27/04/2015

Un anniversaire peu ordinaire au château de Vaugrineuse

Un inoubliable anniversaire au château de Vaugrineuse

Une pluie fine tombe sur Paris ce dimanche, peu avant midi, alors que je m’installe au volant de ma voiture pour rejoindre ce château dont je ne soupçonnais guère l’existence il y a tout juste trois semaines, lorsque Daniel m’annonça son intention de fêter avec un éclat tout particulier l’anniversaire de sa chère maman. Pour m’y rendre, je sais qu’il faut franchir le pont de Sèvres , prendre la direction de Chartres (ville sur laquelle veille avec dévouement et compétence mon ami le préfet Nicolas Quillet) et changer de direction en arrivant aux Ulis. La pluie fine continue de tomber mais, dès que nous quittons l’autoroute, mon attention est attirée par d’immenses espaces boisés, des terres agricoles, des fermes du siècle dernier, bref un tout autre paysage que celui d’une cité de la région parisienne. Je trouve des panneaux indicateurs mentionnant des toponymes dont j’avais entendu parler mais des lieux où je ne m’étais jamais rendu précédemment.


Un inoubliable anniversaire au château de Vaugrineuse


Au fur et à mesure que nous nous enfonçons dans cette campagne si paisible et si verdoyante, j’ai l’impression d’être à des centaines de kilomètres de mon arrondissement ; or, nous n’avons roulé qu’une petite demie heure quand je vois ce fameux château de Vaugrineuse, une superbe propriété où doivent se tenir les festivités d’anniversaire d’Annie, baptisée pour la circonstance Nanouche for ever… . Quelques voitures sont déjà là, mais la reine de la fête est censée ne pas savoir que toute sa famille au grand complet (époux, frères et sœurs, enfants, conjoints, petits enfants, membres de la famille) sont là pour lui souhaiter un très joyeux anniversaire.

Les minutes s’égrènent et par vagues successives les invités arrivent. Je rentre dans le château et découvre des pièces de réception absolument somptueuses. Dans la salle où de superbes tables sont dressées, je remarque un immense tigre empaillé, la bouche ouverte révélant de redoutables canines. Su l’autre meuble trône une belle maquette du Normandy. Dans le couloir, j’avais déjà vu un énorme lézard, empaillé lui aussi. Le maître de céans nous accueille avec une certaine distinction, en remarquant quelque chose de rouge et de blanc à ma boutonnière… Je lui dis mon admiration pour cette si belle demeure, si bien entretenue, je le congratule aussi pour sa belle bibliothèque, sans rien dire de ma profession et de mon amour des livres.

Mais l’agitation ambiante m’arrache à mes pensées, on signale la venue de la reine de la fête, qui répond au doux nom d’Annie Marie-Antoinette ( ce sont là ses prénoms, je n’invente rien) et naquit il y un certain nombre d’années dans la belle cité balnéaire d’Agadir, ville à majorité berbère, détruite hélas à plus de quatre-vingt pour cent par un tremblement en février 1961.  Mais reconstruite depuis.

Tous les invités se dissimulent et lorsqu’Annie-Marie-Antoinette pénètre dans la salle, c’est un crépitement d’applaudissements suivis d’une vibrante musique dirigée par un excellent disquaire. Visiblement, la reine de la fête s’attendait à une surprise, mais l’émotion, assez maitrisée, je dois dire, l’avait gagnée dès la première seconde ; voir ainsi réunie toute sa belle famille, venue lui rendre hommage en ce jour anniversaire ne peut vous laisser indifférent. Et la dame à laquelle me lie une très étroite parenté familiale est visiblement émue mais contenue.

