08/08/2016

A quoi ressemblerait le judaïsme d’aujourd’hui sans la chute du Temple en l’an 70

A quoi ressemblerait le judaïsme d’aujourd’hui sans la chute du Temple en l’an 70…

La trêve estivale a du bon ; elle permet de sortir des sentiers battus et stimule la spéculation philosophique. Elle permet aussi de lancer des hypothèses assez hasardeuses et d’imaginer ce qu’eût été l’avenir, notre avenir, si elles s’étaient réalisées. Dans ce cas d’espèce, je développe un schéma qui m’obsède depuis un certain nombre d’années : philosophe-historien, je me suis toujours appuyé sur les documents et les événements historiques avérés, sans jamais dévier ni à droite ni à gauche, mais je n’ai pu m’empêcher de penser que l’avenir n’est écrit nulle part. Ceci nous éloigne assurément d’une historiographie croyante, voire religieuse, surtout lorsqu’il s’agit du peuple dit élu et que son histoire personnelle se nomme histoire sainte.


A quoi ressemblerait le judaïsme d’aujourd’hui sans la chute du Temple en l’an 70…

 

La question est donc assez iconoclaste : à quoi ressemblerait le judaïsme aujourd’hui, si les ancêtres des juifs d’aujourd’hui n’avaient pas subi la sanglante défaite de l’an 70 dont les centurions romains furent les artisans sous la conduite de Titus ? Imaginons donc que la petite Judée coule des jours à peu près heureux (le bonheur, une notion si peu juive, hélas) à l’ombre des hyperpuissances de l’époque, l’Assyrie et l’Egypte pharaonique. De temps en temps, quelques chefaillons philistins  s’agitent et menacent les cités du littoral, mais rien de comparable avec ce qui est vraiment arrivé, c’est-à-dire le sac de Jérusalem, la destruction du temple et la déportation des judéens aux confins de l’univers, comme le montre le célèbre bas-relief exhibant les captifs judéens défilant à Rome, comme des vaincus, le chandelier à sept branches à la main.

Sans cette catastrophe nationale d’une ampleur inégalée, les judéens seraient restés chez eux, dans les limites de leur mère patrie. Leurs sages auraient continué d’être des prophètes, des prédicateurs, des prêtres et des Psalmistes. Ils auraient continué à avoir des rois de la lignée davidique et la terrible leçon brandie par le livre du Deutéronome, l’exil et la déportation, ne les auraient même pas effleurés. Le second livre des Rois qui se termine sur un faire-part de deuil, n’aurait jamais vu le jour. Et surtout ce maquis de lois, d’interdits, de règles et de codes (sacerdotal et royal) n’auraient jamais vu le jour. Notamment, le Talmud de Babylone n’aurait pas vu le jour puisque la classe des érudits de la Tora aurait déployé ses activités religieuses dans un tout autre sens. Il faut rappeler que c’est pour se prémunir des violences et des menaces de l’exil et de la déportation que les sages talmudiques ont excogité tant de règles visant à préserver l’intégrité physique et morale de leur peuple. L’historiographie juive que nous connaissons aurait pris un tout autre visage. Et peut-être aurions nous pu découvrir, toucher du doigt, l’essence véritable de ce peuple qui a fait au reste de l’humanité (99%) l’apostolat du monothéisme éthique et du messianisme. Mais même la doctrine messianique qui laissera, dans sa forme laïcisée ou sécularisée, des traces indélébiles dans le socialisme et le communisme, n’aurait peut-être jamais vu le jour. Ou du moins, pas au sein de ce peuple, puisque l’idée d’un avenir meilleur effleure presque instinctivement toute humanité pensante. L’espoir est inhérent à l’esprit humain et Hegel l’a bien noté au premier quart du XIXe siècle en Allemagne : l’espoir fait vivre…

