31/08/2008

Alchimie (kimiya) et kabbale

 

Le nombre et aussi, un peu, la qualité des réactions et des commentaires à mon article sur la vedette israélienne qui a choisi la piété et la religion, m'ont conduit à préciser certaines choses.

Certains m'ont fait des remarques su l'ancienneté de la mystique juive; ils ont raison. Je les renvoie donc à mon livre Le Zohar. Aux origines de la mystique juive §Pocket, 2005). D'autres m'ont fait des observations sur la philosophie, je les renvoie donc à La philosophie juive, Collection U, Armand Colin, 2003. Ou à Petite Histoire de la philosophie juive (Paris, Ellipses, 2008).

Au fond, l'internet et les internautes, c'est comme la langue d'Esope… P. M-R-H 

 

                                                           Alchimie (kimiya) et kabbale
Pour déterminer le véritable statut de l'alchimie dans la tradition juive il faut tout d'abord jeter un regard critique sur d'innombrables affirmations d'occultistes et de kabbalistes chrétiens qui identifièrent l'ésotérisme juif, antique et médiéval, à l'art de transformer les métaux et les éléments naturels. Des hommes comme Jean Pic de la Mirandole, Jean Reuchlin, Paracelse et Christian Knorr von Rosenroth assimilèrent la kabbale à l'alchimie. La “doctrine secrète des Hébreux”, comme on disait jadis, pouvait tout faire: puisqu'elle réussissait au gré de certains à mieux défendre les doctrines chrétiennes de l'incarnation et de la trinité, pour quelle raison ne pourrait-elle pas concourir à la transmutation des métaux? Le but de l'alchimie est de parvenir à l'or, le métal le plus noble; mais il pouvait bien s'agit d'un or spirituel: on verra infra que ces deux points de vue, celui de l'alchimie matérielle et celui d'un transformation des passions de l'homme, sont représentés au sein du judaïsme, même si l'assimilation entre alchimie et kabbale, évoquée ci-dessus, repose sur un  sérieux malentendu.
Isaïe 1;25 met en rapport la purification de l'âme avec celle des métaux et Job 22;24-25 compare Dieu à de l'or fin. Mais ces deux références sont plutôt vagues et feraient appel à une alchimie de l'âme. On a voulu donner à cette science une origine juive: les prophètes, Moïse lui-même, le roi David et Salomon auraient été des maîtres réputés du grand' oeuvre. Mais il faut bien reconnaître que les sources juives anciennes sont muettes sur ce point. Certes, il y eut cette dénomination de l'alchimie en hébreu kimiyah où l'on a voulu retrouver la phrase suivante: ki mi yah = Car elle provient de Dieu... Cette étymologie trahit une source juive et un auteur sachant l'hébreu. Mais selon l'enquête de Scholem (De la création du monde à Varsovie, pp 99-168 il n'existe pas de manuscrit communiquant de recettes alchimiques avant 1500. Il existe certes, ça et là, comme nous le verrons, des auteurs juifs qui émettent des opinions tantôt favorables tantôt défavorables à l'alchimie; mais ceci ne suffit pas à représenter une véritbale école de pensée. Il y eut même un kabbaliste juif du XVIè siècle, Jospeh Taïtazak, pour dire, bien avant les penseurs chrétiens, que l'alchimie était une théologie mystique et que les transmutations dont elle parlait affectaient les âmes et non les métaux...
Ce qui retint le plus l'attention de Scholem dans sa magistrale étude (citée supra) c'est le sort d'un curieux livret intitulé Esh métsaref (Feu puruficateur) dont on a perdu l'original hébraïque mais qui, depuis Knorr von Rosenroth, joue un grand rôle dans la littérature alchimique non-juive. J. C. Wolf fut le premier à avoir eu connaissance de ce livre dans sa Bibliotheca Hebraica (vol. II, Hambourg, 1721, p 1265). Mais ce fut Knorr von Rosenroth qui attira l'attention des lecteurs en annonçant dès la page de titre de sa Kabbala denudata (Sulzbach, 1677) que son ouvrage contenait “un compendium du livre kabbalistico-alchmiste Esh metsaref sur la pierre philosophale”. Selon Scholem, tant le style que le contenu du livre attestent bien que Knorr avait bien sous les yeux une source hébraïque. De quand pouvait dater l'édition originale du Esh métsaref? L'auteur cite la pagination de l'édition du Zohar de Crémone (1560). Mais comme l'auteur dresse des tableaux de correspondance entre les sefirot et les métaux en y ajoutant aussi des amulettes -lesquelles firent leur apparition grâce à l'oeuvre d'Agrippa de Nettesheim (De philosophia occulta, Cologne, 1533)- on peut plus aisément situer la naissance de l'ouvrage ou du moins la date de sa mise en circulation. Le symbolisme planétaire d'Agrippa et celui de l'auteur du Esh métsaref correspondent, si l'on excepte toutefois le cadran du soleil, c'est-à-dire de l'or. Au lieu du nombre 111, le Esh métsaref porte 216 (valeur numérique d'Aryéh, lion, en hébreu) afin de mieux tenir compte du symbolisme kabbalistique:

Saturne  3   plomb    hokhma 
Jupiter   4   étain     bina et nétsah
Mars      5   fer        tif'érét
Soleil     6   or          gebura et tif'érét
Vénus    7   cuivre    hod
Mercure 8   vif-argent    yesod
Lune      9   argent    héséd 
(cité par Scholem p 148)

