15/04/2013

Gilles Bernheim, une personnalité complexe…

Gilles Bernheim, une personnalité complexe…

Quel que soit le sens qu’on voudra lui donner, ce douloureux épisode aura durablement marque l’actualité en France, en Israël et dans de très nombreux pays et laissera des traces dans l’histoire religieuse.. Mais c’est ici, en France, dans la communauté juive  et bien au- delà que l’incrédulité, voire la stupeur, ont été les plus fortes. Je veux le dire d’emblée : je connais bien et estime le grand rabbin Gilles Bernheim, j’ai fait partie de ceux qui l’ont, jadis aidé à s’élever dans la hiérarchie rabbinique pour accéder enfin au rang suprême de guide spirituel du judaïsme français. Mais j’ajoute aussitôt qu’il n’est pas question de défendre l’indéfendable ni de justifier l’injustifiable. L’intéressé lui-même ne s’y est guère risqué. Je veux simplement, par ces quelques lignes, proposer un approfondissement, une compréhension un peu moins rapide et surtout moins superficielle de cet événement traumatisant pour nous tous.

Un constat s’impose d’emblée : après un bref moment de surprise, Gilles Bernheim a reconnu les faits, n’a jamais sérieusement tenté de repousser les accusations de ses adversaires. Le reste est sur la place publique : la pression médiatique et un certain nombre d’autres manœuvres ont contribué au dénouement que chacun connaît : le grand rabbin Bernheim a renoncé à sa charge de guide spirituel du judaïsme français. Il n’a pas seulement fait une confession, il s’est aussi  livré à un acte de contrition, faisant preuve d’humilité et de résignation. C’est le mystère et la grandeur de la teshuva.

Comment en sommes nous arrivés là ? Comme tant d’autres personnes, j’ai cru et crois encore en Gilles Bernheim, sans toutefois méconnaître la gravité des faits qui lui furent reprochés. Je veux simplement dire que le vrai Gilles Bernheim, celui qui a courageusement relevé le défi, en se présentant au grand rabbinat de France, existe et que les moments d’égarement qui l’ont conduit à ces dérapages ne sauraient oblitérer tout le reste. Il faut juger et appréhender cet dans sa totalité.  Et j’ajouterai en reprenant une phrase d’Ernest Renan : je ne sacrifie la critique de cet homme à l’amitié que j’éprouve pour lui. ET nous sommes fondés à le faire car il n’a jamais été question de le déchoir de sa dignité grand’ rabbinique.


Les faits incontestables sont là : il fut l’aumônier des étudiants juifs, il a aidé des milliers de jeunes et de moins jeunes à se retrouver, à découvrir le sens profond de leur appartenance religieuse, dispensant unn enseignement de qualité depuis une bonne trentaine d’années à tous ceux qui voulaient l’écouter. Et il l’a toujours fait bénévolement. Il a puissamment contribué à apaiser les relations entre une identité juive ouverte et lucide, et ce qu’il y a de meilleur dans la culture européenne. Dans une certaine mesure, il a repris le mot d’ordre d’un autre guide spirituel du XIXe siècle allemand, Samson-Raphaël Hirsch (1808-1888), l’auteur des Dix-épîtres sur le judaïsme (Altona, 1836 ; Le Cerf, 1986) qui  avait remis à l’ordre du jour un vieil adage talmudique selon lequel  il est bon d’unir la culture à l’étude de la Tora… Yaféh talmud Tora im dérékh éréts.  Mais ses véritables maîtres à penser étaient des sages hassidiques dont la piété profonde et l’humilité légendaire lui ont servi d’exemple.

Certes, il n’avait pas que des amis mais même ses adversaires l’ont toujours respecté, reconnaissant en lui un homme de foi et de savoir pour lequel la spiritualité d’Israël n’avait rien à craindre des études scientifiques ni de la spéculation philosophique. Je me souviens personnellement de sa participation à nos côtés à des colloques et à des conférences sur le philosophe-théologien Moïse Maimonide (1138-1204). Les interventions de Gilles Bernheim étaient toujours marquées au coin du bon sens et d’une profonde empathie avec cet auteur. La première fois que j’ai travaillé avec, ce fut en 1983, lors de la présentation à l’ENIO de l’Autobiographie de Salomon Maimon, parue chez Berg International… Et parmi l’auditoire se trouvaient des personnalités aussi prestigieuses que Roger Fauroux et David Kessler…

Il est vrai que certaines fois, je veux dire en d’autres occasions, des franges plus ou moins importantes de l’auditoire, avaient du mal à le suivre. Mais même ces gens avaient la gentillesse d’expliquer ce fait par leur  capacité d’assimilation bien réduite, comparée à la profondeur des développements de l’orateur… Gilles Bernheim a donc été durant des décennies un maître, un bon rabbin et un guide sur lequel on peut toujours s’appuyer.

