11/04/2013

Usages culturels de la Bible: conférence au lycée Janson de Sailly.

Introduction :

1.2.  Que signifie ce sujet ? Il s’agit de déterminer la place occupée par la littérature biblique, ses idées, ses tendances, ses valeurs et son éthique, dans notre culture, la culture française, et au delà, la culture européenne dans son ensemble.

1.3.  On peut dire, d’emblée que l’histoire intellectuelle, celle des idées ou, comme disent les Allemands, l’histoire de l’esprit de (Geistesgeschichte) est indissociable des différents types de lecture de la Bible à travers les âges. A chaque époque sa Bible, on pourrait presque dire : d’une Bible à l’autre.

1.4.  Toute la période médiévale avait de la Bible une lecture qui n’a rien à voir avec l’approche de l’époque de la Renaissance ou du siècle des Lumières. L’approche religieuse et fidéiste de Bossuet, l’évêque de Meaux qui fit saisir, par l »intermédiaire du lieutenant de police Monsieur de la Reynie, le bel ouvrage de l’oratorien Richard Silmon Histoire critique du vieux Testament, ne ressemble en rien à l’Histoire d’Israël d’Ernest Renan, qui fut temporairement chassé de sa chaire de professeur (d’hébreu et d’araméen) au Collège de France, à la suite d’une déclaration imprudente lors de sa leçon inaugurale. Il avait osé dire devant un parterre d’évêques et de prêtres, présents dans la salle : Jésus, cet homme admirable… alors que ces représentants de l’église catholique le considèrent de leur point de vue comme un Dieu…

1.5.  Mais nous ne voulons pas nous cantonner au simple cadre des controverses ou des contestations religieuses. Certes, cela constitue un incontournable chapitre de l’histoire de la Bible dans la culture de notre continent, mais il y a aussi et surtout la reprise, sous une forme laïcisée et sécularisée, de thèmes bibliques qui gisent aux fondements mêmes de notre culture.

1.5.1.1.        L’exposé aura donc deux grandes parties avec leurs subdivisions respectives : d’abord le cadre historique : comment la littérature biblique  a été étudiée et ensuite, ce que nos cultures modernes en ont tiré dans d’innombrables domaines, au point  que même la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen serait impensable sans référence au Décalogue biblique. Feu le Grand rabbin Jacob Kaplan, doyen de l’Institut, l’avait exposé devant ses collègues de l’académie des Sciences Morales et Politiques (Les sources bibliques de la Déclaration des droits de l’homme)

1.5.1.2.        Je vais donc tracer le cadre historique et passer ensuite, dans la seconde partie, à l’absorption de quelques thèmes et idées bibliques par notre culture laïque, sécularisée et moderne.


                                      Lycée Hanson de Sailly

               Conférence sur : Les usages culturels de la Bible

                           Traditions et transmissions

                         Le jeudi 11 avril de 17h à 18h 50

 

1.6.   

1.7.  Qu’est ce que la Bible ? Traductions et interprétations.

1.7.1.1.        La Bible contient les 24 livres du canon juif, improprement désigné comme l’Ancien testament, d’une part, et les Evangiles ou Nouveau Testament, d’autre part.

1.7.1.2.        La Bible se veut le résultat d’une Révélation divine et pour ce qui est du canon du  juif ,se subdivise en trois parties :

1.8.  le Pentateuque, attribué à Moïse, bien que sa mosaïcité soit loin d’être avérée.

1.9.  Les prophètes

1.10.              Les hagiographes

1.11.              La Bible n’est pas un livre d’histoire, sa chronologie est souvent approximative, pour ne pas dire fautive, et doit être plutôt considérée comme une lecture théologique de l’Histoire. Les critiques allemands ont frappé la formule d’histoire sainte (Heilgeschichte) une histoire du salut qui compte sur l’historicité –relative- des personnages mais aussi, et surtout, sur leur incarnation de certaines valeurs éthico-religieuses.

1.12.              C’est une sorte d’histoire prophétisante. Un livre du Pentateuque, le dernier, nommé le Deutéronome, jouit d’un statut spécial dans cette littérature car il est considéré comme le récapitulatif de la Tora dans son ensemble. Selon les spécialistes, il serait même l’introduction à toute une historiographie dite deutéronomique qui engloberait à la fois le livre de Josué jusqu’au second livre des Rois, en passant par les juges et les deux livres de Samuel. L’ensemble de ce projet aurait connu sa rédaction finale peu après le début du Vie siècle avant notre ère. A la suite de la destruction du Temple de Jérusalem et peu après la fameuse réforme du roi Josias (640-609). Toute la religiosité judéo-chrétienne serait, si on accepte cette approche, largement imprégnée par la théologique deutéronomiste qui voit en Dieu l’unique agent digne de ce nom. Tous les autres lui sont subordonnés et inféodés.