Sans la destruction du Temple de Jérusalem, sans la défaite du peuple et son départ en captivité, les Judéens ne seraient peut-être jamais devenus des juifs (Judaeorum), ils seraient restés ce qu’ils étaient, récepteurs de la révélation du Mont Sinaï, et non pas adeptes d’une religion biblico-talmudique. Ce qui signifie que le christianisme n’aurait peut-être jamais existé ou qu’il n’aurait pas connu un tel essor ni une si fructueuse évangélisation du monde païen. La Loi, en tant que telle, n’ayant pas enfermé dans un grand carcan le penser et le vécu (das Denken und Fühlen) de ce peuple, des personnalités aussi fortes que Jésus de Nazareth et de zélés propagandistes comme Saint Paul se seraient retrouvés sans travail… Evidemment, cette hypothèse ne va pas plaire à tout le monde, notamment aux théologiens catholiques, tenants de la thèse felix culpa, heureuse la faute (d’Adam) qui a permis la venue de Jésus sur terre afin de racheter nos péchés.

Quelles eussent été alors les relations des Judéens, peuple jouissant d’une histoire normale et non pas d’une martyrologie, avec les autres peuples ? Certes, leur monothéisme ombrageux ne se serait pas rapproché du paganisme des Grecs et des Romains, mais ils auraient pu entretenir avec ces grandes civilisations des relations dénuées d’agressivité.

Et la culture européenne, eût-elle, dans de telles conditions, connu autant de splendeur sans la Bible et son Décalogue, charte éthique de l’humanité civilisée ? Non point. Car Athènes et Rome n’auraient alors jamais été porteuses d’idéaux éthiques dignes de ce nom.

Mais revenons à cette équation initiale, les juifs entre l’essence et l’Histoire. Rien de ce qui existe sur cette terre n’échappe à l’évolution historique. Ce qui signifie que nous ne pourrons pas nous placer dans une situation fictive pour en conclure à quoi on pourrait ressembler si des dates marquantes de l’histoire n’avaient jamais eu lieu.

Si l’on devait faire preuve d’humour, on pourrait ajouter quelque chose, que personne de sensé n’aurait regretté, n’aurait jamais vu le jour : l’antisémitisme ! Si l’histoire juive n’avait pas connu autant d’aléas et de vicissitudes, les juifs seraient restés chez eux et n’auraient pas connu cette errance qui a duré deux mille ans avant de retrouver enfin une patrie.

Mais au plan intellectuel ou spirituel, sans cette évacuation forcée de sa patrie, le peuple d’Israël n’aurait pas développé son génie dans tant de domaines . C’eut été un terrible appauvrissement. Comme le notera le Maharal de Prague dont le nom est indissolublement lié à la légende du Golem, l’exil est un puits : c’est une source d’eau vive et vivifiante mais cela peut être aussi un trou noir…

Au dix-neuvième siècle, on parlait, surtout de l’autre côté du Rhin, de l’essence du judaïsme ; aujourd’hui, en France, on préfère s’interroger sur l’identité juive. Toujours au siècle dernier, date de naissance officielle du sionisme politique, les juifs furent sommés de choisir entre deux définitions de soi qui se voulaient mutuellement exclusives dans l’esprit de leurs concepteurs : se conduire comme une simple communauté religieuse parmi d’autres, c’est-à-dire privilégier l’existence d’un lien religieux fédérateur capable de s’insérer dans un ensemble plus vaste, ou bien se considérer comme une communauté nationale, c’est-à-dire un peuple doté d’une langue spécifique, d’une histoire propre et d’un territoire.

Là aussi, on peut imaginer un véritable bouleversement : comme les juifs n’auraient jamais quitté leur territoire nationale, le sionisme politique aurait été obsolète : à quoi aurait il servi puisque l’écrasante majorité de la population autochtone serait restée chez elle…

Mais l’identité ou l’existence juive a toujours été éclatée et ce constat a périodiquement conduit les chefs politiques ou religieux de la nation à chercher à structurer son essence autour de quelques grands principes. Les Docteurs de l’Écriture, aussi appelés les disciples des Sages, ont reconstruit l’essence de leur peuple autour de la Torah qu’ils voulurent formatrice d’opinion et fondatrice d’identité.

