02/11/2017

Le physique et le vivant dans le judaïsme (Robert Jütte)[1]

Le physique et le vivant dans le judaïsme (Robert Jütte)[1]

Ce livre a été rédigé en langue allemande et constitue une véritable somme de plusieurs centaines de pages. Son auteur ne s’est pas contenté de brosser un bel aperçu de l’histoire de la médecine au sein de la loi juive mais va bien au-delà : il présente un canevas du positionnement du judaïsme face à tout ce qui touche le corps, le physique et le vivant. Il ne se contente pas, non plus, de parler du passé mais étend aussi ses investigations depuis la Bible et le Talmud jusqu’au monde d’aujourd’hui en passant par la pensée juive du Moyen Age. En ce qui me concerne, je ne connais pas d’autre contribution de cette qualité à ce sujet qui remonte à une date récente. C’est dire combien la lecture attentive de cette somme peut être profitable au lecteur qui lit et comprend la langue de Gœthe


 

La traduction du titre allemand, Leib und Leben im Judentum, m’a posé un petit problème car l’auteur n’a pas écrit Körper et aussi parce que le terme Leib peut tout aussi bien désigner l’être vivant. La meilleure traduction en français serait alors Le statut du vivant dans le cadre de la loi juive. A la fin d’une rubrique (p 94) c’est une phrase qui a attiré et retenu mon attention : so scheint der Leib durch den Körper hindruch : ainsi transparaît le physique à travers le corps…

L’auteur de ce livre, le Dr Robert Jütte, est un caractère assez rare que j’avais rencontré il y a de nombreuses années dans son bureau de la fondation Robert Bosch à Stuttgart, grâce à l’intervention de mon ami le Dr Ulrich Bopp, qui dirigeait alors cette fondation.. Notre entretien commença en allemand et se poursuivit en hébreu moderne que ce spécialiste de l’histoire de la médecine a étudié (je dis bien étudié et non pas seulement appris) à l’université de Haïfa une décennie durant.

On commence par un chapitre intitulé le corps biologique où on peut lire toutes les caricatures dont on affublait les juifs dès le Moyen Age, devenues depuis de véritables stéréotypes à la vie dure puisque, depuis le Moyen Age, de telles choses furent reprises par les Nazis au cœur du XXe siècle. Il y eut le nez crochu dit nez juif, la couleur de la peau, la forme des yeux, etc… L’auteur évoque une remarque du même tonneau attribuée à Sébastien Munster, pourtant humaniste et hébraïsant mais qui n’en était pas moins un antisémite. Il prétend avoir reconnu un juif dans la rue et s’être adressé à lui directement en hébreu. Surpris, l’interpelé veut comprendre comment on a pu deviner sa dénomination religieuse ! Munster répond en arguant de certaines caractéristiques physiques qui sont spécifiques aux juifs… Et quelles seraient-elles ? L’épaisseur des lèvres, la barbe, la couleur des cheveux (rougeur et rousseur), sans oublier l’odeur. Ce dernier élément rappelle une remarque de Richard Wagner, mais qui se retrouva aussi chez Hitler, se faisant fort de débusquer n’importe quel juif grâce à son odeur…

Il est indéniable que le peuple juif, chassé de sa terre ancestrale, mis en dehors du champ historique, a fortement négligé son aspect physique et surtout l’entretien de ses muscles. On préférait muscler ses méninges. Pour faire court, on renvoie au sursaut salutaire dans ce domaine initié par Max Nordau qui parla du judaïsme du muscle, c’est-à-dire de Juifs qui cessent de se pencher à longueur de journées sur les folios talmudiques pour se développer corporellement afin d’être en meilleure santé et de ne plus être une proie facile pour les antisémites.

Je me souvins d’un passage du Zohar opposant un rabbin à un évêque (hegmon) qui se vante de consommer de la viande de porc et d’être tout de même en excellente santé, alors que les juifs qui s’en abstiennent offrent une apparence physique lamentable… Le sage juif répond par une déclaration polémique : à force de manger du porc, vous finirez par lui ressembler. Ce qui est bien vu mais ne répond pas à la question.