Ce qui s’ensuivit fut encore plus émouvant. Daniel, son cher fils avait tout organisé au cordeau..  Les convives se mirent à table et le champagne coulait dans les coupes. Je me fis servir une coupe d’une excellente marque, reconnaissable à la rotondité de sa bouteille. Et la boisson à bulles était très bien frappée. En lisant dans les folios talmudiques la description du festin que Dieu est censé offrir, à la fin des temps, aux Justes qui l’on servi sur terre, je me suis souvent demandé à quoi pouvait bien ressembler ce nectar conservé dans ses raisons depuis les six jours de la création. Eh bien, je pense que c’est ce champagne que je dégustais avec modération lors de l’anniversaire.

Danielle, son frère Jérémy et ses sœurs Sylvie, Sophie et Elisabeth, font de l’animation et demandent à leur mère d’ouvrir les cadeaux dont certains étaient somptueux. Mais tous furent offerts avec cœur. Dinah, sœur d’Annie Marie-Antoinette, et d’autres cousins, avaient fait le déplacement depuis Israël : c’est dire l’importance de l’événement.

Jacques, l’heureux époux de la reine de la fête, arborait la mine réjouie des beaux jours. Il eut l’élégance de me féliciter pour ma prestation de la veille où j’avais poussé la chansonnette dans une langue si éloignée du français mais que Annie-Marie-Antoinette a pratiquée dans sa ville natale d’Agadir.

Le repas fut succulent. Mais l’instant le plus émouvant arriva lors de la projection de diapositives retraçant la vie d’Annie-Marie-Antoinette. Cette femme remarquable à tout point de vue, a eu plusieurs vies : rescapée avec toute sa famille du tremblement de terre d’Agadir, elle émigra en Algérie, jadis sous souveraineté française et finit par se fixer à Paris.

Ses enfants diffusèrent donc des photos de sa ville natale avant le cataclysme, on vit avec une forte émotion les photos de ses parents, de leur mariage, de ses sœurs plus jeunes. Enfin toutes les étapes de sa riche existence. Je me suis souvent demandé ce qu’eut été notre existence si ce tremblement de terre n’avait pas eu lieu. Ou pire encore, si nous avions fait partie des victimes. Que serait devenue Annie-Marie-Antoinette ? Aurions nous été tous réunis autour d’elle dans ce château de la région parisienne ? Serions nous restés ce que nous sommes ?

En tant que philosophe, je me suis souvent demandé si l’avenir était gravé quelque part. Si nous avions un libre arbitre ou s’il y avait vraiment un hasard, ou au moins un déterminisme relatif… On ne le saura jamais car ce qui n’a pas eu lieu n’aura jamais lieu et ce qui a été ne peut pas ne pas avoir été. Le livre biblique que je préfère est, on l’aura compris, l’Ecclésiaste, rédigé par un Juif désabusé, revenu de tout, vers 225 avant notre ère. Certes, je ne partage pas son pessimisme foncier mais certaines de ses interrogations me touchent, m’interpellent même. Questions qui demeureront sans réponse : car c’est en Algérie qu’Annie-Marie-Antoinette a rencontré l’homme de sa vie, c’est elle qui lui a donné cinq magnifiques enfants, lesquels sont presque tous mariés et ont fondé une famille. Mais sans ce tremblement de terre, aurait elle rencontré l’homme dont elle partage la vie depuis cinquante-trois ans ?

Un important philosophe allemand, hélas très controversé, Martin Heidegger, pour ne pas le nommer, a dit que nous étions littéralement jetés (geworfen) dans le flux de l’existence. Qu’est ce à dire ? Prenant une marmite, versez y une ou deux boîtes de petits pois, remuez le tout énergiquement et vous verrez comment ces pois se heurtent, s’éloignent, se rapprochent ou fusionnent les uns avec les autres. Mais nous sommes les pois en question, trimballés, ballottés d’un endroit à l’autre, sans savoir comment ni pourquoi. Mais l’idée que quelqu’un, là-haut, a décidé de tout, bien avant nous, sans nous consulter, est littéralement insupportable. Mais je m’éloigne, sans m’égarer. Car en voyant défiler sous mes yeux humides d’émotion, les photos de nos chers disparus, en me voyant apparaître dans une barboteuse de bébé ou dans la tenue d’un petit écolier, âgé de 7 ans, je prends conscience du temps qui passe, un temps qui est un flux ininterrompu, un fleuve qui ne cessera jamais de couler, avec ou sans nous. Quand j’étais jeune étudiants-philosophe, une phrase de l’un de mes maîtres en Sorbonne m’avait vivement touché : il avait dit qu’il y a sous nos pieds bien plus d’hommes que sur la terre. En gros, l’humanité est constituée de plus de défunts que de vivants !

