements nazis où la règle était la suivante : l’individu devait se sentir écrasé par des monuments et des décors de taille considérable. Cette impression devait annihile, étouffer dans l’œuf toute velléité de s’opposer ou de penser autrement. Je me souviens d’une phrase tirée d’un roman de Heinrich Mann, le frère de Thomas Mann, intitulé Der Untertan (Le sujet) : on y parle d’une volonté unique et solitaire pétrissant la pâte (an dem ein Wille knetet) que constituait le peuple, rabaissé au rang de sujet et n’existant plus en tant que citoyen d’un état démocratique.

Après Nuremberg où Speer a donné entière satisfaction à son maître, au grand dam de ses rivaux qui observaient d’un très mauvais œil cette ascension irrésistible d’un membre extérieur au sérail nazi connu, il se voit confier la reconstruction de Berlin dont Hitler voulait faire la capitale du monde et non plus uniquement une capitale mondiale comme Paris, Londres ou Tokyo. Dans cette approche architecturale où le gigantisme est le maître-mot, Speer sut capter l’attention et la considération de son maître. Berlin devait devenir une ville entièrement nouvelle, même son nom devait changer pour devenir Germania. On commença les destrcutions de certains immeubles qui se trouvaient sur le chemin de ce grand projet. Mais la guerre stoppa les travaux tout net qui ne reprirent plus jamais, faute de main d’œuvre et de matériaux de construction.

On l’oublie parfois mais Kitchen le rappelle assez souvent, toutes ces rénovations à l’échelle maximaliste entrainèrent de multiples spoliations et de très nombreuses expropriations, notamment de maisons et d’hôtels particuliers appartenant à des Juifs. Et quand on pense que ces pauvres gens furent déportés, par la faute des projets de Speer, on se demande comment il a pu convaincre ses juges de Nuremberg qu’il n’était au courant de rien concernant l’extermination des Juifs dans les provinces nouvellement conquises de l’est. Au plus fort de la guerre, ces esclaves du IIIe Reich se comptaient par millions… et le ministre Speer prétendit qu’il regardait ailleurs…

On ne peut pas dénier à Speer un certain génie dans l’organisation méticuleuse et efficace. Quand il entrera au gouvernement avec le titre le titre de ministre de l’armement, il fera hélas merveille, permettant à l’Allemagne nazie de mener une guerre aussi longue, grâce, justement à cette économie de guerre qui détruisit la moitié de l’Europe et fit des millions de victimes supplémentaires.

Comment un simple architecte a -t -il pu se voir confier par Hitler un tel ministère dont dépendait l’issue de la guerre, alors qu’il n’avait aucune connaissance en la matière et qu’il était entouré par des généraux expérimentés et peu enclins à obéir à un civil ? Ce fut très probablement la protection d’Hitler en personne qui aimait passer des heures avec cet homme jeune, enthousiaste, intelligent et surtout loyal et dévoué. Suite au fortunes diverses de la guerre, Hitler commencera à prendre un peu de distance mais à aucun moment il ne songea à destituer son protégé, en dépit de maintes tentatives de son chef d’état major Martin Bormann dans ce sens,

Devant ses juges qui disposaient de preuves accablantes contre lui, Speer sut adopter un profil bas et reconnaître partiellement la criminalité du régime nazi, minimisant ainsi son action alors qu’il avait été la cheville ouvrière du gouvernement. Il a prétendu ne pas avoir assisté au sinistre discours de Himmler, le chef de la SS, à Poznan en 1943, feignant ainsi d’ignorer les préparatifs de la solution finale. Mais il y a pire, Speer a déraciné des centaines de milliers de travailleurs étrangers esclaves qu’il a assignés aux usines d’armement car la main d’œuvre locale ne suffisait pas à remplir les quotas. Lorsque les bombardements alliés rendirent les usines d’armements absolument menacées dans leur fonctionnement, voire même dans leur existence, Speer qui collaborait avec Himmler pour la mise à disposition d’esclaves du IIIe Reich, décida d’enterrer les usines. Ce qui signifie concrètement que des milliers d’hommes et de femmes ne virent plus le jour durant des semaines et moururent d’épuisement et de malnutrition. Or, tous ces êtres étaient soit prélevés dans les pays conquis soit extraits de l’univers concentrationnaire. Il y a donc là une relation directe entre notre homme et l’ADN du régime nazi.

Lorsqu’en juillet 1943 la cité de Hambourg subit un bombardement d’une ampleur et d’une violence inégalées, les dignitaires nazis décidèrent de mettre leurs usines à l’abri car l’outil de production dont tout dépendait pour la victoire finale devait être préservé à tout prix. Et là encore ce furent des déportés et des soldats prisonniers qui furent mis à contribution. La bureaucratie nazie étant ce qu’elle est, on mena une chasse sans pitié contre les tire-au-flanc (sic) dont, semble t il, les Soviétiques s’étaient fait une spécialité… Les SS procédaient alors à des exécutions publiques pour l’exemple.

Speer qui se défendait de son mieux pour échapper à la potence comme les autres chefs nazis, dut faire face non seulement à une pénurie endémique de main-d’œuvre mais aussi à des pénuries de matières premières et de carburant. Fatalement, les munitions se mirent à manquer. Les armes fabriquées n’avaient pas eu le temps d’être testées de manière convenable. Mais Speer ne se décourageait pas, il partait en tournée d’inspection partout en Europe, prenait des sanctions quand les choses n’avançaient pas. Il est vrai que certains généraux de la Luftwaffe et des amiraux de la Kriegsmarine renâclaient à obéir, mais le plus souvent et jusqu’) la fin de l’année 1944, Speer parvenait à convaincre Hitler de la justesse de ses vues…

Il ne nous reste guère de place pour évoquer la seconde vie du criminel, après sa libération en 1966, après une vingtaine d’années d’enfermement. Il se lança dans une lucrative commercialisation de ses Mémoires et de son Journal de Spandau, la prison où il était reclus. Grace à des complicités internes et à des relais dans le monde des affaires et de l’industrie, il ne manqua de rien. En prison, il pouvait recevoir de l’extérieur des mets raffinés et de grands vins, notamment pour fêter son anniversaire…

C’est en 1981, à la fin du mois d’août, que ce criminel nazi fut terrassé par un AVC… à Londres ! Quel symbole : la ville qu’il avait voulu réduire en cendres est la ville où il rendit l’âme. Est ce l’effet d’une justice divine immanente ? Est ce un juste retour des choses ? Je ne sais.

Voici, pour finir, une citation du livre de Kitchen en pages 426-427 :

Toute sa vie, Albert Speer a été un acteur consommé : assistant respectueux de Tessenow, épigone de Toost, architecte personnel au service d’Hitler, ministre de l’armement d’une efficacité redoutable, victime de la défense à Nuremberg, prisonnier se livrant à un examen de conscience, et, finalement, repenti et auteur d’un best seller fournissant un alibi à toute une nation. Mais cela n’a été possible que parce qu’il a fermé les yeux sur tout ce qui aurait pu le rendre mal à l’aise et remettre ses choix en question. Scrupules et états d’âme n’ont jamais eu droit de cité dans sa vie…

Responsable de la mort atroce de milliers, voire de centaines de milliers de vies, cet homme, Speer, a pu continuer de vivre largement de ses droits d’auteur et même de la cession de certaines œuvres d’art arrachées à leurs propriétaires légitimes.

Au fond, seule la justice divine ne se trompe pas. La justice des hommes, elle, se trompe souvent.

Maurice-Ruben HAYOUN

 

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