La tradition non-juive a pris comme point de départ ce livre d'Agrippa de Nettesheim et a propagé jusqu'au beau milieu du XIXè siècle l'idée que la kabbale n'était rien d'autre que de l'alchimie...
Voyons à présent ce qui est historique dans cette affirmation et ce qui  ne résiste pas à l'examen.Le grand bibliographe du judaïsme, Moritz Steinschneider (voir bibliographie) écrivait en 1878 «pour autant que je sache la kabbale n'a rien à voir avec l'alchimie bien que des disciplines superstitieuses se soient jointes à elles.» Et en 1894 (in MGWJ 38, p 42) il ajoutait: « Il y a une carence d'écrits alchimistes chez les juifs, ce qui pouvait être considéré comme une qualité.» Une telle déclaration n'est pas étonnante sous la plume d'un homme connu à la fois pour son immense érudition et aussi pour son hostilité déclarée à tout ésotérisme juif. Dès le XIIe siècle on trouve, non point des oeuvres d'alchimie proprement dits, mais des références à cette science occulte sous la plume de différents auteurs judéo-arabes: Juda Ha-Lévi récuse l'alchimie et dénonce (Kusari III, 23) “ceux qui se crurent assez forts pour mesurer le feu élémentaire sur les plateaux de leur balance afin de transformer les matières et créer tout ce qu'ils voulaient.” Mais dès le XIè siècle, le juif espagnol Moïse Sefaradi, devenu Petrus Alfonsi après son baptême, parlait d'un livre révélé à Séth, le fils d'Adam, par l'ange Raziel, et qui décrivait la transmutation des métaux. Bahyé ibn Paquda, l'auteur d'un célèbre ouvrage d'édification religieuse, les Hovot ha-Lébabot ( Les devoirs des coeurs) compare au début du chapitre IV l'établissement d'un équilibre de l'âme humaine aux efforts de l'alchimiste soucieux de parvenir au terme du grand' oeuvre. Joseph Albo, le compilateur de la dogmatique juive (Sefer Iqqarim) émet, pour sa part, les plus sérieuses réserves sur ce qu'il nomme mélékhét al-chimia. Au vu de ces quelques renvois les jugements de Steinschnedier apparaissent quelque peu péremptoires.
Scholem rappelle (artcile cité, p 105) que Nicolas Flamel fit en 1357 l'acquisition à Paris d'un manuscrit qu'il ne parvenait pas à déchiffrer; ce fut un médecin juif converti qui lui en révéla le contenu en 1378 à Saint Jacques de Compostel: l'écrit se présentait comme l'oeuvre du “Juif Abraham”. Un tel nom suivi d'un titre assez long où le même Abraham “souhaitait au peuple juif exile parmi les Normands (sic) bonheur et prospérité” permet de douter d'une telle paternité. En revanche, nous avons connaissance de deux écrits traduits de l'arabe en hébreu au XIIe, peu avant la diffusion de la kabbale, et attribués à un certain Abu Aflah al-Sarqasti; il s'agit du Livre du palmier qui traite de l'art d'attirer sur soi les influx supérieurs, et de La mère du roi (Em ha-mélékh), qui serait, selon l'auteur une désignation de la pierre philosophale. Ces deux livres circulaient en Provence peu après leur transposition en langue hébraïque. On peut donc conclure, au vu de ce qui précède, à une certaine propagation de l'alchimie dans quelques milieux juifs, notamment dans le sud de la France.
La meilleure preuve que l'assimilation entre l'alchimie et la kabbale était le fait d'esprits non-juifs et de surcroît ignorants du symbolisme kabbalistique est la suivante: dans la kabbale ce n'est pas l'or mais l'argent qui représente l'étape ultime. L'or est le symbole de la couleur rouge, de l'attribut du jugement, de la main gauche et de féminin; l'argent, en revanche, représente le mâle, le lait et la couleur blanche ainsi que l'attribut de la miséricorde: depuis le Bahir (dont le § 35 donne, exceptionnellement, un symbolisme allant dans le sens de l'alchimie), la quasi-totalité des sources kabbalistiques est en accord sur ce point: ce n'est pas l'or mais l'argent qui représente par son symbolisme le niveau suprême. Et les Tiqquné Zohar (N° 21)(vers 1300) se firent un devoir de corriger l'interprétation du Bahir afin de respecter le schéma qui donnait la préséance à l'argent. Mais même dans le Zohar on perçoit des hésitations sur ce point: un passage (II, 73a) parle de sept sortes d'or qu'il met en relation avec le visage de David (or verdâtre, l'or du saphir, l'or de Saba, l'or de Parwayim, l'or sagur /fermé//suivant 1 Rois 6;20/, l'or fin et l'or de Tarshish). Tandis qu'un autre passage (III,206b) entreprend de donner une explication mystique à cette hiérarchie:

«On dit bien qu'il existe sept catégories d'or? Et si tu es d'avis que l'or est la rigueur et l'argent l'amour, comment l'or peut-il se trouver en-dessous de l'argent? En vérité, il n'en est pas ainsi. Car en réalité l'or est plus élevé que tout le reste mais il s'agit ici non pas de l'or habituel mais de l'or mystique. Et c'est l'or mystique supérieur qui est le septième des sept catégories d'or. Ceci est l'or qui brille et éblouit les yeux de sorte qu'une fois mis au jour, celui qui l'acquiert le cache en son sein et c'est de l'or mystique que dérivent les sept catégories d'or. Et quand donc appelle-t-on or ce qui est or à juste titre? Lorsqu'il luit et effectue son ascension dans la magnificence de la région de la “crainte de Dieu”. C'est alors qu'il se trouve en état de joie mystique laquelle peut aussi créer la joie au sein des régions inférieures. Mais c'est lorsqu'il se trouve dans l'état de la rigueur, c'est-à-dire lorsqu'il abandonne cette couleur pour virer au bleu, au rouge et au noir, qu'il appartient à la joie et possède son lieu là où celle-ci s'élève et prend son envol.. Conformément au principe du bras droit l'argent se trouve en dessous, car la tête mystique suprême est bien en or ainsi qu'il est dit (Daniel 2;38): Tu es la tête d'or... Sa poitrine et ses bras étaient d'argent... (Ibid. 2;32) renvoie à la région inférieure. Mais lorsque l'argent devient parfait il est contenu dans l'or. C'est là le mystère du verset (Prov. 25;11): Des pommes d'or dans des treillis d'argent. Et c'est ainsi qu'après son acomplissement l'argent devient or et son lieu devient parfait. C'est pour cela qu'il existe sept catégories d'or. Le cuivre provient lui aussi de l'or qui se dégrade et cela est le bras gauche (dans la vision de Daniel): Bleue est la cuisse gauche, et rouge pourpre la cuisse droite qui est contenue dans la gauche... Mais l'or mystique supérieur est un mystère caché que la Bible nomme (I Rois 6;20) “l'or fermé”, scellé et caché de tous; il est fermé parce que l'or terrestre ne le perçoit pas alors qu'il perçoit l'or inférieur..»

