10/10/2017

Les Singer, une famille de grands écrivians yiddish

Les Singer, une famille de grands écrivians yiddish

Le monde entier connaît Isaac Bashevis Singer, le prix Nobel de littérature dont la totalité de l’œuvre a été traduite en anglais, en français et dans tant d’autres langues européennes. Moins de gens connaissent son frère aîné qui avait au moins autant de talent que son frère cadet mais qui fut, hélas, terrassé par une crise cardiaque à New York le 10 février 1944. Son œuvre lui a survécu et peut se targuer d’avoir au moins autant de lecteurs que son frère nobélisé… Les éditions de l’antilope nous font l’aubaine de deux très beaux volumes, intitulés Et Wolf fils de Hersh devint Willy (2016) et Printemps et autres saisons (2017), bien plus sombre et plus réaliste. Mais ces deux livres se lisent de manière très agréable tant la traductrice à livré une copie des plus remarquables : un style lisse, élégant et sobre qui ne laisse pas soupçonner un instant que le travail en français n’a jamais transité par une autre langue, en l’occurrence le yiddish.

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La trame de ces deux volumes est à peu près la même, bien que le premier ouvrage soit un roman assez bref, mais qui finit bien, avec un happy end, alors que le second est plus sombre, certaines de ses nouvelles sont franchement pessimistes, voire lugubres. Mais commençons par le premier dont le titre laisse augurer les difficultés de l’acculturation vécues par tant de Juifs polonais ou d’autres pays d’Europe centrale ou orientale, comme, plus à l’est encore, la Russie tsariste etc…

Wolf qui devient Willy, c’est l’effort de s’acclimater, d’oublier un peu d’où l’on vient et de se soumettre aux règles, aux lois et aux traditions du pays d’accueil, pays qui n’ont rien à voir avec le shtetel on l’on a vu le jour. Il était une fois, un Juif très pratiquant, qui n’a jamais quitté sa Pologne natale, par exemple ou une autre contrée voisine, attachée à la culture religieuse ancestrale, découvre que son fils ressemble à tout sauf à l’idée qu’il se fait du bon juif, par opposition au goy (je ne fais que reprendre ses propres termes). Le jeune homme aime la nature, les animaux, et surtout les chevaux. Il sifflote dans la maison au grand dam de son religieux père qui se plaint à sa femme d’avoir un tel fils. Il est solidement bâti, aime se dépenser physiquement, ne passe pas sa vie à se plaindre de tous les malheurs qui s’abattent sur une population juive qui ne se rebelle jamais mais se contente d’en appeler à Dieu comme si le monde de la matière, le cours de l’Histoire n’obéissaient qu’à la transcendance et à rien à d’autre. En somme, comme si les juifs n’avaient qu’un destin et pas une histoire comme les autres nations. Cela rappelle une phrase désabusée de H. Heine qui disait ceci : le judaïsme n’est pas une religion, c’est une maladie. Et bien, ce jeune homme, un jour, rompt les amarres et on sent que ce thème est un peu l’histoire personnelle de l’auteur lui-même qui décide enfin d’aller vivre ailleurs, de formater sa propre vie, sans subir un destin. Ayant servi dans l’armée du Tsar, il cultive ses muscles alors que son père trouve que seuls les goyim pratiquent la culture physique et ont des pommettes saillantes et rouges, les juifs eux doivent pâlir sur les innombrables folios talmudiques qui les éloigne de la nature et de ses joies. On sent bien que le père et le fils vivent dans deux mondes différents, inconciliables, l’un enraciné dans une tradition bimillénaire et l’autre, désireux de vivre pleinement en accord avec son temps. Là encore, c’est une problématique que l’auteur, ayant quitté son Europe orientale natale pour l’Amérique, nouvelle Terre promise, a lui-même vécu dans sa chair. Et finalement, la culture yiddish, c’est tout ce qu’ils ont pu sauver, mais ce fut bien l’essentiel puisque c’est ce qui reste……

Un jour, le jeune homme disparaît, il franchit la frontière le séparant de la Galicie autrichienne et trouve à s’embarquer pour l’Amérique. Ce n’est pas du tout le Juif typique aux épaules étroites, souffreteux, peureux, engoncé dans des traditions le coupant du reste du monde, c’est un jeune homme normal désireux de vivre dans un monde normal. Et qui a laissé au vestiaire une proverbiale inaptitude juive au bonheur.

Arrive le moment décisif où notre Wolf va devenir Willy en liant son sort à celui de la fille (plutôt laide mais non repoussante) d’un fermier qui lui donne sa fille en mariage avec une belle ferme et tout ce qu’elle contient. Entretemps, notre homme a jeté son héritage par dessus bord, il a appris l’américain, devient le mari d’une protestante, ne respecte plus ni les fêtes juives ni les interdits alimentaires, bref se déjudaïse entièrement. Survient la guerre et il lit dans le petit journal local -qui ne parle que du prix des céréales et des chiens écrasés dans ce coin perdu de la campagne américaine- des nouvelles de la guerre qui sévit dans sa patrie européenne… Il se décide alors à donner enfin de ses nouvelles. Dans la ville voisine, les juifs résidents se comptent sur les doigts d’une main, notamment un pharmacien qui finira par revenir un petit peu dans le giron de la tradition yiddish puisque c’est lui qui lira la réponse des parents, rédigée dans la langue juive, que notre Willy a fini par désapprendre presque totalement.