Les chants et les hommages me rendent moins maussade, mais l’émotion revient au fil des témoignages, irrépressible, inextinguible. C’est toute une vie qui défile sous nos yeux ébahis. Annie que je plais à appeler de ses prénoms complets Annie-Marie-Antoinette semble de marbre. Pas une larme, pas un trémolo dans la voix, je vais finir par croire que les hommages rendus sont vrais et fondés. Quelle femme ! Elle a eu plusieurs vies : fille, sœur, épouse, mère, PDG dans le secteur de l’agro-alimentaire !

Cette femme a eu une ou plusieurs vies alors que d’autres ont un destin, c’est-à-dire ne peuvent agir librement mais sont condamnés à subir la loi d’airain du destin. Certes, dans son existence, elle dut affronter son lot d’épreuves, mais d’après ce que je sais, elle est toujours parvenue à faire d’une épreuve une force…

Quelle maîtrise de soi ! A la fin de tous ces témoignages, il fut demandé à la reine de la fête de dire quelques mots. Alors que son mari avait lu un excellent papier où il soulignait son attachement et son amour pour elle, Annie-Marie-Antoinette se leva, fixa l’assistance droit dans les yeux et répéta trois fois : je vous aime, je vous aime, je vous aime ! On croirait entendre le Cantique des Cantiques dans une version largement miniaturisée…

Tout être humain se rapproche de ses racines avec l’âge. Savez vous ce que ses enfants et tous les membres de sa famille lui offrent, outre les cadeaux déjà apportés par les invités ? Vous ne le devinez pas ? Vous donnez votre langue au chat ? Alors, je vous le dévoile : il s’agit d’un voyage à Agadir avec ses trois filles ! Elle veut, dit elle, leur montrer d’où elle vient, ce que fut sa vie jusqu’à l’âge de 14 ans avant que ce tremblement de terre ne vint tout bouleverser… La famille, c’est la transmission, la culture, c’est l’assimilation à des faits et gestes commis depuis la nuit des temps.

Annie-Marie-Antoinette a probablement lu le grand philosophe allemand Hegel, mort à Berlin en 1832, qui parlait de la formidable positivité du négatif. En vivant ce tremblement de terre auquel elle et sa famille échappèrent par miracle, elle a pu donner toute sa mesure dans un autre univers. Plus loin de nous, mais plus proches des racines spirituelles et religieuses d’Annie-Marie-Antoinette, il y a le livre des Juges où Samson qui avait, nous dit-on tué de ses mains un lion, symbole de la surpuissance et de l’amertume de la mort, découvre dans la même grotte une ruche pleine de miel. Il a cette phrase proverbiale : de l’amer est sorti le doux (en hébreu biblique : mé’az yatsa matok).

Le tremblement de terre a permis à Annie-Marie-Antoinette de s’accomplir sans peine ni dégâts. Un peu comme le voyage mystique des quatre dont seul rabbi Akiba s’en tira indemne : il est rentré en paix et est sorti en paix : nikhnas be chalom we-yatsa be-chalom.

Fêter un anniversaire, c’est se replonger dans le passé, son passé, un actif ou un passif que nul, aucun d’entre eux ne peut éradiquer. Marguerite Yourcenar a dit que les souvenirs ne sont que les traces du passé dans notre mémoire…

Mais on a passé, on n’est pas son passé. Il est une partie de nous. Il n’est pas notre Tout. Et d‘ailleurs, seul Dieu en a connaissance.

MRH in TDG de demain le 27 avril

 

 

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