Ce symbolisme ne laisse pas d'étonner: pour redonner à l'or son emplacement en quelque sorte l'auteur de ce passage explique, en des termes proches de l'alchimie psychologique, que l'or qui est inférieur à l'argent n'est pas l'or mystique, celui qui donne naissance aux sept catégories d'or qui étaient mises en relation avec le visage de David..
Il est une autre notion qui revient parfois sous la plume de l'auteur et qui fait visiblement appel à des notions d'alchimie, c'est la scorie ou le résidu de l'or: Scholem a repéré une bonne douzaine de passages (I, 48a, 52a, 62b, 73a, 1O9b etc..; voir p 120, note 66 de son article) où il est question justement de sospita de dahaba ou de zohama de dehaba.
Dans son commentaire du Zohar intitulé Kétém Paz (Livourne, 1795) Simon ibn Labi développait vers 1570 la même thèse que le passage zoharique pré-cité: il explique que l'or et l'argent ne sont pas essentiellement différents l'un de l'autre. Ce qui les sépare c'est la couleur! Les minerais, dit-il, sont comme les fruits: exposés au soleil ils deviennent rouges alors que les parties restées à l'ombre ou à l'abri demeurent blanches. De tels développements constituent implicitement une acceptation de l'alchimie puisqu'on y parle de minerais et des métaux qui changent de couleur et se transforment. A peu près à la même époque qu'ibn Labi on assiste à un puissant regain d'intérêt pour l'alchimie en Italie. Le rabbin Léon de Modène qui nous a laissé une étonnante autobiographie, Hayyé Yehouda (La vie de Juda), où il parle précisément de l'engouement -fatal- de son cher fils pour l'alchimie; unique dans la littérature hébraïque, ce passage, traduit de l'hébreu, mérite d'être cité ici:

«Il se mit à briller tant et tant dans cette discipline (l'alchimie) que même les maîtres qui lui avaient consacré le meilleur de leurs jours et de leurs veilles s'étonnèrent en voyant la science qu'un homme jeune en avait acquis. En mai 1615 il emménagea dans le vieux ghetto (de Venise) et procéda à toutes les installations nécessaires pour l'oeuvre; il y répéta la tentative qu'il avait apprise et éprouvée dans la maison du prêtre catholique: obtenir dix onces d'argent pur à partir de neuf onces de plomb et de d'une seule once d'argent. J'ai moi-même assisté à l'expérience et vérifié comment il avait réalisé l'opération; j'ai vendu l'or ainsi obtenu 6 livres et demi l'once et je sais que cet argent était authentique. C'est assurément un travail harassant et long qui nécessitait chaque fois deux mois et demi. En fin de compte on aurait bien pu en tirer chaque année environ deux mille ducats. Mais ce n'était pas tout, car j'ai moi aussi ruiné ma vie par l'étude de ces choses. Je n'aurais pas compris mon erreur si, en conséquence de ce péché, tant de sang n'avait coulé depuis sa tête dans sa bouche un jour de fêtes des cabanes de l'automne 1615. Depuis ce temps là, mon fils cessa de s'occuper d'alchimie car il semblait bien que les vapeurs et les fumées d'arsenic qui émanaient lors de ces opérations avaient porté préjudice à sa tête de sorte que, deux années durant et jusqu'à sa mort, il ne put accomplir que des tâches sans importance.» (p 34, Kiev, 1911)

Un tel récit rend crédible l'existence de cette source hébraïque alchimiste intitulée Esh metsaref dont il fut question au début de cette notice. Scholem a pu reconstituer la trame d'un tel traité en analysant de très près le résumé qu'en donna Knorr von Rosenroth dans sa Kabbala denudata; les premiers chapitres de Esh métsaref devaient parler de l'or, de l'argent, du fer, de l'étain, du cuivre, du plomb, du vif-argent et du soufre. Le texte semble avoir eu une triple préoccupation: la première, purement kabbalistique, concernait les métaux et leur affiliation aux sefirot, la seconde cite des processus chimiques et la troisième enfin de nature astrologique. Voici un passage un peu long mais très instructif sur l'amalgame entre l'alchimie et la kabbale opéré par von Rosenroth (I, pp 116-118):

«Sache que les mystères de cette sagesse chimique ne sont pas étrangers  des plus grands mystères de la kabbale....Le lieu de la première sefira kéter est occupé par la radix metallica qui recèle profondément au fond d'elle-même sous de nombreuses ténèbres, la nature d'où proviennent les métaux. Le lieu de hokhma est tenu par le plomb car il émane directement de la radix metallica...Bina est le lieu de l'étain qui symbolise la dureté et la rigueur du jugement par ses cheveux grisonnants, semblables à ceux des vieillards. Tous les maîtres de la kabbale mettent l'argent en connexion avec héséd, en raison de la couleur et de l'emploi de ce métal. Suivent après ceci les métaux de couleur rouge. D'après les opinions des kabbalistes on localise l'or sous gebura car selon Job 37;22 ce métal est aussi rapporté au nord, non poin tant en raison de sa couleur qu'eu égard à sa chaleur et à son soufre. A tif'érét est rapporté le fer qui se nomme zé'ir anpin (celui qui a le souffle court). Nétsah et hod sont le lieu du cuivre androgyne, de même que les deux colonnes du temple de Salomon qui étaient  faites de cuivre... (I Rois 7;15) Yesod est le vif-argent; cette sefira mérite le nom de Hayy, vivant....
On pourrait dire que les trois sefirot supérieures sont l'eau de source des choses métalliques... dont le nom apparaît en Genèse 36;39.»

A quoi refère ce dernier verset? A la fille d'un roi qui portait un nom assez inhabituel Mezahab qui signifie en hébreu: les eaux de l'or! Une telle expression n'avait pas manqué d'attirer l'attention des alchimistes qui voulurent y voir une allusion à leur art. Ibn Ezra dont on parlait plus haut s'exprimait comme suit ad locum: Certains veulent trouver ici une allusion à ceux qui fabriquent de l'or à partir du cuivre; mais ce ne sont que des bavardages! Cette référence biblique servit aussi à un juif nommé Benjamin Mussafia qui écrivit à Hambourg vers 1640 une épître sur l'alchimie à laquelle il donna le titre suivant, Mezahaba epistola. Cet auteur cherchait à prouver que l'alchimie était une vieille tradition chez les juifs; il fait même allusion d'un curieux midrash suivant lequel Moïse aurait fait fondre le veau d'or qu'il aurait ensuite fait boire dans de l'eau aux enfants d'Israël!
Après le Esh métsaref que personne d'autre que Knorr von Rosenroth n'a vu directement, on trouve d'autres traces d'alchimistes juifs, notamment à Londres, à la fin du XVIIIe siècle, où un certain Docteur falk mieux connu sous le nom de Baalshemtob de Londres faisait office d'alchimiste et de kabbaliste. Mais dans l'Allemagne du Nord, à la même époque, deux hommes qu'on retrouvera lorsqu'on parlera d'amulettes s'affrontèrent durement au sujet de l'alchimie: Jonathan Eibeschütz, le crypto-sabbataïste et son adversaire Jacob Emden (ob. 1776) dont les Mémoires (Megillat sefer) viennent de paraître en français: Emden y critique le fils de Jonathan, Wolf Eibeschütz dont les poches étaient toujours pleines de ducats grâce à sa compétence en matière d'alchimie...
Pour ce qui est de l'époque récente, on a trace de pratiques alchimistes chez certains juifs du Maroc, notamment dans la ville de Fez. Un certain Makhlouf Amsellem avait confié à Scholem en 1924 à Jérusalem qu'il avait été l'alchimiste du chérif du Maroc, Moulay Hassan. En fait, l'alchimie pouvait être assimilée à la kabbale pratique (kabbala ma'asit) qui s'apparentait généralement à de la magie.
Bibliographie: Ludwig Blau, Das altjüdische Zauberwesen, Strasbourg, 1898. Joshua Trachtenberg, Jewish magic and superstition, New York, 1939. Gershom Scholem, De la création du monde à Varsovie, Paris, 1990. Haïm Zafrani, Kabbale, vie mystique et magie: Judaïsme d'occident musulman, Paris, 1986. Moses Gaster, Studies and texts, II, 1925 pp 742-813. Jacob Emden, Autobiographie (Megillat Sefer), Paris, 1992; Idem, Tsitsim u-Perahim, Altona, 1768. Antoine Faivre, «Mystisiche Alchemie und geistige Kabbala» Eranos-Jahrbuch, 42, 1973 pp 323-356. Moritz Steinschneider, Die hébräischen Überseztungen des Mittelalters und die Juden als Dolmestscher, Berlin, 1892. Moïse de Léon, Shéqél ha-Qodesh, Londres, 1911. Simon ibn Labi, Kétém Paz, Livourne, 1795. Abraham (Camillo) Jaghel, Bat rabbim.(in B. Rudermann, Abraham Jaghel, Yale, 1986) Léon de Modène, Hayyé Yehuda (Autobiographie) Kiev, 1911. Christian Knorr von Rosenroth, Kabbala denudata (Sulzbach, 1677). François Secret, Les kabbalistes chrétiens de la Renaissance, Paris, 1964.
                                                               M-R.H.
(tiré de mon article paru dans le Dictionnaire critique de l’ésotérisme (Paris, PUF)
 