Quand on parle du corps ou du physique en général, on entend par là aussi les parties de celui-ci qui doivent être couvertes ou découvertes. On pense à la chevelure féminine, à la kippa pour les hommes et à la nudité en général qui est évidemment condamnée par le judaïsme et les religions monothéistes. Pour donner un aspect moderne et actuel à ses contemporains, le Dr Jütte a consacré un large excursus au… tatouage. Il offre une rétrospective de l’interdiction biblique de s’infliger des entailles sur le corps ou le visage, suite à des deuils et à d’autres cérémonies primitives. Et il évoque ce qui se passe aujourd’hui en Israël. Il parle aussi des rescapés de la Shoah, montrant ceux qui procèdent à l’ablation de leur numéro de matricule gravé sur leur avant-bras et ceux qui le conservent en guise de témoignage des horreurs nazies. Nous verrons plus bas que certaines déportées juives étaient contraintes à la prostitution et on leur tatouait sur le poignet l’infâmante mention suivante : prostituée pour les troupes d’Hitler (Hure für Hitlers Truppen)

Parler du corps, c’est aussi parler des deux sexes, de leur différence de traitement, de la vie et de l’emplacement dans le corps social, face à la loi juive, la halakha. Et là nous tombons sur un petit verset des préliminaires de la prière matinale où les hommes rendent grâce à Dieu de ne pas les avoir créés femme !! Le Dr Jütte se lance dans un récapitulatif des justifications de cette prière un peu avilissante pour les femmes. Celles ci ne sont pas assujetties à toutes les lois de la Tora, mais certains rites fort honorables leurs sont réservés en exclusivité : e.g. l’allumage des bougies marquant l’entrée du chabbat. Or, cette institution du repos et de la solennité du chabbat est essentielle dans la religion d’Israël.

Beaucoup plus intéressante, et bien mieux fondée est la discussion portant sur la circoncision : si on fonde sur cet acte rituel toute l’union avec la divinité, alors quid des femmes qui ne peuvent pas pratiquer un tel rite ? Sont-elles eo ipso exclues de cette alliance avec Dieu ? Ce qui m’a frappé ici, c’est le rappel de la position du Dr Bruno Bettelheim qui dit que la menstruation des femmes équivaut, pour ainsi dire, à une circoncision puisque ce rite a pour but d’extraire au moins une goutte de sang.

Dans cette même rubrique sur l’égalité homme / femme il est aussi question de l’appréciation portée sur les juifs, dénonçant leur côté efféminé et leur absence de robustesse physique. Allusion est faite à la cage thoracique étroite, peu développée des juifs, entraînant souvent leur refoulement à l’arrivée à New York par les inspecteurs US de l’immigration. On parle même de jeunes gens se livrant à un exercice physique intensif durant la durée de la traversée, sous les yeux admiratifs du commandant de bord qui ne reconnaissait plus certains passagers, tant leur aspect physique avait changé, allant vers plus de musculature…

La Bible prend des positions très claires sur l’homosexualité, la prostitution, les relations sexuelles au sein du couple (marié, évidemment).Le talmud s’est chargé de les préciser encore plus, mais je n’entrerai pas dans les détails ici. Et l’auteur souligne que certains médecins juifs, allemands notamment, se sont illustrés dans le domaine encore inexploré de la sexologie. ; ce furent des pionniers, ce que les idéologues nazis du IIIe Reich ne manqueront pas de leur reprocher… L’auteur donne les noms de deux médecins juifs dont l’un est joliment qualifié d’«Einstein de la sexologie»…

Le premier commandement positif de la Torah porte sur la procréation, ce qui pose le problème de la contraception, de la fécondité et de stérilité. Je pense personnellement que ces sujets, longtemps considérés comme des tabous, relèvent de la morale individuelle ; mais voilà, certaines personnes cherchent à savoir si leur comportement intime est en accord avec leurs principes religieux. Une première question : quand on recourt à des méthodes contraceptives, ne se rend on pas coupable de corruption de la semence (hash’hatat zéra’ )? Il faut dire que tout est permis lorsqu’il s’agit de sauvegarder la santé, voire la vie, de l’épouse. L’auteur donne des statistiques sur le comportement des différents groupes : modernes, réformés, conservatives ou ultra-orthodoxes.

Certains dispositions talmudiques sur la sexualité familiale prêtent à sourire. Ainsi, certaines malformations congénitales des enfants à naître sont ramenées à des positions amoureuses fautives et condamnables des parents. Le reproche le plus souvent formulé est la table renversée, ce qui signifie que l’épouse est sur son mari et non l’inverse. Ainsi naît on aveugle, muet ou infirme…

A suivre

 

[1] Livre édité en 2016 par le Jüdischer Verlag aux éditions Suhrkamp , 545 pages.

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