04/08/2014

Comment le philosophe allemand Franz Rosenzweig a expliqué son retour au judaïsme

Comment le philosophe allemand Franz Rosenzweig a expliqué son retour au judaïsme

On a déjà eu l’occasion de parler de cet éminent penseur, auteur de l’Etoile de la rédemption, parue en 1921, et qui mourut prématurément en 1929 suite à une paralysie de tous ses muscles. Cet homme avait traversé une grave crise religieuse qui le mena au bord de la conversion, comme ses deux cousins germains, Hans et Rudolph Ehrenberg, les petits fils d’un grand pédagogue réformiste Samuel Méir Ehrenberg qui, selon les dires de Léopold Zunz,  alors élève de l’établissement dirigé par cet homme, fit passer cette école du Moyen Age à l’époque moderne, en un après-midi ! En quoi faisant ? En réduisant drastiquement la part des matières traditionnelles au profit des disciplines dites profanes. Mais lorsqu’il reviendra clairement au judaïsme et aux pratiques juives, Rosenzweig exprimera un certain mépris pour un homme qui, volontairement ou involontairement, prépara l’apostasie de ses propres petits enfants…


Comment le philosophe allemand Franz Rosenzweig a expliqué son retour au judaïsme


Mais je voudrais axer ici mon propos sur la lettre-confession, document assez rare dans la littérature philosophique moderne, écrite par Rosenzweig et adressée à son maître de l’université de Berlin, pour lui dire en des termes très personnels, voire intimes, qu’il tournait résolument le dos à toute idée de carrière universitaire…

De quoi s’agit-il ? Au cours de l’été 1920, Rosenzweig publie sa thèse de doctorat sur Hegel et l’Etat, un travail qu’il avait préparé sous la direction de son maître, le célèbre historien allemand Friedrich Meinecke (1862-1954). Impressionné par la prestation de son ancien étudiant, ce dernier lui proposa une charge de conférences à l’université de Berlin, que Rosenzweig déclina poliment mais fermement. Et pour bien se faire comprendre, Rosenzweig décida d’envoyer à son ancien directeur de thèse une longue lettre d’une incroyable sincérité, une missive qui met à nu l’âme du jeune homme, parle en termes clairs de sa crise existentielle et de son ralliement sans équivoque à un judaïsme enfin retrouvé.

Meinecke fut interloqué à la lecture de cette lettre, lui le grand historien aux idées libérales mais aussi un peu antisémites, qui offrait à un jeune juif de faire carrière dans une grande université allemande, sans rien exiger en retour, pas même un baptême de pure forme, essuyait un refus net et clair. C’est que Rosenzweig avait, par courtoisie, rendu visite à Meinecke à Berlin pour lui dire sa façon de penser et il semble, selon toute vraisemblance, que le message de l’ancien disciple ne soit pas passé auprès de l’intéressé au cours de cet entretien. D’où la nécessité de la lettre qui commence d’ailleurs par s’en référer à la visite et exprime le souhait de mieux développer le cours nouveau pris par la vie de Rosenzweig.

Mes talents d’érudit ne sont pas en cause, mais ce qui prime à mes yeux, dit Rosenzweig, c’est ce que je veux en faire, comment je veux désormais configurer ma vie. Et il affirme que Meinecke se trompe en pensant que la crise qu’il a traversée n’est qu’une excroissance à l’échelle individuelle de la catastrophe subie par l’Allemagne impériale : la capitulation, les émeutes, les grèves générales et l’inflation ruineuse frappant tous les habitants de ce pays.  Bien qu’il soit très difficile de parler de tels sujets, Rosenzweig reconnaît qu’il avait commis une erreur en tenant de motiver son refus par des considérations historiques plus objectives. Il prie donc son ancien maître de prêter attention aux propos qui vont suivre.

Et Le philosophe commence par parler de la crise vécue en 1913 : on se souvient que l’un de ses amis, l’historien juif converti  Eugène Rosenstock (il ajoutera par la suite le nom de son épouse au sien, Huessy), s’était converti au christianisme et lors d’une longue nuit de débats passionnés, enjoignant à Rosenzweig de suivre son exemple, car, dit-il, le christianisme était apte à apporter des réponses  aux questions qu’il se posait. Durant les mois de juillet à octobre de cette même année 1903, Rosenzweig était à un cheveu de se faire chrétien. Comme on l’a vu dans un précédent article publié ici même, après avoir assisté à un office de kippour, il décida de rester ce qu’il était : un juif.  Cette crise Rosenzweig souligne qu’elle équivalait à un collapse, un effondrement. Il réalisa soudain qu’il était juché sur un tas de  décombres et que la route suivie jusqu’ici, était bordée de fantômes et de choses inconsistantes. Et cette route était bien celle que ses talents lui dictaient de suivre. Il réalisa aussi qu’il était abject de se soumettre à son seul talent lequel asservissait son moi profond. Rosenzweig va jusqu’à écrire qu’il avait horreur de lui-même, que son moi lui inspirait un profond dégoût. Il reconnaît que son insatiable appétit de formes l’avait projeté dans ses recherches historiques : l’histoire n’était pour lui qu’une pourvoyeuse de formes, rien de plus.