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LE MYSTÈRE D’UNE ÉTRANGE CONVERSION…

 

 

LE MYSTÈRE D’UNE ÉTRANGE CONVERSION…

ou comment une belle jeune femme a tout laissé tomber pour se consacrer à la piété
    Dans le journal Le Monde, en date du 30 août, à la page 16, dans la rubrique décryptage, on peut lire un intéressant article sur une star de la télévision et de la radio israéliennes, Noa Yaron-Dayan, qui, après une vie dissolue et mondaine au plus haut point, a, de son propre aveu, tout laissé tomber pour se convertir à l’existence d’une femme juive très pieuse… Et le tout après avoir assisté à une leçon religieuse portant sur l’interprétation de la Tora par le rabbin hassidique de la fin du XVIIIe siècle, rabbi Nahman de Bratslaw.
    Quand je dis une vie dissolue, ce n’est pas moi qui invente ce mot, c’est l’héroïne elle-même qui conte dans un ouvrage très lu en Israël, comment elle a participé à toutes sortes de beuveries, de coucheries, de drogues etc… Elle était, nous dit-on, la reine de la nuit à Tel Aviv.
    Elle a fini par épouser celui l’avait entraîné dans ces cercles néo-hassidiques d’Israël et lui a donné six enfants. Pas un de moins, malgré les hauts cris de sa gentille maman qui l’implorait d’arrêter les poules pondeuses… De son père, elle exigea qu'il se couvrît la tête d'un kippa afin que les petits enfants ne puissent pas penser qu'ils ont un grand père non religieux!
    Qui était le rabbin Nahman de Bratslav ? C’était un maître hassidique qui reprit  l’enseignement du fondateur de la secte hassidique, le Baal Shem Tob, mort, pense-t-on vers 1765 et devenu célèbre pour sa tentative réussie de réjuvénation du judaïsme rabbinique qui étouffait, depuis dix-huit siècles, l’âme juive dans un réseau touffu d’interdits et de préceptes contraignants.
    Rabbi Nahman a dégagé un coin de ciel bleu dans l’horizon d’un judaïsme grisonnant et triste. Souvenons d’un dictum du hassidisme :   il est interdit d’être vieux ! Tout un programme… Martin Buber qui avait été lui-même élevé dans un milieu hassidique de Galicie, Salomon Buber, lui consacra un très beau recueil de contes et de récits qu’il traduisit en allemand, ouvrant à son héros les portes de la culture européenne, Geschichten des Rabbi Nachman ( Heidelberg, eds. Lambert-Schneider).
    Alors, qu’est ce qui a pu séduire le cœur de la jeune star au point de la faire chavirer et de la conduire à présenter sa démission à la radio et à la télévision. Elle n’a pas la connaissance du hassidisme que nous spécilaistes de philosophie, pouvons avoir. Par exemple, elle n’a sûrement pas lu la belle thèse de Walter Scott Green sur Tormentd master ; Nahman of Bratslaw.  Mais même sans le connaître l’enseignement du grand maître lui a parlé, c’était ce qui lui manquait pour accomplir sa vie. Elle n’a pas hésité à dire que ce qu’elle faisait précédemment n’était qu’un remplissage de son existence. Non point un contenu édifiant et rassérénant.
    Comment résumer l’enseignement du rabbi ? Il optait pour une intériorisation de la foi, son individualisation et son approfondissement. IL avait compris que le judaïsme rabbinique s’ankylosait dans un accomplissement répétitif de la Loi. Il redoutait par dessus tout un ritualisme rampant qui aurait pu pétrifier le judaïsme, le scléroser. Bien qu’il fût lui-même un maître tourmenté, préoccupé d’une impossible sainteté pour un homme, il engageait les hommes à réintroduire la joie dans le culte… Une joie devenue austère depuis fort longtemps.
    Au fond, l’esprit dominera toujours la matière et nous sauvera tous…
 

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30/08/2008

PROPAGANDE ANTIRUSSE ?

PROPAGANDE ANTIRUSSE ?
    Certains de nos internautes qui nous font l’honneur, si apprécié, de lire et de méditer nos articles, nous disent leur émotion de voir la Russie traitée comme elle l’est et nous prient, le plus respectueusement du monde de mettre un terme à «cette propagande anti-russe».
    Nous n’avons pas l’impression que la Russie soit en butte ici à quelque ostracisme que ce soit. Notre internaute devrait lire la presse (autre que russe) pour voir que du Monde au Figaro, de Die Zeit à Die Welt, du Financial Time au Washington Post, pas une publication digne de confiance et dotée de renom ne félicite la direction russe pour ce qu’elle a fait et continue de faire en Géorgie…
a)    est-ce de la propagande que de dénoncer des violations de frontières et d’envahir un Etat souverain, de détruire sa marine, faire sauter ses trains et installer des barrages sur son territoire et nous laissons de côté les pillages ?
b)    Même la Chine, pourtant alliée de l’ancienne URSS et qui vote généralement aux côtés des Russes se dit officiellement embarrassée (sic) par les coups de force de Moscou.
c)    Lisez donc ce que disent l’Ukraine, la Moldavie et d’autres républiques caucasiennes à propos de leur sécurité : tous ces pays et leurs gouvernements seraient-ils victimes de propagande anti-russe ? Allons, un peu de sérieux !

