18/03/2017

L’avenir d’Erdogan coïncide-t-il avec celui d’une Turquie forte et démocratique?

 

L’avenir d’Erdogan coïncide-t-il avec celui d’une Turquie forte et démocratique?

 

Ce n’est pas faire preuve de mauvais esprit que de se poser la question. Les récentes déclarations, ou plutôt vociférations de l’actuel président turc, montrent, sans l’ombre d’un doute, qu’il ne recule devant rien, pas même de graves crises diplomatiques avec les Européens pour parvenir à ses fins. Quelles sont elles ? Régner sans partage sur une Turquie qui ne sait plus où elle va, une Turquie, secouée par les sursauts d’un coup d’Etat manqué que rien ne laissait prévoir mais qui signe de graves dysfonctionnements de l’appareil d’Etat.

 

Le fait qu’une grande partie de l’armée, corps le mieux organisé du pays, qu’une part non négligeable de la société civile ait emboîté le pas aux mutins, prouve que le régime d’Erdogan n’a pas choisi la bonne voie et que d’autres mauvaises surprises sont à craindre. La Turquie a besoin de stabilité, de calme et de sérénité. Or, la voie choisie par M. Erdogan suscite bien des interrogations. Ce désarroi, ce cours en zigzague est particulièrement frappant dans le domaine de la politique étrangère : après avoir traité Israël de tous les noms, Erdogan s’en est rapproché : nous saluons cette sage évolution mais elle renforce par son caractère soudain la forte imprévisibilité de l’homme qui est aux commandes  sur le Bosphore. Le même changement du tout au tout est à observer vis-à-vis de la Russie : d’abord on abat un avion de chasse qui avait prétendument violé l’espace aérien turc et ensuite on se jette dans les bras de Moscou dont on avait précédemment dénoncé les visées en Syrie. Et le tout en restant membre de l’Otan. Ô mânes  de Descartes !

 

Aujourd’hui, la dérive du régime est bien plus grave. Les parlementaires européens qui ont enterré depuis longtemps  tout espoir d’accueillir la Turquie au sein de l’Union dénoncent son chantage aux réfugiés et ses tentatives d’intimidation. Dois-je revenir sur les accusations absolument inacceptables de racisme, de nazisme, de partialité, articulées contre la Hollande et l’Allemagne, au motif que ces deux pays au moins eurent le courage de dire non à Erdogan et d’interdire des meetings électoraux sur leur territoire ?

 

Il est évident que la tactique turque vise à monter en épingle des péripéties secondaires afin de mieux pincer la corde très sensible du nationalisme turc. C’est peut-être efficace mais c’est aussi très dangereux. Pas plus tard que ce matin même, j’entendais sur France-Info un député européen stigmatiser en termes particulièrement vifs les agissements d’Erdogan, dénonçant ses tentatives de soumission (sic) et sa volonté d’intimidation grossière. De fait, l’homme s’est soudain excité quand il a pris conscience que sans l’appui massif de la diaspora turque son référendum ne passerait pas. Madame Merkel qui sait que la situation économique en Turquie est préoccupante et que son pays contribue à un fort flux de devises à son profit, ne s’en est pas laissé conter : elle a vertement répondu au grand Turc, lui a rappelé les règles élémentaires à respecter et a dénoncé ses projets : rester au pouvoir jusqu’en 2029 !!

 

Ce n’est pas commettre d’ingérence que de manifester ses inquiétudes de voir un homme, un seul, tout décider pour un grand pays, certes encore sous développé, comme la Turquie, mais appelé à un bel avenir. On ne peut pas concentrer entre ses mains tous les pouvoirs. En outre, en l’espace d’une décennie, bien des choses peuvent changer, à commencer par la capacité à gouverner durant une si longue période.

 

L’avenir de la Turquie moderne doit être mieux orienté. Ce pays risque de connaître des réveils douloureux si les forces vives de cette nation ne se sentent plus concernées par ce qui se prépare.

 

Il faut rebâtir une grande nation turque, donner une place aux minorités, notamment aux Kurdes afin qu’ils se sentent enfin bien dans le cadre national existant. Il faut aussi faire un louable effort concernant l’Histoire et les Arméniens. Enfin, la Turquie devrait redevenir une force de paix et de stabilité dans la région.

 

Toute la question est de savoir si cela est possible avec l’agenda du leadership actuel. Il est, par ailleurs, évident, qu’après les saillies d’Erdogan, un tel horizon s’éloigne chaque jour un peu plus.

 

L’Europe civilisée, judéo-chrétienne, ne demande qu’à vivre en paix avec le reste du monde. Mais elle ne saurait céder au chantage ni se passer autour du cou la corde de la soumission.

 

Maurice-Ruben HAYOUN in Tribune de Genève du 18 mars.

 

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17/03/2017

Levines, De Dieu qui vient à L’idée (Vrin, 1982, 2004)

 

Levines, De Dieu qui vient à L’idée (Vrin, 1982, 2004)

Exception faite de sa thèse de doctorat d’Etat, Totalité et infini (1961) Emmanuel Levinas a surtout privilégié les recueils d’articles ou d’études distinctes, regroupées par affinités thématiques. Et le recueil qu’on a choisi de présenter en raison de son exceptionnelle richesse, porte sur Dieu et les conceptions qu’on est en mesure de s’en faire. D’où le titre.

