24/03/2014

MArtin Buber, la monarchie de Dieu

Martin Buber, la monarchie de Dieu*

Voici un ouvrage qui a probablement le plus occupé l’esprit de l’auteur lequel le publia au milieu des années trente et le réédita deux fois, notamment à la fin des années cinquante, en y intégrant des ajouts et surtout des réponses aux critiques dont il fit l’objet, de la part de biblistes confirmés comme Otto Eißfeld et Gerhard von Rad, pour ne citer que les représentants les plus connus de la haute critique.

Buber n’a pas voulu reprendre dans ce contexte le néologisme de Flavius Josèphe, théocratie pour qualifier le règne de Dieu en Israël. Il a préféré s’en tenir au terme monarchie (Königtum Gottes) car il voulait mettre en exergue le vocable sémitique malk et son adaptation hébraïque mélékh.. L’auteur cherche à savoir à quand remonte cette désignation du Dieu-roi et ce qu’elle recouvre : s’agissait il, aux débuts de l’histoire israélite, d’un commandeur, d’un capitaine, une sorte de divinité tutélaire dont l’appui était indispensable en temps de guerre ? On se souvient qu’aux origines de la monarchie hébraïque se trouve la volonté d’avoir un roi dont la fonction première est de livrer les combats et de conduire l’armée à la guerre. On se souvient que c’est bien ce qu’on lit dans le premier livre de Samuel. Mais on peut se demander si cette notion de Dieu-roi n’est pas une adaptation du vieux mythe oriental de Baal ou de Mardouk …

Comme il l’avait fait précédemment dans son livre intitulé La foi des prophètes (je cite l’édition allemande de 1984, pp 55-68), Buber s’intéresse de très près au hiatus détecté par la critique biblique, entre, d’une part, la divinité qui s’était révélée aux patriarches (El ou El Shaadaï), et, d’autre part, le Dieu tétragrammate (YHWH) qui s’est révélé à Moïse sur le Mont Sinaï (Ex. 6)… C’est ce que l’on nomme l’hypothèse kénite, du nom de la tribu de Jethro, le beau-père de Moïse qui aurait, selon cette hypothèse, réalise une double opération : donner sa fille comme épouse à Moïse et lui transmettre aussi le nom de sa propre divinité… En somme, le Dieu que Moïse aurait apporté aux Hébreux ne serait pas celui de leurs ancêtres mais une divinité madianite, étant entendu que le Sinaï se trouve bien sur le territoire de cette même tribu.

Il est impossible de nier ce problème magistralement exposé par l’ancien bibliste Albrecht Alt, le maître de Martin Noth : dans le chapitre 6 du livre de l’Exode, les rédacteurs ont indéniablement tenté d’établir un raccord en spécifiant ceci : je me suis révélé à tes pères Abraham, Isaac et Jacob mais je ne me suis pas fait connaître d’eux par mon nom YHWH…