Que les Russes rentrent chez eux et tout rentrera dans l’ordre ; qu’ils s’inspirent plus de la spiritualité russe qui est magnifique au lieu d’essayer de se refaire une santé de grande puissance aux dépens de petits Etats voisins qui ont déjà souffert de son hégémonie.
        Ou bien sommes nous tous de méchants petits propagandistes ?

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UNE PERCEE MEDICALE CONTRE LE CANCER…

UNE PERCEE MEDICALE CONTRE LE CANCER…
    Le professeur Alexandre Carpentier, jeune praticien de l’hôpital la pitié Salpêtrière de Paris, vient de réaliser une première mondiale. Il vient de remporter une victoire marquante contre les métastases cancéreuses dans le cerveau humain.
    Le jeune médecin a expliqué qu’à l’aide d’une sonde et de laser, il pratiquait un très fin orifice de quelques millimètres seulement dans le cerveau, sans ouvrir la boîte crânienne.
    Le malade arrive, dit-il, avec sa métastase dans le cerveau et quelques heures plus tard il repart sans elle, car elle a été détruite grâce au laser. Pas d’anesthésie générale mais juste locale, le patient est conscient et ne sent rien… Il repart chez lui quelques heures après l’intervention et ne revient que quelques jours plus tard pour contrôle…
    Le professeur précise que sa technique ne s’applique pas au cancer lui-même mais à ses métastases dans le cerveau. Pour ce qui est d’autres organes, la recherche se poursuit. C’est un très grand espoir pour les malades et une grande victoire pour la lutte contre les cancers.
    Il faut féliciter la médecine française et espérer que le pays aura de plus en plus de crédits pour de telles recherches…

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JUIFS ET NOIRS : LE CAS DES ETHIOPIENS

 

JUIFS ET NOIRS : LE CAS DES ETHIOPIENS
    L’actualité brûlante de cette menace concrète que fait peser la Russie sur la sécurité de l’Europe, et pas seulement de l’Europe orientale, m’a contraint à repousser  à cette fin de semaine la mention d’un fait rarissime que j’ai observé en regardant sur le câble, Guysen TV, la télévision israélienne francophone qui émet depuis Jérusalem. On y voyait des centaines d’Israéliens d’origine éthiopienne, dits les Fellachas, qui manifestaient devant les appartements du premier Ministre israélien, Ehud Olmert en réclamant à cor et à cri l’admission de leurs familles demeurées en Ethiopie… En effet, les différents gouvernements israéliens avaient commencé, bien avant ces dernières années, à organiser la fameuse opération Moïse qui consistait à favoriser le retour en terre d’Israël des Ethiopiens juifs, qui se disent les descendants de l’union du roi Salomon et de la reine de Saba…
    A prix d’or et avec l’aides des USA, les Israéliens avaient obtenu du colonel Mengistu, le Négus rouge, la possibilité de rapatrier ces Fellachas en terre d’Israël. Mais s’était posé un très grave problème : étaient-ils juifs ? Et dans ce cas ils devaient être circoncis, manger cacher, respecter le repos et la solennité du chabbat, etc… Certains d’entre vous ont peut-être vu le très beau film :Va, vis et reviens !
    Si les manifestaient émettaient des protestations, c’est parce que le gouvernement a décrété la fin de cette immigration et considérait qu’il n’y avait plus de juifs en Ethiopie alors que les gens prétendaient que des membres de leurs familles y étaient restés après eux… Douloureux dilemme !
    Si le gouvernement israélien met le holà, c’est parce que de nombreux réfugiés fuyant les massacres au Soudan et au Darfour ont décidé de venir se réfugier en Israël, parfois en passant par l’Egypte où ils bravent les dangers de la traversée du Sinaï pour arriver aux frontières d’Israël ;
    J’en ai moi-même vu dans les palaces d’Eilat, sur la Mer rouge, servant dans ces hôtels de luxe et confiant aux clients, dans un hébreu rocailleux, qu’ils n’étaient pas juifs mais voulaient le devenir car l’Etat sioniste leur accordait paix et sécurité. Le soir, en déambulant dans le souk qui reste ouvert jusqu’aux premières heures du matin, on peut même voir leurs enfants se promener parmi les échoppes ou servant dans l’une d’entre elles…
    Tous ces détails de vie courante montrent que l’idéologie sioniste n’est pas celle que certains décrient avec une haine à peine dissimulée… Que des Africains persécutés dans leurs pays respectifs traversent tout un désert, au péril de leur vie et sous la menace des garde-frontières égyptiens qui les maltraitent, pour chercher refuge en Israël et s’y poser, voilà un fait marquant qui devrait en faire réfléchir plus d’un.
    Si l’on me permet un rapprochement philosophico-religieux, c’est ici la vision messianique du prophète Isaïe (VIIIe siècle avec Jésus) qui rejoint le vœu émis par le philosophe allemande Kant (ob. 1804) qui parlait d’un pacte de paix unissant l’humanité tout entière d’un bout à l’autre du monde.
    Connaissant la célérité de certains à décocher contre les autres les flèches acérées de leur ignorance et de leurs préjugés, je demande à être lu attentivement et plutôt deux fois qu’une. Comme disait Michel Jobert, lisez moi attentivement vous ne me comprendrez que mieux.
   
 

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29/08/2008

QUELLE CONDUITE FACE A LA RUSSIE ?