Levinas a poursuivi, sa vie durant, une seule, mais très puissante idée : remplacer l’ontologie, le savoir, la science absolue, par l’éthique, le souci de l’autre, la responsabilité pour le prochain, au point même d’assumer l’inconfortable condition (ou in-condition) d’otage : quoi qu’il fasse, l’Autre, le prochain me commande cette position morale à laquelle rien ne me permet de me dérober. Position irrémissible, dit le philosophe, comparable à mon être-pour-la-mort dont parle Heidegger dans Être et temps (1927) : je ne peux pas charger quelqu’un de mourir à ma place, c’est moi que la mort touchera au moment de la fin. Je ne peux pas déléguer un autre… Levinas a donc poursuivi cette voie de l’éthique, devenue philosophie première, ayant en son centre le prochain, et par voie de corrélation, Dieu lui-même. Car le prochain me remet à l’esprit le verset du Décalogue, Tu ne tueras point…

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05/03/2017

La campagne présidentielle en France: entre un amont et un aval

 

La campagne présidentielle en France: entre un amont  et un aval

 


Une fois de plus, l’activité politique, pourtant indispensable à la
vie en société, exhibe un visage des plus laids et des plus
repoussants. Des politiciens qui se disaient d’accord et s’étaient
rangés derrière François Fillon, lui tournent aujourd’hui le dos, se
précipitent vers un éventuel remplaçant et quittent le navire par
groupes compacts. Comment expliquer cette attitude ? Comment
comprendre que la politique ne coïncide jamais avec un comportement
réellement éthique ? Voilà un gouffre que nous n’arriverons jamais à
enjamber, un gouffre, celui de l’opportunisme et de l’intérêt égoïste,
deux choses qui prennent le pas sur tout le reste, et notamment sur
les valeurs et les vertus.
Mais ces deux termes ne figurent dans aucun programme de parti
politique, quel qu’il soit.
Mais pourquoi ? Pourquoi cette organisation en meute où le chef est
mis à mort dès que l’on décèle dans son comportement le moindre signe
de faiblesse ? Il est étrange de constater que l’organisation
politique au sens propre, c’est-à-dire le système qui fait que des
êtres humains puissent vivre ensemble dans l’harmonie, tire sa force
des aspects les plus sombres du psychisme humain, je ne dis même pas
de l’âme car l’on se demande parfois si ces hommes et ces femmes qui
nous gouvernent, ou ambitionnent de le faire , en ont vraiment une.
Au fond, le spectacle que donne notre pays à la face du monde, n’est
pas si inhabituel mais on pensait qu’avec le temps, les mœurs
politiques auraient évolué, laissant un peu plus de place à l’éthique.
Risquons une brève analyse susceptible de nous éclairer dans cette
lutte politique presque souterraine : il y a encore quelques semaines,
le candidat qui semblait devoir être élu dans un fauteuil, une
véritable élection de maréchal, est pris dans une tourmente sans fin,
fait l’objet de quolibets et cette défiance a même fini par contaminer
ses amis et ses collaborateurs les plus proches. Tout le monde sait ce
que signifient la vérité, l’authenticité, la fiabilité, la constance,
bref tout ce que Hegel, dans La phénoménologie de l’esprit, nomme la
belle âme (die schöne Seele), pour un philosophe. Il n’est plus permis
de penser que la politique n’a rien à voir avec la philosophie
puisqu’il existe bien une philosophie politique et cette expression ne
constitue pas une alliance de mots, ce n’est pas un oxymore. La
preuve, c’est que Hegel lui-même a développé une philosophie politique
et même une philosophie de l’histoire : et qu’est ce que l’Histoire
sinon une succession de décisions ou d’actes de nature politique ?
Nous vivons une expérience absolument inédite où le juge,
volontairement ou involontairement vient se mettre en travers du
suffrage populaire. On parle même d’actions ou d’initiatives qui
bafouent les institutions… C’est excessif. L’ancien procureur général
Eric de Montgolfier a confié sur un plateau de télévision que jadis,
le ministère de la justice avait ordonné de ralentir la marche de la
justice lorsque des candidats à l’élection présidentielle présentaient
quelques symptômes appelant instamment à la prudence…
C’est pour cela que je dis que l’amont est préférable à l’aval. Il
fallait agir ou légiférer avant. Ce qui donne, soit dit en passant,
raison à Marine Le Pen lorsqu’elle affirme ne vouloir se rendre à la
convocation de la justice qu’après l’élection. Et si elle venait à
être élue ? Eh bien, elle rendrait des comptes après, au terme de son
mandat. Cela reste une cote mal taillée.
Une chose demeure incontestable : le politique et la politique, telle
qu’elle se pratique depuis au moins la fin de la guerre, ne satisfait
plus personne. On déplorait l’abstention, premier parti politique de
France, mais qui a encore envie de voter ? Je sais que la déploration,
à elle seule, ne peut rien. Notre époque est orpheline d’un Ernest
Renan du XXIe siècle pour nous donner une nouvelle Réforme
intellectuelle et morale de notre pays.
Ai risque de se voir taxer d’angélisme et de naïveté par des
politiciens cyniques (et même pas au sens philosophique de ce terme),
répétons que mieux qu’une petite dose de proportionnelle, c’est une
grande dose d’éthique et de probité qu’il conviendrait d’instiller en
urgence dans un système qui n’inspire plus personne.
Il faudra aussi s’occuper de rénover le fondement même de notre
société, la justice et son fonctionnement.
Maurice-Ruben HAYOUN in La Tribune de Genève du 4 mars 2016

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