13/08/2017

Autour d’un émouvant poème de Heinrich Heine…

Voici comment le père de Heinrich Heine a répondu à la question que son fils lui a posée sur ses origines familiales: Ton grand père était un petit juif qui portait une longue barbe !

Si l’on en juge par la suite de l’existence du grand poète judéo-allemand, mort à Paris en 1856, cette réponse fut aussi traumatisante que fut, pour le jeune Sigmund Freud, la réaction si peu courageuse de son père, acceptant de reprendre, sans s’en prendre à son agresseur, son beau chapeau du sabbat, arraché par un rufian antisémite et jeté dans le caniveau d’une rue de Vienne …


 

Heine dont le talent fut au moins aussi grand que son ironie, voire son cynisme, a beaucoup souffert de sa naissance juive et le poème qu’on lira infra dans notre imparfaite traduction montre combien il ressentait douloureusement l’antisémitisme sévissant dans la société allemande. Le jeune lycéen qu’était Heine à ce moment là commit, par naïveté ou par inconscience, l’erreur de rapporter à ses camarades de classe la confidence de son père sur ses origines. Dans ses mémoires, l’auteur de la Lorelei parle d’un spectacle infernal déclenché par un tel aveu que même son professeur ne manqua pas de dénoncer. On peut dire que la première rencontre de Heine avec le judaïsme, avec cette partie de sa propre identité, fut douloureuse et traumatisante.

Sa vie durant, Heine eut à lutter contre cet antisémitisme viscéral qui battait son plein en ce XIXe siècle où les Juifs espéraient que l’Emancipation leur octroierait enfin une égalité tant espérée des droits civiques. Mais l’antisémitisme sévissait sous des formes multiples : culturelle, théologique, économique et sociale. Certes, la personnalité de Heine n’arrangeait pas vraiment les choses. Un auteur comme Edouard Mörike lui reprochera d’être truqué jusqu’à l’os (die Lüge seines ganzen Wesens) et même un juif assimilé comme Karl Kraus y alla de sa petite phrase assassine : ce fut un grand talent car il était dépourvu de tout caractère (Er war ein Talent, weil kein Charakter). Même lorsque le succès sera au rendez-vous et que la célébrité en fera une personnalité incontournable, Heine avouera avoir toujours fait partie des victimes et non des bourreaux : Mes ancêtres n’étaient pas les chasseurs mais bien plus le gibier pourchassé…

Heine n’a jamais pu se défaire de son judaïsme qui lui collait à la peau, même après sa conversion formelle au christianisme : il est toujours resté le Juif converti (Taufjude). Pourtant, son éducation et son tempérament ne reflétaient guère la culture du ghetto, comme ce fut le cas pour un autre poète, certes moins connu, mais tout de même significatif, Ludwig Börne qui lui aussi n’est jamais parvenu à se défaire de cette encombrante identité. Il a parlé un jour de cette obsédante appartenance juive : certains me plaignent d’être juif, d’autres m’envient, et d’autres enfin m’en veulent de l’être ; mais aucun des trois ne veut… l’oublier !

Heine fera partie de cet éphémère Culturverein (association culturelle) de Berlin, dirigée par Zunz et quelques autres intellectuels juifs au début du XIXe siècle. L’affaire se soldera par un naufrage retentissant. Heine fut lui aussi touché par ce cuisant échec. Mais en 1823 il confie dans une lettre à son ami Moses Moser, son inébranlable volonté de lutter pour l’égalité et la reconnaissance des droits des juifs ; sa clameur, ajoute-t-il, retentira même dans les brasseries et les palais de la populace germanique… Il n’en sera rien, malheureusement, mais la détermination du jeune étudiant ne manque pas de sincérité.

Durant ses années d’études à Göttingen, il sera exclu de l’association estudiantine Allgemeinheit à cause d’une prétendue vie de débauche, un simple paravent de fortes tendances antisémites des milieux estudiantins de l’époque. En 1824 alors qu’il met la dernière main à son Rabbi von Bacharach, il confia à son ami Moser qu’il étudiait intensément l’histoire juive, que cela l’intéressait et lui faisait beaucoup de bien.

Dans l’émouvant poème qu’on va lire, on sent pulser l’âme juive de Heine. Il faut dire que ce nouvel établissement hospitalier est l’œuvre d’un généreux mécène qui n’est autre que son propre oncle Salomon Heine qui le fit ériger pour immortaliser la mémoire de sa défunte épouse. Ajoutons que ce richissime banquier allouait à son neveu des subsides qui lui permirent de faire ses études et de voyager à l’étranger.