Sans ces catastrophes nationales de grande ampleur, l’identité juive n’eût pas été exclusivement religieuse. En effet, la défaite militaire et l’occupation du sol national ont donné le coup de grâce à la caste sacerdotale, à l’armée et aux élites politiques. Les seuls «bénéficiaires» de cette triple tragédie furent les érudits des Ecritures, lesquels ne se sont pas privées de modeler un judaïsme à leur image…

Ce judaïsme se fonde sur la révélation du Sinaï et le don des Dix commandements. Le principe qui gît au fondement de cette révélation est l’alliance entre Dieu et l’homme. L’alliance est le pivot de ce monothéisme éthique qu’est devenu le judaïsme au fil des siècles. Dieu se met, pour ainsi dire, en quête de l’homme qu’il a créé, dont il ne veut pas la perte et qu’il entend, au contraire, aider à trouver la félicité ici-bas et l’immortalité dans le monde à venir. Il promulgue donc à son intention une loi lui permettant de faire le départ entre le bien et le mal, entre le permis et l’interdit. Quelle est cette loi ? C’est la Torah. L’Église désigne cette Torah sous le nom d’Ancien Testament ou bien parle de la Loi et des prophètes.

Mais le judaïsme ne serait pas devenu ce qu’il est aujourd’hui et la Torah elle-même n’aurait pas eu la place prépondérante qui est désormais la sienne si le Temple de Jérusalem, comme on l’a dit plus haut, n’avait été détruit, entraînant le peuple juif dans un exil de plus de deux mille ans. C’est ce va et vient entre l’essence originelle du judaïsme biblique d’une part, et ce que l’Histoire en a fait d’autre part, qui rend l’identité juive difficilement classable. L’exil, en hébreu la galout, est devenu une catégorie fondamentale du penser et du vécu des juifs.

C’est dans cet exil bimillénaire que le peuple juif a pu puiser une énergie considérable et générer beaucoup plus d’œuvres spirituelles, philosophiques et religieuses qu’il n’en avait produites sur le sol ancestral. Bien que la tradition juive religieuse voie en l’exil le mal absolu, on peut parler avec le philosophe allemand Hegel de la «formidable positivité du négatif». Ernest Renan, titulaire, au siècle dernier, de la chaire d’hébreu et d’araméen au Collège de France, exprimait presque la même idée sur un ton plus incisif : on peut, écrivait-il en substance, pardonner au peuple juif d’avoir écrit le Talmud puisqu’il a offert la Bible à l’humanité…

C’est dans ce document que le peuple juif a trouvé sa conception fondamentale de Dieu, de l’univers et de l’homme. C’est encore ici, dans le Deutéronome plus précisément, le livre le plus chaleureux du Pentateuque, que se lit le résumé le plus dense et le plus émouvant de l’aventure juive : Deut. 26 ; 5-9 : «…Mon père était un Araméen errant qui descendit en Égypte pour y vivre dans un tout petit groupe mais qui y devint grand, puissant et nombreux. Les Égyptiens nous firent du mal, ils nous opprimèrent et nous soumirent à un dur labeur. Nous implorâmes l’Éternel, le Dieu de nos pères, Dieu entendit notre voix, il vit notre misère, notre corvée et notre oppression. D’Egypte, Dieu nous fit sortir par une main forte, une main tendue, un miracle grand, des signes et des prodiges. Puis il nous fit parvenir en ce lieu et nous donna ce pays, pays ruisselant de lait et de miel. » Ici se trouvent réunis tous les «mythes fondateurs» de l’épopée juive, de la «descente» en Égypte à la «montée» en terre d’Israël. L’écriture de l’Histoire, l’historiographie juive, fut imprégnée de l’esprit rabbinique dont elle incarnait les idéaux.

Comment conclure une telle conception fictive de l’histoire juive ?  L’histoire juive semble être une métahistoire répondant aux seules injonctions divines dont on ne parvient pas à percer le secret.

Ici, l’histoire et l’essence restent indissolublement liées.. Je reprends une phrase sibylline d’Emmanuel Levinas car je ne trouve rien de mieux à proposer : Je n’ai aucune idée mais l’idée de l’idée de ce qu’il faudrait avoir… 

15:01 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

Les commentaires sont fermés.