Parmi les lambeaux de mes capacités, je me mis en quête de mon moi,  et dans la diversité je cherchai l’unité. C’est alors que j’amorçais une descente (on ne peut parler de ces choses là qu’à l’aide de métaphores) au sein de la chambre forte de mon être, un lieu où mes talents ne pouvaient plus me poursuivre ; je me rapprochais alors de ce coffre de trésors dont je savais l’existence et que je visitais de temps en temps afin de voir ce qui s’y trouvait. Ces moments furent pour moi les plus cruciaux de ma vie. Mais ces petites inspections ne me suffisaient plus. Je me mis donc à creuser de mes mains, inlassablement, espérant découvrir ce qui s’y trouvait de plus profond. Elles n’y arrivèrent jamais.  Et je me retrouvais les bras chargés de pacotille, oubliant dans mon effervescence qu’il s’agissait là de mon être le plus intime. Je remontai ensuite aux étages supérieures et étalais devant mes propres yeux ce que j’avais découvert au plus profond de moi-même : ces trésors n’avaient pas pâli à la lumière du jour. Je contemplai enfin mes propres trésors, mes possessions les plus personnelles,, des choses transmises par héritage et non empruntées. En les possédant, en les régentant,  j’avais acquis quelque chose de tout à fait nouveau, le droit de vivre, tout en ayant des talents ; car désormais, je disposai de mes talents et non l’inverse : mes talents n’avaient pas fait de moi leur esclave.

Cette évolution a permis à Rosenzweig de passer de l’histoire à la philosophie, c’est-à-dire de l’inanimé au vivant. Mais il ajoute que l’érudition, la spécialisation, ne sont plus ses objectifs. Sa vraie vie est désormais placée sous le signe de ce qu’il nomme «mon judaïsme». Cette conversion de l’historien en philosophe a donné naissance à un homme nouveau, à un homme aussi, tout simplement : et cette vision ne fut pas celle d’un fantôme car, dit Rosenzweig, il ne s’est jamais aussi solidement senti que depuis ces sept dernières années (de 1913 à 1920). Voici une phrase qui veut tout dire : l’homme qui a écrit l’Etoile de la rédemption est d’un tout autre calibre que celui qui a commis Hegel et l’Etat.

Certes, les difficultés, les exigences du jour, que Rosenzweig doit affronter quotidiennement depuis qu’il dirige le Freies Jüdisches Lehrhaus (le Beth ha Midrash) ne sont pas ce qu’il a de plus passionnant mais elles constituent désormais le cœur même de son existence. La science (Erkennen), écrit il, ne m’apparaît plus comme une fin en soi. Elle n’est plus qu’un moyen au service de l’humanité. On sent ici une critique de la science du judaïsme de l’époque. La curiosité scientifique et l’insatiable appétit esthétique n’occupent plus la majeure partie de son existence. Je ne me mets en quête de quelque chose, dit Rosenzweig, que si la question se pose vraiment. Par des hommes et non point par des savants ou des érudits.

En chaque savant, il y a un homme, un homme qui s’ informe et reste dans l’attente de réponses. Je veux bien répondre au spécialiste en tant qu’homme mais non point au représentant d’une discipline, ce fantôme inquisiteur et insatiable, ce vampire qui le dépouille de son humanité. Je voue une haine tenace à ce fantôme comme à tous les fantômes, ses questions n’ont aucun sens à mes yeux. En revanche, les questions posées par des êtres humains ont de plus en plus d’importance pour moi. ; c’est ce que j’entends par l’expression : le savoir et la science sont un moyen.

Ces explications sont de nature à expliquer que Rosenzweig se tienne à l’écart de l’institution universitaire. Rosenzweig rejette (comme Nietzsche, d’ailleurs) cette science qui déshumanise. Et surtout, il veut que son judaïsme soit reconnu comme un élément majeur, moteur, de tout son être.

Est ce que Meinecke a bien compris le degré d’engagement de son ancien étudiant ? Ce n’st pas sûr, il s’est contenté de dire que Rosenzweig avait trouvé refuge dans une forme de judaïsme spiritualisé.

Je voudrais enfin ajouter quelques lignes à propos d’une lettre que Rosenzweig avait envoyé à son cousin converti, Hans Ehrenberg, qui souhaitait lui rendre visite… une veille de sabbat ! Le 15 septembre 1920, Rosenzweig écrit cette lettre où il avertit son visiteur de l’imminence des grandes fêtes juives de Tichri et ne souhaite pas le voir débarquer chez lui à cette occasion. Il lui communique donc les dates des fêtes et lui explique aussi, comme une leçon de choses, en quoi consiste le sabbat. Il y a là une fine ironie car ce Hans Ehrenberg et son frère Rudolph ne sont autres que les petits fils de Samuel Méir Ehrenberg, le pédagogue réformiste de l’école juive de Berlin, la Samson-Schule…… A quoi cela a t il servi, dit le philosophe juif de réformer une école pour pousser ses propres descendants dans les bras de l’église ?

Tu dois, écrit Rosenzweig, te représenter le sabbat comme une fête familiale ou un anniversaire. Lors d’anniversaires, la famille reste à la maison et si un visiteur ou un invité arrive, il prend part aux festivités. Les gens ne viennent pas en visite ce jour là, ni pour le repas ni après le repas pour une heure ou deux. C’est une journée de célébration familiale, pas pour des visites. Le philosophe juif dit à son cousin que s’il vient pour cette journée là, il devra se soumettre à des règles strictes, par exemple s’abstenir de téléphoner. En outre, il faudra prévenir la maîtresse de maison à l’avance du fait des préparatifs qui sont assez considérables. Mais en cas d’urgence, on peut profaner la sacralité du sabbat. Et l’auteur fait allusion qu’il avait raté à Heidelberg pour cette même raison.. On le voit, Rosenzweig avait victorieusement surmonté cette crise de 1913 qui a bouleversé le cours de son existence.

Rosenzweig revient de loin. Il fut le philosophe qui a le mieux, le plus intimement apprcié le christianisme, en tant que juif, c’est-à-dire qui ai vraiment compris que le débat avec cette religion n’est autre que le débat entre nous et… nous-même.

Maurice-Ruben Hayoun

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