L’enjeu ici est de montrer à quand remonte la relation  de divinité tutélaire et de clan protégé par elle, en l’occurrence le Dieu-roi et son peuple, le clan de Jacob, devenu, par la suite, le peuple d’Israël. Les spécialistes ont relevé que la monarchie incarnée, pas celle de Dieu, a toujours posé problème à Israël qui ne reconnaît qu’n seul roi, son Dieu tandis que tous ceux qui revêtent les vêtements royaux ne sont jamais que des vicaires de Dieu sur terre. Buber commence d’ailleurs son livre par des développements sur Gédéon-Yeroubaal qui, fait exceptionnel, refuse le pouvoir royal alors qu’on l’offre à ce général victorieux. La réponse est claire mais inattendue : ni moi, ni aucun de mes descendants ne régneront sur vous… Seul Dieu est votre roi. ! Voilà un couplet antimonarchiste bien clair. Un peu plus loin, au chapitre 9 du livre des Juges, il y a cette fameuse parabole orientale de son fils Yotam qui ridiculise les gens de Sichem portant à leur tête un incapable, voire même un vaurien. Les arbres de la forêt proposent, entre autres, à la vigne et à l’olivier de régner sur eux. Tous les arbres fruitiers ou utiles à la vie déclinent l’offre, à l’exception du buisson qui leur promet désastre et ruine (qu’un feu sorte de moi et consume la forêt). Il n’existe pas condamnation plus dure de la royauté humaine. Certains spécialistes ont nuancé leur jugement arguant que la condamnation ne vise que les rois impies… Je ne le pense pas car l’idée qui gît au fondement de cela est toujours la même : c’est Dieu seul qui règne sur Israël. Mais les critiques ont parlé non d’un livre mais de LIVRES des Juges, tant les histoires qui y sont relatées proviennent de contextes divers et ont été enchâssées dans une gaine univoque qu’on nomme le pragmatisme à quatre termes : Israël se conduit mal, pour le punir de ses manquements Dieu envoie un oppresseur qui le soumet, Israël se repent et Dieu envoie un libérateur, i.e. un juge qui boute l’envahisseur hors de ses frontières. Le première partie de ce livre des Juges est foncièrement antimonarchiste tandis que la seconde, du chapitre 17 à  21 est orientée dans un sens inverse.

Cette notion d’un Dieu-roi, voire des dieux ou de divinités mineures, qui règne sur la terre comme un souverain sur ses domaines, est peut-être esquissée dans un commandement du Lévitique (25 ;23) lequel stipule :  Car la terre m’appartient et vous n’êtes pour moi que des étrangers et des hôtes… Buber se livre aussi à une vaste rétrospective de cette notion dans le Proche Orient sémitique ancien afin de voir comment cette idée a cheminé pour parvenir aux textes bibliques où il a fini par s’imposer.

Avant l’installation de la politie, c’est-à-dire à l’époque tribale lorsque l’entité politique n’était qu’une amphictyonie de tribus qui s’étaient mises d’accord sur la fréquentation et l’entretien en commun d’un sanctuaire, le malk (en hébreu mélékh) était une sorte de divinité tutélaire cheminant aux côtés d’une horde en marche, des nomades dont les pérégrinations ne cessaient jamais. On comprend mieux les passages bibliques retraçant les voyages d’Abraham, l’exode hors d’Egypte et la traversée du désert pour parvenir en Terre promise. Lors de ces pérégrinations, une colonne de lumière ou une simple nuée accompagne les migrants pour les guider et les protéger : c’est là l’une des fonctions du malk.

Dans le chapitre intitulé, YHWH le mélékh, Buber retrace le cheminement du Dieu tribal en vue de devenir le Dieu de l’univers, celui que la Bible dénomme le Dieu des cieux et de la terre. Mais ce Dieu n’est pas confiné dans les cieux, il accompagne sa créature sur cette terre, étend sur elle sa main protectrice et va même au devant de ses désirs. Ceci est bien illustré par le cas du patriarche Jacob qui se livre à une très naïve profession de foi dans les chapitres de la Genèse. Voir le verset 46 ;2 où ce Dieu dit à Jacob : je descendrai avec toi en Egypte et c’est moi qui t’en ferait remonter… Il s’agit donc d’un Dieu conducteur, qui chemine aux côtés de celui qu’il a choisi. Ceci est encore plus évident en Exode 13 ;17, un verset auquel nous avons fait allusion plus haut : de nuit comme de jour, Dieu veille et guide.