1.13.              Ce fait est important car il placerait les prophètes et les Hagiographes d’Israël comme de véritables historiographes, antérieurs à Hérodote et à Thucydide. Mais cette écriture de l’Histoire obéit à des règles autres que celles de l’historiographie fondée sur l’analyse objective de documents fiables.

1.14.              L’apparition du christianisme a largement modifié l’équilibre religieux en Judée et dans le Proche Orient en général : la nouvelle religion, aidée par un apôtre infatigable, Saint Paul,  a porté la bonne parole sur tout le pourtour du bassin méditerranéen, vidant les synagogues et affaiblissant considérablement la religion juive qui dut se doter d’une forte carapace défensive, le talmud.

1.15.              Par sa théorie de la Grâce divine, seule apte à décider qui sera sauvé et qui sera damné, Paul a pesé sur un débat philosophique considérable : autonomie ou hétéronomie du sujet moral ? Sommes nous libres ou sujets à aux lois d’airain du déterminisme ? Luther lui-même (on y reviendra infra) emboîtera le pas à Saint Paul sur ce point.

1.16.              N’oublions pas aussi la théorie du péché originel (Psaume LI) dont le christianisme a fait une pierre de touche de sa doctrine générale alors que le judaïsme l’a plutôt ignorée. On se trompe souvent sur la définition de l’Immaculée conception (unbefleckte Empfängnis) : cele signifie que la Vierge Marie est le seul être au monde à avoir échappé au péché d’Adam qui transgressé l’interdit divin de ne pas consommer le fruit d’un certain arbre.

1.17.              Désormais, le judaïsme rabbinique faisait face à l’église chrétienne. Dans une conférence tenue à Paris en 1883 devant la société des études juives, Ernest Renan a expliqué comment les  deux religions se sont définitivement séparées.

1.18.              Les traductions de la Bible furent une étape très importante dans l’entrée des thèmes religieux  dans la culture de l’époque : On eut tout d’abord (je m’en tiens aux choses les plus importantes) : la traduction araméenne (paraphrase chaldaïque : targoum),  la Septante, traduction grecque dont nous parle la lettre à Aristée et enfin la Vulgate en latin.

1.19.              Les langues européennes eurent à cœur de se doter de versions propres. Je parlerai surtout de la Bible de Luther qui coïncide avec deux faits culturels de première importance : Martin Luther fut le grand réformateur qui secoua la pesante tutelle théologique de Rome et le pionnier de la langue allemande : l’allemand moderne est né dans le laboratoire de la traduction de la Bible.

1.20.              La culture et la civilisation allemandes nous offrent la meilleure illustration d’une véritable symbiose ou fusion entre le document religieux de la religion monothéiste, la Bible,  et une culture large et riche, puisque même aujourd’hui la religion a toujours été considérée comme une matière académique de l’autre côté du Rhin et que tous les penseurs, je dis bien tous, se sont peu ou prou, inspirés de cette pensée, que ce soit pour y adhérer ou pour la rejeter.

 

1.21.              L’interprétation des textes bibliques à travers les âges : philosophie et théologie, foi et raison. Le commentaire philosophique des Ecritures et l’interprétation allégorique. Talmud, philosophie, éthique, mystique (kabbalistes chrétiens). Luther, Erasme, débat sur le libre arbitre et le serf arbitre. (1524-1526). Il s’agissait de délimiter le périmètre de la Grâce. Peut-on être sauvé par les œuvres ou sommes nous tributaires absolument de l’arbitraire de la Grâce divine ? Autonomie ou hétéronomie du sujet moral. Voir aussi le chapitre 15 du livre de la Genèse et les chapitres de l’épître aux Romains de Saint Paul… Selon ce dernier, Dieu s’est révélé à Abraham avant sa circoncision, le talmud affirme l’inverse. C’est tout le débat entre la foi et les œuvres…

1.22.              Lorsque l’hellénisme finissant tombe entre les mains des conquérants arabo-musulmans qui conquirent de très larges portions de territoire et imposèrent leur foi aux populations des pays conquis, les nouveaux maîtres ne tardèrent pas à se rendre compte que s’ils avaient gagné sur les champs de bataille, ils n’avaient pas pour autant remporté la victoire doctrinale ou religieuse. Ce fut le choc entre une religion monothéiste doté d’un livre révélé avec des dogmes religieux et la philosophie grecque : Socrate, Platon, Aristote et leurs commentateurs. Ces derniers n’avaient jamais entendu parler d’une Révélation, d’une création ex nihilo, d’un Dieu Unique providentiel, omniprésent et omnipotent, ni d’une eschatologie etc…

1.23.Les sages musulmans se tournèrent vers les moines nestoriens qui savaient à la fois le grec et l’arabe et qui furent chargés de transmettre en arabe les pensées des philosophes grecs. La scolastique gréco-musulmane venait de naître. Juifs et chrétiens orientaux ne restèrent pas étrangers à cette effervescence intellectuelle qui créa ce que les Allemands nomment par un terme intraduisible la Religionsphilosophie.

