L’interview télévisée de Nicolas Sarkozy

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L’interview télévisée de Nicolas Sarkozy

Je ne sais plus qui dénonça jadis, le premier, le fameux pacte politico-médiatique, soulignant par là le caractère peu sacré de cette union entre les acteurs politiques, dûment mandatés par la nation, et les commentateurs qui réussissent à créer l’événement et à l’imposer contre vents et marées.

Je n’entends pas par là amoindrir l’importance ni la qualité de l’intervention d’hier, mais simplement dire que de contre-pouvoir la presse est devenue un pouvoir tout court et que cette évolution est néfaste, ou pour parler comme les Allemands, promus depuis hier soir nos maitres à penser et nos références indiscutables (ce que je répète moi-même à l’longueur d’articles depuis des années) : unheilig. Voilà pour le préambule.

Nicolas Sarkozy a bien parlé hier soir, il a changé ou a voulu donner cette impression, mais pourquoi ne pas le croire ? Il a maintes fois cité le Premier Ministre, et aussi le gouvernement, éveillant ainsi l’impression que les facteurs politiques sont plusieurs et qu’on a quitté la monarchie depuis quelque temps ; il a détaillé les mesures à prendre, peut-être même un peu trop, puisque les précisions, utilement recherchées, pourraient passer nettement au-dessus de la tête des Français dont il espère qu’ils vont lui apporter leurs suffrages en découvrant qu’il s’occupe d’eux concrètement.

J’ai relevé la référence à l’authenticité et à la sincérité, voire même cette petite réflexion un tantinet philosophique sur la vérité et ses figures…

N’étant pas économiste je ne parlerai pas de la fameuse TVA sociale (si mal nommée, selon le président), ni de la taxe sur les transactions financières, ni même de la baisse des prélèvements, même si cela représente un aspect majeur de l’avenir économique de ce pays.

Non, ce qui m’intéresse, à plus d’un titre, c’est la relation à l’Allemagne, promue au rang de modèle et devenue une sorte d’horizon insurpassable. Ce n’est pas le philosophie-germaniste, auteur de ces lignes, qui va s’en plaindre, cela fait bien longtemps que je répète la nécessité pour les Français de quitter un peu cette mentalité de jouisseur pour se soumettre enfin aux sacrifices lorsqu’ils se révèlent incontournables. Je n’aime pas beaucoup le maréchal Pétain mais j’ai bien apprécié, à travers les livres d’histoire, ce qu’il disait à propos de l’esprit der jouissance, opposé à l’esprit de sacrifice. La France doit enfin se réveiller et se mettre à l’heure allemande. Je sais bien qu’il ne faut pas le dire aussi brutalement, je sais tout aussi bien que sur certains plans, l’Allemagne devrait elle aussi nous imiter. En revanche, aujourd’hui nous devons, nous, changer…

Je me souviens encore de cet important conseiller de l’Elysée, si proche collaborateur du chef de l’Etat qui, me recevant dans bureau, s’étonna, de prime abord, de ce qu’il nomma mon tropisme germanique… C’est dire combien d’efforts restent à fournir !

Je n’entends pas par là que la culture allemande est supérieure à la culture française, je ne dis pas qu’il fait mieux vivre à Berlin ou à Munich que dans nos provinces ou à Paris (dont raffolent tous les diplomates allemands que j’ai connus), je dis simplement que les Français doivent cesser de rêver la réalité et comprendre que les situations économiques et financières sont ce qu’elles sont. On ne les changera pas par des incantations.

Les références à l’Allemagne et à sa gestion économique et financière m’ont donc beaucoup plu, mais cela ne résout pas le problème : le président ne nous a pas dit comment on transforme la mentalité française en mentalité allemande. L’histoire des Gaulois n’est pas vraiment identique à celle des Germains. Clémenceau et Poincaré ne donneront jamais Bismarck qui avait fait afficher cette terrible pancarte dans toutes les salles classe de l’empire l’homme n’est pas sur terre pour être heureux mais pour accomplir son devoir ; Der Mensch ist nicht auf Erden um glücklich zu sein, sondern um seine Pflicht zu tun.

Même au plan intellectuel et culturel, en général, la germanisation de la France n’est pas envisageable. Par ailleurs, l’Histoire nous offre l’exemple inverse : ce sont nos académiciens et nos encyclopédistes qui ont animé la vie intellectuelle de Berlin au cours du XVIIIe siècle. Et l’exemple le plus frappant n’est autre que celui du roi Frédéric II dont la francophilie le poussait, nous dit-on, à ne parler allemand qu’à son… cheval !

C’est ce rattachement à l’Allemagne qui me paraît le fait le plus important de l’intervention du chef de l’Etat hier. Certes, certains commentateurs politiques dénonceront cette mise à la remorque de l’Allemagne, surtout après la perte du triple A…

Le chef de l’Etat a changé. Je me souviens que lors de son bref passage à Bercy, ses plus proches conseilleurs commençaient à émettre l’idée de remplacer le couple franco-allemand par un tandem franco-britannique. C’était un peu plus d’un an avant l’élection présidentielle. Les choses ont changé depuis cette époque..

Mais hier, le chef de l’Etat a parlé vrai, il a dit les choses comme il devait le faire. Il a insisté sur les charges qui lui incombent, notamment ne pas cesser de s’occuper de la France pour ne s’occuper que de la campagne électorale. Il a placé les intérêts du pays avant les siens propres.

C’est très méritoire, mais il ne faut pas qu’il tarde trop à se déclarer. Le facteur temps est crucial. Et même si Aristote disait dans sa Physique que le temps n’existe pas au fond, puisqu’il est le nombre du mouvement, mais que c’est la durée qui compte, le temps politique, lui, n’attend pas et ne soucie guère de toutes ces subtilités.

Nicolas Sarkozy doit se déclarer vite, car la nature ne change pas : elle a toujours horreur du vide.

Maurice-Ruben HAYOUN

TDG du 30 janvier 2012

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