19/12/2011

Fiat justitia, pereat mundus ? il ne fallait pas condamner Jacques Chirac

Fiat justitia, pereat mundus ? il ne fallait pas condamner Jacques Chirac
Il est malaisé, voire déconseillé de commenter des décisions de justice. Mais comme celle-ci est rendue au nom du peuple français, on peut dire respectueusement ce qu’on en pense tout en reconnaissant la dignité, la sagesse et l’intégrité morale des juges. Toutefois, le verdict rendu dans l’affaire des emplois fictifs de la Mairie de Paris, plus de vingt ans après les faits, nous blesse profondément : en effet, il frappe d’indignité un homme, aujourd’hui malade et octogénaire, qui a été durant douze ans le chef de l’Etat. Ayant incarné la France tout ce temps là, Jacques Chirac voit, volontairement ou involontairement cet opprobre éclabousser le pays tout entier.
Les magistrats connaissent leur affaire et je doute qu’on puisse leur reprocher une quelconque motivation partisane dans cette affaire. Et pour ma part, je m’en garderai bien. Mais on reproche souvent à la magistrature d’être déconnectée des réalités du monde politique et économique, et de refuser de tenir compte de certaines servitudes. A cela les juges rétorquent qu’ils sont là pour appliquer la loi que les législateurs, qui l’ont promulguée, oublient parfois de respecter. La sanction serait donc automatique… Mais ce raisonnement ne tient pas car il conçoit l’appareil judicaire comme un rouage à part, indépendant et coupé du reste de la société.. En condamnant si lourdement l’ancien président de la République, les juges ont voulu montrer que la loi est la même pour tous et que même si cela ne change rien au fond de l’affaire, les principes sont saufs. C’est là une attitude théorique qu’un philosophe, même aspirant à devenir magistrat, ne saurait admettre : aucune décision judicaire n’est rendue en vase clos, aucun verdict ne saurait, dans une société diversifiée, trouver exclusivement en lui-même sa propre justification. Au fond, les magistrats sont nommés, payés et promus pour le pouvoir politique, issu du suffrage universel.…
On dit que le droit romain est le père de tous les droits ; effectivement, il s’en est inspiré pour se construire et édifier son propre système. Ce sont les Romains qui, dans leur sagesse, ont émis le principe (irréalisable) suivant : fiat justitia pereat mundus : que la justice soit, le monde dût -il en périr. La sacralité de la justice a aussi touché les autres civilisations puisque même le Talmud énonce que, s’il le faut, la loi transpercera la montagne Ykkov ha-din et ha-har… Pour revenir à des références plus philosophiques, on peut mentionner ce que Kant a dit des racines métaphysiques du droit, même si droit et loi ne désignent que des notions voisines qui ne se confondent pas l’une avec l’autre.
Pour rendre une justice parfaite, il faut une société parfaite. Or, la justice humaine et la justice divine n’ont rien en commun, si ce n’est une simple homonymie. Un auteur arabo-andalou du XIIe siècle, Ibn Badja ((l’Avempace des Latins) avait écrit un traité mémorable intitulé Le régime du solitaire où il conseillait à l’homme parfait d’éviter la société imparfaite des hommes et de s’esseuler. Mais il a surtout dit que les sociétés parfaites se distinguaient des autres en deux points : elle ne requéraient ni juges ni médecins car chacun savait, de lui-même, comment se conduire dans sa vie personnelle et dans sa relation à l’Autre.
Que la justice soit, le monde dût il en périr ! Or, les peuples au nom desquels les juges rendent la justice (on l’oublie parfois) ne veulent pas la destruction de leur monde, ils ne veulent que la société devienne un champ de ruines ni que la fin de vie d’un homme malade soit cruellement aggravée. Ce n’est plus de la justice mais de l’acharnement.
Dans le camp de l’opposition, j’ai nettement apprécié la position de François Hollande dont on connaît la proximité corrézienne avec Jacques Chirac. L’ancien leader socialiste se distingue par son sens de l’humain et a su retrouver son congénère en transcendant les clivages politiques. Que ressent un être humain normalement constitué quand il écoute la candidate écologique (une ancienne juge, il est vrai) demander avec une lueur d ‘acier dans le regard la démission de Jacques Chirac du Conseil Constitutionnel ! C’est terrible, on nous dit que la politique est cruelle, mais là on atteint le paroxysme des haines partisanes.
Une vieille tradition orientale affirme que lors de la création de l’univers, Dieu se rendit vite compte que son œuvre ne subsisterait pas une seconde si elle n’était fondée que sur un pilier unique, celui de la rigueur implacable du jugement, Il décida donc de lui adjoindre un autre pilier, celui de la miséricorde et de la grâce dispensatrice de bienfaits. Et depuis, ce mariage harmonieux a donné naissance à la plus belle des réactions de l’âme humaine : le repentir.
Un grand magistrat siégeant lui aussi au Conseil constitutionnel a dit dans un article mémorable : nous rendons la justice les mains tremblantes., celui que nous jugeons est un autre nous-même… Jacques Chirac avait le droit d’en bénéficier.
Les juges n’ont pas fait à Jacques Chirac un beau cadeau de Noël. Devons nous en rester là ? Non point. Il reste au président de la République le droit de grâce. Qu’il en fasse usage et la France entière lui en saura gré.

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