1.24.              Pour faire court : grâce à la méthode d’interprétation allégorique ou au commentaire philosophique des Ecritures, les penseurs juifs et chrétiens introduisirent à leur tour leur propre scolastique dans les sources de la Révélation.. On lisait les textes religieux, Bible hébraïque et Evangiles avec des lunettes aristotéliciennes ou néo-platoniciennes.  On n’imagine pas aujourd’hui l’effervescnece régnant dans les cafés de Bagdad aux Xe-XIe siècles où les adeptes des philosophes et ceux de l’islma orgnaisaient des confrontations, des disputationes où il était interdit de se prévaloir des enseignements (indémontrables) de la Révélation.

1.25.Et c’est ainsi qu’en islam on vit apparaître les falasifa, adeptes du legs gréco-musulmans, en chrétienté les scolastiques et chez les juifs les pilosofim dont Maîmonide (1138-1204) fut le plus beau fleuron. Juifs et chrétiens empruntèrent à leurs collègues musulmans  cet héritage grec qui leur permit de relire leurs propres textes sacrés dans une perspective philosophique. Sait-on que même un mystique comme Maître Eckhart n’aura pas pu développer sa noétique sans l’apport de la pensée d’Averroès (Voir Kurt Flash : Les sources arabes de la mystique rhénane).

1.26.              Si l’on considère que même le Coran est tissé de réminiscences bibliques, on peut dire que c’est par l’intermédiaire de la Bible et de ses commentateurs que l’image intellectuelle et culturelle de l’Europe a pris corps et forme ; d’ailleurs, un philosophe aussi perspicace que Emmanuel Levinas a pu dire ceci : l’Europe, c’est la Bible et les Grecs.

1.27.              MAIS la Bible n’a pas simplement servi de terre d’accueil à la philosophie, elle a aussi permis aux mystiques, aux kabbalistes tant juifs que chrétiens d’exercer sur elle leur ingéniosité. (A développer si temps suffisant). Voir mes livres : La kabbale, Ellipses, Paris, 2010 ; Le Zohar : aux origines de la mystique juive Pocket, 2012)

1.28.              Spinoza marque une rupture dans l’alliance ou la compatibilité entre la révélation et la raison. En effet, jusqu’à l’auteur du Traité Théologico politique, on croyait à une alliance entre la foi et la raison, la spéculation philosophique et la tradition religieuse. Spinoza détruit cette illusion en expliquant qu’il fallait les maintenir l’une loin de l’autre ( la philosophie et la théologie) si on voulait que chacune conservât sa dignité propre. Il rejette donc la pensée maïmonidienne et toute la scolastique latine médiévale, pour cette même raison.

1.28.1.1.    Sa pensé marque la crise de la conscience européenne. Les forces antireligieuses  ou plutôt anticléricales progressent et à la fin du Moyen Âge, à la période de la Renaissance, les esprits ne veulent plus de cette tutelle ecclésiastique qui fonctionnait comme une police de la pensée. Ce sera tout le programme du siècle des Lumières. Mais son action diffère selon que l’on est en Franc ou dans les pays germaniques. En France on a eu Voltaire qui n’a pas hésité à se gausser des versets bibliques et à pratiquer une anti-exégèse ou une exégèse railleuse, alors qu’en Allemagne on a eu des gens modérés comme Lessing qui ont tenté de faire avancer les choses lentement et doucement . Il est vrai que Lessing a publié les Fragments d’un anonyme (Samuel Hermann Reimarus).

1.28.1.2.    .Ludwig Feuerbach, Karl Marx et Fr Engels mis à part, tous les penseurs allemands de Luther à Nietzsche ont pris la Bible en considération et pour certains, s’en sont même inspirés.