QUELLE CONDUITE FACE A LA RUSSIE ?
    Alors que le ministre français des affaires étrangères, Bernard Kouchner, préconisait des sanctions contre la Russie, ou, en tout cas, les considérait comme envisageables, l’Elysée semble avoir changé son fusil d’épaule et affirme désormais miser sur le dialogue  et s’éloigner ainsi d’une attitude ferme et déterminée à l’égard de Moscou.
    Est-ce la bonne solution ? Alors que les voisins de Moscou, Arménie, Azerbaïdjan et d’autres petites républiques ne cachent plus leurs craintes à l’égard de Moscou, notamment ce grand pays qu’est l’Ukraine abritant dans sa base de Sébastopol la marine russe, l’Europe donne la mauvaise impression d’accepter le coup de force. Il est vrai que les USA eux-mêmes sont, pour le moment, réticents à l’égard de sanctions, probablement parce qu’ils veulent imposer  à la Russie un marchandage concernant l’Iran…
    Un éditorial du Financial Times montre que l’on atteindre la Russie de M. Poutine d’une manière qui laissera des traces : les grands oligarques russes, basés à Londres, peuvent voir leurs capitaux saisis, être interrogés sur l »origine exacte de leurs fonds, se voir refuser des visas ou des inscriptions au registre de commerce. Bref, le talon d’Achille des maîtres du Kremlin est le même que l’instrument de leur puissance… l’argent.
    Que pourrait faire la direction russe si les oligarques se mettaient d’un autre côté que du leur ? Les affaires passent avant tout. On a tort de penser que l’Europe ne peut se pas se passer du gaz et du pétroles russes. Il y a tant d’autres choses que nous avons et dont les Russes ont besoin. La technologie de pointe, les fournitures de céréale, les biens de consommation dont le marché russe, marché émergent est si friand… Et enfin, l’instauration d’une politique plus sévère de visas pour les touristes russes de la classe supérieure émergente…
    Toutes ces catégories n’accepteraient jamais que leurs affaires ou leurs voyages soient réduits à cause d’une canonnade contre Tbilissi…
    Il faut être ferme. D’autant que la direction russe pourrait rééditer le coup de l’Ossétie et de l’Abkhazie en Ukraine et ailleurs… Qu’on se le dise.

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QUELLES SONT LES CHANCES RÉELLES D’OBAMA ?

QUELLES SONT LES CHANCES RÉELLES D’OBAMA ?
    FRANCHEMENT, on se demande si les journalistes ne se sont pas, eux aussi, laissés envoûter par je ne sais quel charme du candidat démocrate à la présidence des USA. En l’écoutant hier, comme je l’écoutais maintes fois précédemment, je me suis demandé si l’on quittait enfin le domaine du rêve incantatoire pour aborder enfin le terrain solide et concret du vrai projet politique… Certes, le candidat se dit porteur d’un projet et animé d’une vision. Et quand on lui demande lequel, d’en dire un peu plus, il embraye sur une antienne à toute épreuve : faire le contraire de Georges W. Bush ! En somme si le président Bush n’existait pas, il faudrait l’inventer. Est-ce un programme ?
    Et le catalogue des promesses ! Après avoir fait réciter à ses fans , tel un maître d’école, le fameux yes, we can, le candidat enchaîne avec ses promesses de changement, mettant en perspective un ailleurs qui ne se trouve nulle part.
    Voir une convention politique, surtout américaine, avec des ballons, des flons flons et des confettis, c’est enthousiasmant, mais cela ne veut pas dire grand chose. Mc Cain en fera autant, cet homme qui a une connaissance très grande de la politique étrangère et économique ; et surtout qui a des nerfs d’acier. Qui pourra mieux que lui parler aux Russes, aux Iraniens, au monde arabe, Khadafi etc… ?
    Les USA sont-ils mûr pour élire un homme comme le sénateur Barak H. Obama ? Ce n’est pas sûr, mais nous souhaitons bonne chance aux deux candidats. C’est déjà un atout majeur d’avoir coiffé sur le poteau une redoutable rivale comme Madame Clinton, aidée de son mari. La suite, le 4 novembre 2008

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’EMISSION DE FR3 SUR PAUL TOUVIER D’HIER

L’EMISSION DE FR3 SUR PAUL TOUVIER D’HIER
    Le président français a bien raison de bousculer les habitudes du paysage audiovisuel française, notamment public, car il pourrait donner plus souvent, ce qu’il a de mieux. Et l’émission d’hier passée sur FR l’a prouvé à l’envi. Il s’agissait de retracer la vie et les méfaits d’un Français, passé à la collaboration avec l’occupant nazi, Paul Touvier, ancien chef des renseignements de la Milice pétainiste, qui fut le premier dans la patrie de Victor Hugo à répondre d’un chef d’accusation terrible :; crime contre l’humanité.
    Ce qui nous a frappé dans cette émission, rigoureuse et bien informée, c’est la facilité avec laquelle Touvier, pourtant recherché (très mollement, il est vrai) par la police, a pu rester en cavale près de 40 ans …
    Les choses commencent dans une annexe du ministère de l’Intérieur en 1947, Touvier est arrêté par les Renseignements Généraux et interrogé pendant deux jours au moins. S’ensuit un procès verbal de plus de sept pages où l’ancien milicien dénonce tout le monde, amis et ennemis… Et de manière incompréhensible, il sort de chez la police, libre et se fond dans la nature, notamment à Chambéry, dans la maison familiale. La police le recherche sans le rechercher vraiment. Un nouveau juge s’inquiète et ouvre le dossier ; il comprend assez vite que le criminel dispose de hautes et solides protections, des nostalgiques de Vichy et confie le dossier à la gendarmerie. Pour faire court, les gendarmes lancent une vraie enquête comme ils savent le faire et mettent au jour un immense réseau de complicités ecclésiastiques qui va de Paris à Nice où le criminel est finalement cueilli par les gendarmes dans un prieuré ; il est en pyjama et a encore à la main sa brosse à dents…
    Commence une intense bataille juridique au terme de laquelle le criminel bénéficie d’un  non-lieu. L’émotion est immense, les anciens résistants écrivent au président de la République qui ne peut mais. Cependant, les exécutions de sept juifs de Rieux la Pape , ordonnée par Touvier, permet de l’accuser de crime contre l’humanité… Les juges prononcent une peine de prison à vie. Touvier meurt en prison.
    Il ne faut oublier que Georges Pompidou avait accordé une grâce à l’homme recherché. Pourquoi ? Pompidou n’était un héros de la résistance et surtout il voulait qu’on se réconcilie, qu’on tourne la page…
    Le plus troublant dans toute cette affaire, c’est évidemment l’attitude d’une frange de l’église catholique. Néanmoins, un homme comme le défunt Cardinal Decourtray, l’ancien Primat des Gaulles, a eu une attitude respectable. Il a permis à une commission d’historiens, menée par René Raymonde de faire la lumière sur l’affaire.
    Enfin, que vaut la justice humaine face à la justice de Dieu ?

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28/08/2008

Jean-Marie LUSTIGER ou

 

Il y a un an et quelques jours le Cardianl LUSTIGER nous quittait. Le 9 août 2007 je lui rendis hommage dans les colonnes du FIAGRO. J'ai à cœur de rappeler ici même, pour nos amis, la mémoire du grand homme.