Mais que signifie au juste l’expression Adonaï Tséva’ot, généralement traduit par le Dieu des armées ? S’agit il d’une formation au génitif, le Dieu des armées ? De quelles armées parle-t-on? Célestes ou terrestres ? On se demande si cette expression qui s’est taillée la part du lion dans la Bible hébraïque était vraiment telle quelle à l’origine ou s’il s’agissait d’un autre syntagme, Elohé tséva’ot ? Il existe aussi une autre expression qui ne laisse pas d’étonner et qui connaît une occurrence remarquable dans le livre de Samuel (I 17 ;45) lorsque David affronte Goliath, El ma’arékhot Israël, ce qui signifierait, le Dieu des guerres d’Israël La connaissance du nom d’un dieu, le théonyme, revêtait une importance cruciale dans l’Egypte ancienne car cela conférait un certain pouvoir sur la divinité concernée. D’où la notion d’invocation du Nom qui vous répond si vous utilisez  la bonne méthode, le bon Nom. Mais cette manière de conjurer la divinité n’ouvre pas la voie à la magie, même si cela ne manquera de se produire tardivement dans l’histoire religieuse d’Israël. En fait, en livrant son nom, Dieu se fait connaître, donc se révèle. Mais son essence intime est incognoscible: cela rejoint la question que les kabbalistes du XIIIe siècle se poseront : qu’est ce qui se révèle de ce Dieu, au cours de sa théophanie du Sinaï ?

On assiste à une sorte de fusion entre le Dieu tribal des esclaves sortis d’Egypte et l’image d’un roi que ces hommes observent chez d’autres peuples. C’est la raison pour laquelle, le seul vrai roi d’Israël a toujours été Dieu, même à l’époque royale. Il reste que le terme mélékh (roi) connaît une étonnante proximité avec un terme très ressemblant qui se situe pourtant aux antipodes : le moloch, cette divinité cananéenne sanguinaire, dont le nom est formé sur la même racine MLCh et qui exigeait des sacrifices de nouveau-nés ; or, les rédacteurs bibliques ont voulu établir un cordon sanitaire infranchissable, hermétique entre le Dieu d’Israël et ce Moloch contre lequel même le prophète Jérémie (7 ;31 19 ;5 et 32 ;35) élève la voix. Pourtant, cette notion de sacrifices humains, notamment d’enfants, transparaît dans d’autres contextes, lors de la plaie d’Egypte visant les premiers nés... On garde aussi en mémoire  le passage (kaddésh li kol békhor…) qui clame que tout premier né est à YHWH qui le revendique, tant chez l’homme que chez l’animal. Certains traits du Moloch sont indéniablement entrés dans le culte du Dieu unique, même si la conscience juive ancienne s’est affinée au fil des siècles et a tourné résolument le dos à tout sacrifice humain. Sans même remonter à la ligature d’Isaac au chapitre 22 du livre de la Genèse, les tentatives de baalisation (la divinité Baal), voire même de molochisation (le Moloch) n’ont pas manqué. En tout état de cause, il y eut un long processus de purification de l’idée du divin car Israël avait fondé l’intégralité de son existence sur la relation à son Dieu. Et ce ne fut pas un long fleuve tranquille.

Cette idée de royauté de Dieu est si fondamentale que même dans la liturgie des fêtes de tichri,  (Le nouvel an et le jour des propitiations) dites austères, on insiste singulièrement sur elle (malkhouyot).  D’ailleurs, la théophanie du Sinaï et l’alliance entre Dieu et son peuple Israël exclut purement et simplement que quiconque puisse jamais prétendre à un pouvoir royal sur lui, hormis son Dieu-roi.

C’est le paradoxe de toute l’histoire d’Israël en tant que peuple et en tant que religion. Au terme d’une lecture attentive d’un ouvrage si instructif on se demande pour quelles raisons les critiques bibliques n’ont jamais vraiment considéré Buber comme l’un des leurs. Pourtant, il se confronte sans cesse à la littérature spécialisée de son temps. Cela tient probablement à ses interprétations philosophiques, aux références à sa traduction si personnelle de la Bible avec Franz Rosenzweig et au fait qu’il ait tenu à préserver le noyau de l’essence d’Israël et se tradition écrite, la Tora.

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