 

1.29.              Sait-on que dans sa jeunesse Hegel avait songé à écrire une biographie de Jésus ? Wilhelm Dilthey a édité ses écrits de jeunesse sur ce sujet.  Et ce sera David Friedrich Strauss de le faire (Ein Leben Jesus). Sait-on que Goethe lui même s’était essayé à l’exégèse biblique et avait envoyé ses élucubrations à sa sœur ? Sait-on que ce grand poète avait aussi voulu présenter une thèse de doctorat sur le Décalogue à l’université de Strasbourg ?

 

1.30.              La notion de Kulturkampf avec Bismarck .L’impact de cette vision du monde  sur notre vécu et notre penser : la pensée allemande : Salomon Maïmon, Johann Fichte (l’image empruntée au ch. 37 d’Ezéchiel dans les Discours à la nation allemande), Hegel, Goethe, J.G. Hamann et sa philosophie du langage (Sprachphilosophie) (ob. 1785), qui se fonde sur la Bible. Pour lui, Dire que Dieu a créé l’homme signifie simplement qu’il lui a parlé…

Johann Gottfried Herder, ministre du culte lutéhrien, était un remarquable hébraïsant qui a écrit un important intitulé Vom Geist der ebräsichen Poesie : contribution de grande valeur à l’étude des styles littéraires de la Bibe et donc de ce qu’il fallait en retirer..

 

1.31.              Nietzsche (Ainsi parlait Zarathoustra) Buber, Rosenzweig, Fr Ebner,  Si on jette un rapide coup sur le Zarathoustra de Nietzsche on se rend compte qu’il y imite le style biblique.  Franz Rosenzweig a écrit l’Etoile de la rédemption pour exposer sa philosophie religieuse qui fait fond sur la Bible  La même chose vaut du livre de Ebner sur les essences spirituelles et sur Le Je et Tu de Buber (1923)

 

1.32.              Le cas unique de Sören Kierkegaard ; Crainte et tremblement (1845). Suspension téléologique de l’éthique Son exégèse du chapitre XXII du livre de la Genèse. Son postulat : l’horizon de la foi est infini, celui de l’éthique est limité. Le livre de ce penseur danoi, opposé à la philosophie de Hegel, est très important. Voir le chapitre que je lui ai consacré dans mon ouvrage Abraham, un patriarche dans l’Histoire. Ellipses, 2011.

 

1.33.              La Kulturreligion, de Hermann Cohen. Retombée lointaine du kantisme. C’est le cœur de notre sujet : juxtaposition de deux notions, une harmonie dont dépend justement la bonne intelligence de la Bible qui doit donner lieu à des exégèses philosophiques éclairées, comme le fit Maimonide à la fin du XIIe siècle dans son Guide des égarés.

1.34.              Genèse religieuse du politique. Voir le cas de Carl Schmitt (mort en 1985) avec sa Politische Theologie (1920) (Gallimard en 1988). Sécularise les valeurs religieuses pour en faire le moule de valeurs politiques

 

Appendice : Les thèmes les plus importants :

Le mythe, la légende et l’histoire

La notion de transcendance

L’essence divine : ses attributs,  sa science, sa volonté, sa providence, ses miracles, sa création ex nihilo, sa prophétie, la vie dans l’au-dela, etc…

Le Décalogue, source d’insipiration de la charte des droits de l’homme et du citoyen. Humanisme biblique.

La doctrine morale de l’individualisme religieux (ch. XVIII d’Ezéchiel)

La littératre sapientiale, de la sagesse : Ecclésiaste (âme, absurdité de l’existence) Les Proverbes (sagesse) Job : l’être humain et les aléas de l’existence. La vertu est elle récompensée en ce bas monde. Vertu morale et bonheur terresytr n’avancent pas toujours main dans la main

Lyrisme amoureux et religieux dans le Cantique des Cantiques

L’idée de la royauté de droit divin : II Samuel, chapitre 7.

Leibniz et la théodicée

L’image de Joseph, le roman fleuve, la tétralogie de Thomas Mann

Les rêves du pharaon, l’interprétation par Joseph, la psychanalyse de Freud

L’absorption de la religion par l’éthique universelle

L’universalité de la loi morale : la mythologie biblique.

Théologie politique de Carl Schmitt, 1922, 1985, 1988 (Gallimard)

John Miton : Samson agnoistes, Paradise lost

L’extraordinaire beauté du livre de la Genèse.

 

1.35.              La Bible peut être considérée comme un véritable palimpseste : chaque génération l’a lue à sa manière, plaquant sur elle ce qui lui tenait le plus à cœur. Fondements religieux de la culture. Insister sur le cas de Carl Schmitt bine qu’il ait, un temps, collaboré avec les Nazis.

 

Maurice-Ruben HAYOUN

 

 

 

 

 

 

 

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