Alors que lui est il arrivé ? Comment s’explique la commission de tels manquements qu’il est le premier à reconnaître et pour lesquels il a publiquement pardon ? Pour comprendre, il faut diviser l’existence de Gilles Bernheim en deux parties : avant son élection au grand rabbinat de France et après son élection à ce poste éminent. Etait-il prêt à affronter notre société hyper médiatisé, et une arène consistoriale réputée difficile où chacun lutte sans merci pour jouir ne fût-ce que d’un quart d’heure de médiatisation ? Fallait-il occuper cette fonction de représentation alors qu’on a passé plusieurs décennies à penser en intellectuel pur, plongé dans un univers conceptuel éthérique ? Ces dernières années, les difficultés du grand rabbin au sein même de l’institution étaient un secret de polichinelle; certaines querelles de préséance plutôt récurrentes empoisonnaient l’atmosphère, provoquant ce que j’appelle une fuite en avant, la volonté irraisonné de prendre l’avantage par des moyens peu choisis…  Pourtant, les statuts de l’institution sont clairs et univoques : tout doit être mis en œuvre pour faciliter la tâche du grand rabbin… Mais les institutions sont ce que les hommes veulent bien en faire.

 Peut-être aurait-il dû rester l’aumônier des étudiants qu’il a toujours voulu être. Je me souviens de mes longues discussions avec lui afin de le convaincre de devenir le rabbin d la grande synagogue, sise rue de la Victoire…

Ces derniers mois, Gilles Bernheim a (imprudemment ?) sauté dans une arène encore plus redoutable, celle des grands débats dits sociétaux, s’exposant ainsi à des ripostes qui se sont révélées fatales. Cette participation à des débats nationaux très passionnés fut risquée. Mais quand on agit, on se fait inéluctablement des adversaires, on risque de déplaire. Et Gilles Bernheim a fait preuve de courage, que l’on admettre ou rejette ses prises de position. Partant, la notoriété acquise au cours de ces débats qui divisent si profondément notre pays, a considérablement accru le nombre de ses ennemis. L’homme que je connais et apprécie depuis plus de trente ans, n’était pas préparé à cela, on ne lui avait jamais expliqué ce qu’il a lui-même décrit comme un «lynchage médiatique», même si, je dois le répéter, il a commis de graves manquements.

Mais pourront-ils, doivent-ils, nous faire oublier tous les aspects positifs du travail pastoral de cet homme ? Pour ma part, je crois en une sorte de mitigation des peines : la grâce dispensatrice de bienfaits doit tempérer la rigueur implacable du jugement. Gilles Bernheim conserve encore beaucoup de partisans, d’admirateurs et d’amis sincères tant au sein de la communauté juive qu’à l’extérieur de celle-ci.

En prenant du champ, il a préservé la fonction, une fonction qu’il n’aurait peut être jamais dû briguer.

Mais je souhaite donner à toute cette attitude une dimension en rapport notre spiritualité et notre éthique juives, ce qui n’a pas été fait à ce jour.

La tradition juive enseigne que D-, voulant procéder à la création du monde, a d’abord songé à y faire régner une justice implacable, pulvérisant tout sur son passage et n’hésitant pas à détruire les êtres que leur nature même éloigne d’une rigoureuse justice. C’eut été le règne sans partage de l’attribut du jugement, en hébreu middat ha-din. Le Saint béni soit il a compris qu’il fallait procéder autrement et jeta son dévolu sur l’attribut de miséricorde, middat ha-rahamim, seul apte à maintenir le monde en état de fonctionner et de subsister dans l’être. Le roi Salomon auquel sont attribués le livre des Proverbes et de l’Ecclésiaste a dit dans sa sagesse que nul homme n’est infaillible (eyn ish asher lo yéhétah) et que l’amour couvre (oblitère) toutes les fautes… (al kol pesha’im tekhassé ahava).

Le monde latin a lui aussi un adage d’une grande sévérité : fiat justicia, pereat mundus ! (Que la justice soit, le monde dut-il en périr.  Les rabbins disent eux aussi, dans cette même veine : ikkov ha-din et ha-har (la règle religieuse transpercera, s’il le faut, la montagne…

Le jour de Kippour, jour du grand pardon et de la rémission de nos péchés, nous répétons au moins trois fois cette magnifique phrase du prophète: celui qui dissimule ses péchés ne réussira pas, mais celui qui les confesse et s’en éloigne sera gracié (mekhassé pecha ‘aw lo yatsliyah u-modé we-‘ozev yerouham…

Il faut prier le Seigneur afin qu’il guide nos décisions dans des cas très difficiles : si D- en personne avait siégé, quelle décision aura-t-il prise ? Lui-même dit dans le livre du Lévitique we-hitgadalti we-hitkadashti, d’après la traduction de La Pléiade : Je me montrerai grand et saint…

Une décision authentiquement juive devrait s’inspirer d’un si haut exemple fait de rigueur et d’amour, mais il est vrai que la justice humaine est à la justice divine, ce que la justice militaire est à la justice civile.