La réponse des parents est alarmante : ils supplient leur fils de les aider à quitter cette fournaise européenne où l’on tue les juifs. Ce détail est historique si on lit la correspondance entre Romain Rolland et Stefan Zweig, ce dernier appelle l’attention de la Croix Rouge internationale sur les malheurs des populations juives prises entre deux feux : les troupes germano-autrichiennes et les Cosaques qui refluent vers le centre de la Russie , massacrant sur leur passage les communautés juives au cours de leur retraite…

Willy finit par rapatrier ses parents chez lui dans son coin d’Amérique ; mais il appréhende les retrouvailles car il a épouse une femme non juive, ne manque pas cacher et ne respecte pas les lois du sabbat… Comment va réagir son père ? Là encore, l’auteur relate le parcours du combattant que devait faire tout juif issu de Pologne ou d’Ukraine : que faire ? S’assimiler à la culture de la majorité ou rester sur le bord de la route ? Cela m’a rappelé le beau texte d’un grand penseur juif Abraham Joshua Heschel qui a fini ses jours aux USA et qui avait rédigé un très beau texte sur le chabbat et sa signification, texte adapté en français par le regretté Georges Lévitte dans un très beau livre Les bâtisseurs du temps (réédité par Claude Sarfati).

Il y a là une sorte de méthodologie de l’auteur : au début, c’est le clash, le père veut imposer sa loi au fils qui regimbe, renâcle, ne veut pas se soumettre. On a l’impression de revivre l’opposition entre la tradition et la modernité…

Un détail qui m’avait moi-même frappé à New York : le fils conduit son père dans une boucherie afin d’acheter de la viande cacher. Le boucher demande quelle viande : cacher ou normale ? Le vieux père est indigné : comment ces deux viandes peuvent elles cohabiter dans la même boucherie ? Je me souvins avoir vu chez Kaplan’s, célèbre pour son pastrami, l’inscription suivante : we sell kosher and non kosher food… J’eus la même réaction…

Très savoureuse fut la rencontre du vieux père avec le rabbin local, sans barbe, sans kippa, une sorte de clergyman juif. Le vieux père n’apprécia guère. Et puis il y eut la formation à la cuisine cacher de la fille du fermier, devenu la bru du vieux couple polonais. Allumage des bougies, séparation entre le lait et la viande, etc…

Est ce que l’auteur, Singer, s’est rendu compte qu’il ne fallait pas aller trop loin ? Le couple formé par Willy et Esther (c’est le prénom providentiel de la fermière protestante) restera sans enfants… Et surtout, le vieux père réussit à susciter un semblant de vie juive autour de la ferme de son fils Willy : même le pharmacien, entièrement déjudaïsé, vient écouter le devar Tora du père de Willy ! Bref, Singer nous offre une sorte de vade mecum pour les pratiques du judaïsme US libéral : pas de respect absolu de l’endogamie, de la cacherout (Léon Ashkénazi ; la cacherout cache la route !) et au fond, on peut judaïser celles et ceux qui le veulent bien… C’est le credo qui a fini par s’imposer dans le libéralisme américain.

Le livre doit être lu avec soin.

Le second ouvrage contient des nouvelles dont certaines sont vraiment glaçantes, la première, par exemple, vire carrément au tragique. Ce pauvre juif qui veut passer Pessah avec sa famille, qui s’est privé, a économisé, s’est saigné aux quatre veines pour finir dans une Vistule prise par les glaces, sous le regard médusé des paysans locaux. Ou encore cette pauvre fille, qui perd son emploi, ne réussit pas à se faire embaucher ailleurs et finira comme une fille des rues, véritable SDF. Ou, cet autre transplanté qui va sur la tombe de ses parents mais finit par oublier la raison première de ce long voyage et dont le couple fera naufrage alors que tout semblait aller pour le mieux… Ce sont les déçus du rêve américain. Il est vrai qu’il ne faut pas troquer l’identité juive contre le plat de lentilles de la réussite matérielle US.

On sent l’auteur submergé par une vague de réalisme, un réalisme sans fard, unverblümt comme on dit en allemand. Mais c’est aussi la vie. Je conseille de les lire tous deux, mais commencez par Willy, c’est mieux et si vous tenez le choc, entamez le second. C’est ce que j’ai fait.

Les juifs n’ont pas vraiment une histoire, ils n’ont qu’un destin. C’est ce que dit Heine en 1844 dans un poème consacré à l’inauguration d’un nouvel hôpital juif de Hambourg, financé par son propre oncle, le richissime banquier Salomon Heine, en souvenir de sa chère épouse décédée.

La problématique est la même : en empêchant les juifs de mener une vie normale, les a t on aidés ou voulait on leur nuire ? Dans son poème de 1844, Heine dit qu’ils ont trainé avec ceux depuis des siècles la maladie de la vallée du Nil, entendez le judaïsme… Qui a raison ?

J’ai envie de reprendre la phrase de Rosenzweig dans les dernières pages de son Etoile de la rédemption : c’est Dieu qui a entre ses mains le pouvoir de la vérification, die Bewährung… Déjà le prophète Samuel (1100 avant notre ère) apostrophait Dieu en ces termes ; car pour Toi, on se fait tuer chaque jour…

Singer ne disait pas autre chose

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Commentaires

P.S. Sans ce "processus" les (évangiles) "Seigneur!" "Seigneur!" sont inutiles
"(... car pour Toi, on se fait tuer chaque jour..." soit en ton nom (comme "Allah est grand+. par exemple!) mais il y eut, entre autres, l'Inquisition... "on se fait tuer chaque jour...

et pas que les Juifs!

Écrit par : Myriam Belakovsky | 11/10/2017

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