C’est d’ailleurs à ce généreux oncle que Heine entend rendre hommage. Et dans ce beau poème nulle ironie, pas d’humour grinçant, pas de critique malvenue, au contraire une profonde empathie avec une humanité souffrante, rejetée et incomprise parce que juive. Le poème est intéressant à plus d’un titre : en plus du sincère hommage rendu avec délicatesse à un homme, éprouvé par le sort car devenu veuf, on lit que le judaïsme est devenu un fardeau insupportable en raison de l’antisémitisme ambiant. Et, en bon fils de son temps, Heine souscrit à la thèse, jadis très en vogue dans les milieux orientalistes allemands, d’une religion juive née dans la vallée du Nil. Donc la fameuse thèse d’un Moïse égyptien, reprise bien des décennies plus tard, par le père de la psychanalyse.

Dans l’un de ses écrits, Heine avait dit que le judaïsme n’était pas une religion, mais une maladie. Et dans ce poème il file la métaphore et ajoute qu’aucun remède n’est efficace contre cette maladie transmise de père en fils. Au fond, il introduit un élément métaphysique dans ce poème censé fêter l’ouverture d’un lieu de soins. Mais voilà, le principal mal dont souffrent les hommes qui s’y trouvent, est bien plus profond, il est littéralement incurable.

Et de poser l’angoissante question : sommes nous voués à la damnation éternelle ? Cela ne prendra donc jamais fin ? Ne mènerons nous donc jamais une vie dominée à la fois par la raison et rythmée par le bonheur ? Le poète avoue ne pas avoir de réponse aux questions posées.

Mais les trois dernières strophes sont un hommage vibrant à la mémoire de cet oncle si méritant bien qu’il n’eût jamais compris la vocation littéraire de son neveu agité… N’ a-t-il pas dit à son sujet que s’il avait fait des études véritablement bonnes, il ne se serait jamais senti obligé d’écrire des livres ? Il est vrai, avec tout le respect dû à un grand philanthrope juif, que ce sont les bilans financiers et non les ouvrages de philosophie qui constituent la lecture quotidienne d’un banquier qui se respecte.

La dernière strophe m’a bien ému car elle reflète la symbolique des larmes dans la culture juive. Quand Israël fait preuve d’inconduite et d’infidélité envers Dieu, ce dernier n’est plus sensible qu’à une seule chose, les larmes en dehors desquelles ni prière, ni jeûne, ni aucun autre acte de contrition n’est opérant. Les larmes expriment la quintessence de la sincérité des repentants.. Le Talmud dit que toutes les portes du repentir sont fermées, seules la porte des larmes ne l’est pas fermée et demeure ouverte. Sha’aré dim’a lo nin’alou.


Le nouvel hôpital juif de Hambourg

Un hôpital pour juifs pauvres et malades
pour des êtres humains affectés par une triple détresse
accablés par trois redoutables fléaux que sont
la pauvreté, la douleur physique et le judaïsme.

Mais le pire des trois est le dernier
Cette millénaire maladie héréditaire
ramenée de la vallée du Nil,
cette malsaine religion de l’ancienne Egypte

Quelle maladie grave et incurable ! Rien n’y fait,
ni bain chaud, ni douche, ni instruments chirurgicaux
ni aucun remède que cet établissement
met à la disposition de ses patients.

Est ce qu’un jour, cette déesse éternelle qu’est le temps
Eradiquera ce sombre mal transmis de père en fils ?
Est ce qu’un jour le petit-fils sera guéri
et sera enfin raisonnable et heureux ?

Je ne le sais pas ! Mais pour le moment
Laissez moi louer ce cœur si bon et si grand
Qui a voulu apaiser ce qu’il était capable d’apaiser
En injectant un baume temporaire dans les blessures.

Quel homme précieux ! Il a édifié un lieu
pour les maladies que la science médicale
peut guérir ou l’art de mourir, il a pourvu à tout,
pour le confort et le réconfort.

C’était un homme d’action qui fit tout
ce qui était en son pouvoir de faire.
Au soir de son existence il légua sa fortune,
Salaire d’une vie bien remplie, à des œuvres de bienfaisance,

Sa générosité de donateur ne s’est jamais démentie.
Mais un autre don coulait parfois de son œil,
les larmes, ces émouvantes et si précieuses larmes
qui coulaient, symboles de son intarissable
amour de l’humanité.. (1844)

Maurice-Ruben HAYOUN

09:34 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Écrire un commentaire

NB : Les commentaires de ce blog sont modérés.