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Commentaires

Merci pour cet article, pour sa bienveillance, sa modération, son appel à la miséricorde.
La vanité, la vulgarité, des commentaires sur le sujet, est une souffrance pour moi.
Qui sommes nous pour juger si sévèrement cet homme.
Nous sommes aussi faillibles, aussi équilibristes, aussi contradictoires. Il nous tend le miroir et nous nous voyons.
Aimons nous donc dans notre insondable complexité, et pardonnons.
Puisse notre Rabbin, affronter ses démons et les accepter enfin, pour mieux les surmonter.
Bien à vous
CF

Écrit par : catherine Fischbein | 16/04/2013

« il s’est aussi livré à un acte de contrition, faisant preuve d’humilité et de résignation. »

Au royaume des aveugles, les escrocs sont rois. Cahuzac aussi s’est « livré à un acte de contrition, faisant preuve d’humilité et de résignation. »

Des décennies de duplicité froide, systématique et organisée, je n’appelle pas ça des « moments d’égarement ».

Vous avez des psychologues et des psychiatres dans votre communauté. Ils sauront vous éclairer. Les mensonges de Bernheim ne sont pas ceux d’une personne ordinaire.

"Un constat s’impose d’emblée : après un bref moment de surprise, Gilles Bernheim a reconnu les faits, n’a jamais sérieusement tenté de repousser les accusations de ses adversaires."

Le constat qui s’impose à moi, c’est que vous manquiez de discernement avant le scandale, et que vous avez décidé de vous obstiner dans votre aveuglement.

Votre grand rabbin a nié jusqu'au dernier souffle. Il a même essayé de salir un mort, et il s'est défaussé sur des nègres fantômes. Il n’a reconnu les faits que lorsqu’il s’est retrouvé à cours de mensonges un tant soit peu plausibles. Il était au pied du mur. L’attitude de beaucoup de délinquants en garde à vue. Lorsqu’ils passent aux aveux, les flics ne s’extasient pas sur leur honnêteté et leur humilité. Ils savent que dans la partie d’échecs qui vient de se dérouler, leur adversaire a joué crânement sa chance jusqu’au bout, en espérant s’en sortir. C’est ce qu’a fait Bernheim.

En faisant preuve de mansuétude à son égard, je crois que vous cherchez surtout à vous défendre vous, contre les critiques qu’on pourrait vous adresser à cause du rôle que vous vous attribuez dans sa promotion, et aussi sans doute parce que ça vous arrache la gueule d’avoir à vous retourner sur votre manque de lucidité. C’est une réaction classique chez les proches de ces individus. Une forme de « déni ».

Je ne suis pas juif, j’observe ce fait divers avec le regard d’un « amateur éclairé », celui d’un homme qui a morflé pour avoir croisé la route d’un individu qui présentait des similarités avec votre rabbin. Il y a toujours des indices qui trahissent ce trouble de la personnalité. Certains les repèrent, d’autres évacuent ces dissonances cognitives.

Vous devriez lire l’Adversaire, d’Emmanuel Carrère, en vous glissant dans la peau de son ami médecin.

Les juifs font souvent preuve de mansuétude avec les juifs. Un réflexe communautariste qui n’a rien de glorieux à mon avis. Et ils sont impitoyables envers les « moments d’égarement » des goys. On aimerait que vous osiez parler de « miséricorde » pour ces vieux séniles de 90 ou 100 ans qui ont eu un « moment d’égarement » de jeunesse il y a 70 ans déjà.

Et puisque vous aimez les proverbes : « Menteur un jour, menteur toujours ». Il y a aussi la fameuse citation de Goebbels, dont Bernheim aurait pu faire sa maxime personnelle.

Désolé pour ce ton vif, mais ça me rappelle des souvenirs vraiment très pénibles. Et je n'oublie pas le rôle qu'ont joué tous les individus qui, comme vous, vénéraient la crapule et ont usé de toute leur influence pour que ce soit moi qui paye le prix de toutes les "fautes morales" du pervers narcissique qui s'amusait à me pourrir (je ne crois pas que ce soit tout à fait le trouble de GB, mais il y a des similitudes importantes).

Cordialement

Écrit par : Echaudé | 18/04/2013

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