        Jean-Marie LUSTIGER ou
comment retrouver la lumière de l’origine…

              La disparition du Cardinal Jean-Marie (né Aaron) Lustiger, ancien archevêque de Paris, ne laissera personne indifférent. Que l’on ait approuvé ou, au contraire, condamné son itinéraire spirituel, cet homme, animé d’une foi absolument sincère, mérité notre respect.  Il avait publié dans les derniers mois de 2005 dans les colonnes du journal Le Monde un texte inspiré, animé d’un souffle quasi prophétique et marqué du sceau d’une invincible sincérité. Voici un homme  qui, après une vie active si riche,  se souvient (mais l’a-t-il jamais perdu de vue ?) de sa double fidélité : celle qu’il doit au judaïsme de ses parents, ainsi qu’à son propre judaïsme, et celle qui le lie au catholicisme qu’il a embrassé à l’âge de quatorze ans, à une époque troublée, lorsqu’il fut confronté à un néant intérieur d’où une voix lui prescrivit le chemin à suivre…

             Nous n’allons pas, au vu d’un texte si poignant et si émouvant, nous attacher exclusivement à un événement de nature éminemment personnelle, si crucial fût-il et si incompréhensible demeure-t-il pour un grand nombre de ses anciens coreligionnaires. Ce qui nous intéresse ici, c’est le judéo-christianisme vécu, incarné par un être qui ne cherche guère à masquer son écartèlement entre deux devoirs, deux fidélités et deux amours : comment cesser d’être juif pour être chrétien ?

        Dès l’introduction, le cardinal rappelle le chemin  parcouru en un demi siècle, tournant le dos à près de deux millénaires d’incompréhension, de persécutions et de conflits. Il s’arrête un instant sur le drame inimaginable de la Shoah  avec le poids de douleur et de honte qu’il fait peser sur les consciences.  Une vibrante allusion est faite à la visite historique du pape Benoît XVI à la synagogue de Cologne où le souverain pontife a exhorté juifs et chrétiens à faire preuve d’audace et à resserrer encore plus leurs liens. Cette mention du rapprochement entre juifs et chrétiens lui inspire une réflexion extrêmement pertinente sur la notion du judéo-christianisme et de valeurs judéo-chrétiennes où l’on veut généralement percevoir des contraintes, des restrictions ou des complications : cette mise au point s’imposait car si les mœurs de nos sociétés en perpétuelle mutation évoluent sans discernement véritable, il est incontestable que la vraie constitution de l’Europe –je parle  de constitution éthique- est la Bible, la charte du judéo-christianisme.

        Le cardinal relève que même des observateurs extérieurs et généralement peu favorables aux juifs et aux chrétiens les unissent et les citent ensemble, ce qui prouve qu’il existe entre eux plus qu’une simple connivence, une véritable communauté de destin, une Schicksalsgemeinschaft. Ce fait induit deux choses : juifs et chrétiens portent ensemble une responsabilité commune (ce terme connaît ici maintes occurrences) vis-à-vis de l’humanité, juifs et chrétiens sont les héritiers de la révélation biblique. Cette action commune constitue le vœu le plus fervent et le plus cher du cardinal qui parle d’abord de rencontre, ensuite de réconciliation et, pour finir, de retrouvailles. Sous la plume ou dans la bouche d’un prince de l’Eglise, cette gradation n’est pas le fruit d’un pur hasard ni la conséquence d’une émotivité mal contrôlée, c’est la manifestation d’un objectif  sacré.

        Et si l’avènement messianique n’était rien d’autre que la réunification de la grande famille juive, de toutes ses branches et de tous ses rameaux ? Si la césure, la fracture des premiers siècles de l’ère chrétienne, venait enfin à disparaître pour laisser place à un judaïsme dépourvu des traumatismes que l’Histoire lui a si cruellement infligés ?

        Dans ces retrouvailles, le cardinal voit aussi une réponse possible à la mondialisation qui se profile avec insistance sur l’ensemble de la population du globe. Deux religions que l’histoire a si longtemps séparées, pourront-elles, un jour, s’unir pour contribuer au rassemblement des cultures et des religions ? On le voit, le cardinal a le mérite d’éviter les poncifs à la mode et n’évoque pas le «dialogue des cultures» mais leur rassemblement…  Cette action ne peut être que bénéfique pour l’humanité tout entière. C’est le sens de l’annonce faite à Abraham (Gen. 12 ;3) seront bénies en toi toutes les familles de la terre ! A lui seul, ce verset préfigure la vocation messianique de la lignée d’Abraham, c’est-à-dire d’Israël.

        Nous lisons ensuite des réflexions d’une grande sagacité sur l’essence des juifs et du judaïsme : les juifs sont-ils encore un peuple (une communauté nationale) ou simplement une religion (communauté religieuse) ? On peut parler des deux, tout en tenant compte d’une incontournable altérité juive, un peuple pas comme les autres, une nation différente des autres. On sent ici les hésitations de l’auteur qui craint que l’attachement des juifs à cette spécificité voulue de Dieu ne «dégénère» en particularisme auquel l’Eglise a constamment opposé l’universalisme chrétien.  On découvre aussi avec une satisfaction profonde que la dispersion des juifs sur la surface de la terre ne conduit pas nécessairement au gommage de l’appartenance au peuple juif.

        Il n’est pas inexact de relever quelque chose de contradictoire entre une fidélité aux pratiques juives qui confine à la crispation et une vocation messianique à la fois universelle et universaliste. C’est là la source de toutes les contestations judéo-chrétiennes, depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours. Comme le disait jadis Jules Isaac, il faut laisser son messianisme à Israël.  Ce messianisme,  exclusif ou partagé, constitue  la vraie ligne de démarcation entre les deux religions. Avec une componction très ecclésiastique et dans sa volonté de ne heurter personne, le cardinal écrit d’ailleurs quelques lignes   sur la vocation universelle de «l’Eglise du Messie». Qui pourrait le lui reprocher ? C’était le moins qu’un cardinal, même né juif, pouvait faire…

        Juifs et chrétiens, pris dans une démarche unitaire mais qui respecte les différences, doivent expliquer à l’humanité son monogénisme, c’est-à-dire qu’elle est une, issue d’un homme unique et obéissant à un Dieu un. Les prophètes, les envoyés du Seigneur, doivent, selon  la belle formule du cardinal, guetter la lumière de l’origine, non l’imposer. C’est saluer la vigilance et la lucidité des prophètes d’Israël qui proclamèrent la vocation universelle de leur peuple : n’est-ce pas ce qui est confié à Jérémie qui ne doit pas limiter sa pratique visionnaire à la tribu de Jacob mais en faire bénéficier tous les peuples ? Telle est bien l’expression de l’espérance juive pour le monde…

        Ce monde qui n’était pas constitué des seuls juifs mais aussi de nombreux païens que l’Eglise a attiré vers elle au point de devoir unifier en son sein deux rameaux assez distincts : le judéo-christianisme, d’une part, et le pagano-christianisme, d’autre part.  Cet afflux massif n’a pas manqué de heurter le judaïsme  des premiers siècles chrétiens. Car, on l’oublie souvent, les Apôtres étaient des juifs et le verset des Evangiles qui parle des racines et des branches fait allusion à ce qui allait se muer en un divorce bi-millénaire.

        Qu’allons nous faire, demande le cardinal ? Allons nous nous contenter de gérer ce contentieux et attendre que les choses avancent d’elles-mêmes, ou devons nous, au contraire, agir en faveur de cette amitié voulue de Dieu ? On devine sans peine ce que préconise le cardinal… Il lance un appel à l’unité, une unité à ne pas confondre avec l’unification religieuse, synonyme de prosélytisme.

        Ces développements du cardinal Lustiger ne manquent pas de nous interpeller car ils nous confrontent à ce face-à-face, à ce vis-à-vis permanent entre juifs et chrétiens, séparés depuis deux mille ans et pourtant condamnés à vivre ensemble. En nous communiquant ces réflexions qui le touchent au plus intime de son être de juif et de chrétien, le cardinal nous dévoile une âme ou une sensibilité presque mystique.  Pour reprendre une boutade de Jacques Derrida qui parlait alors du talmud, le cardinal ne connaît probablement pas la kabbale mais «celle-ci s’y connaît en lui.» J’avoue avoir pensé à la kabbale lourianique, celle de la ville de Safed au XVIe siècle, en me penchant sur ce texte à la fois sincère et dense. S’il n’était irrévérencieux de faire cette comparaison, je rappellerai le cri du Faust de Gœthe : zwei Seelen pochten ach ! in meiner Brust : deux âmes (cœurs) battaient hélas ! dans ma poitrine !

Si l’on transposait en termes de kabbale lourianique toute cette problématique judéo-chrétienne, telle que le Cardinal l’a vécue jusqu’a la fin, on pourrait dire que les étincelles de son âme ont conservé toute la force de leur attachement à la lumière de l’origine. Aurait-elle besoin d’une purification comme le veut la règle pour tous les mortels ?  Une vie passée à tenter de découvrir ce qui unit les deux croyances paraît l’en dispenser.
Retenons ce  vibrant message d’amour et d’espoir d’un homme qui nous a dévoilé la vérité de son existence.



                   
 

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MAIS QUI ÉTAIT JÉSUS ?

                                                                   MAIS QUI ÉTAIT JÉSUS ?
                                                        Débats autour d’une figure historique

 

Pour ne pas rester le nez sur le guidon de l'actualité fugace, il faut aussi nourrir sa réflexion grâce à des textes substantiels, fruits d'une recherche érudite. C'est pourcela que j'offre à nos amis de la Tribune de Genève, notre beau quotidien, l'analyse suivante. Mais, je vous rassure, nous reviendrons vers l'actualité et ses débats. Il faudra simplement alterner avec d'autres choses.

    Celui qu’Ernest Renan (1823-1892) nommait dans son célèbre ouvrage (Vie de Jésus, juin 1863) un «charmeur évangélique» n’a pas cessé d’intriguer les théologiens, les philosophes, les historiens et les spécialistes des religions comparées. On peut en faire l’expérience avec l’œuvre monumentale de Jean-Paul Meier, professeur à l’université Notre Dame (Indiana) , intitulé  Un certain juif Jésus  en quatre volumes dont trois sont déjà disponibles en français grâce à une heureuse initiative des éditions du Cerf. 
    Même si de nombreuses pages ses lisent laborieusement, tant l’érudition est écrasante au point de paraître mécanique, il subsiste peu de choses sur la vie, les faits et les gestes de cet «homme incomparable» qui n’aient été envisagés, analysés ou simplement mentionnés dans cet imposant ouvrage. Pour donner à cette œuvre de Meier toute son importance, il convient de la placer dans une perspective historique  qui englobe deux autres présentations de Jésus : l’une, due au célèbre historien Ernest Renan, parue en 1863 sous le titre Vie de Jésus, et l’autre, due à un rabbin éclairé, Léo Baeck (1873-1956), intitulée L’Evangile, une source juive  publiée à Berlin en 1938  et disponible en français ( Paris,  Bayard, 2002).
    Mais c’est l’œuvre de Meier qui offre, selon toute vraisemblance, la présentation la plus complète et la plus fiable, même s’i l’on y trouve parfois de vastes discussions de points relevant un peu de la spéculation : l’auteur a lui-même écrit que ce nous savions d’absolument sur Jésus «tient sur moins d’une page…»
   
Dans sa préface à la treizième édition de sa Vie de Jésus, Renan entreprit de répondre aux violentes critiques contre son livre et précisa bien ses intentions. Il écrit, dit-il, pour proposer ses idées à ceux qui cherchent la vérité. Les miracles, ajoute-t-il, sont des choses qui n’arrivent jamais.  Or, écrire une biographie ou un essai historique, nécessite des éléments sûrs : par cela seul qu’on admet le miracle, on est en dehors de la science. «Les Evangiles sont des légendes ; ils peuvent contenir de l’histoire, mais certainement tout n’y est pas historique.» Et si les théologiens n’ont qu’un intérêt en vue, celui de défendre leur dogme, les études critiques relatives aux origines du christianisme ne porteront vraiment leur fruit que lorsqu’elles seront cultivées dans un esprit purement laïque et profane. Et comme l’écrira Meier  près d’un siècle et demi après, Renan souligne que si l’on s’astreignait à n’avancer que des faits certains de la vie de Jésus, il faudrait se borner à quelques lignes : il a existé, il est né à Nazareth en Galilée, il prêcha avec charme et laissa dans la mémoire de ses disciples des aphorismes qui s’y gravèrent profondément.
Enfin, la légende ne naît pas toute seule, on l’aide à naître.

Lorsque Léo Baeck, dernier grand guide spirituel des juifs d’Allemagne, se résout à publier un ouvrage sur l’origine juive des Evangiles, la situation du judaïsme allemand est quasi désespérée : en 1938, date de parution de son ouvrage au jüdischer Verlag de Berlin sous le titre précis, L’Evangile, un document de l’histoire religieuse juive , Baeck entendait jeter une bouteille à la mer et appeledr à son secours la majorité de ses compatriotes chrétiens : en laissant détruire la vie juive en Allemagne, ils trahissaient le message de l’Evangile dont ils se voulaient les gardiens. Son enquête, puisée aux meilleures sources (les Evangiles et la littérature antique tardive) et menée de main de maître, ne fut pas suivie d’effet mais constitue une contribution de valeur à la question de Jésus au sein du judaïsme du début du XXe siècle. Baeck relève finement que les récits évangéliques ont été revêtus d’autres éléments qui les coiffent au point de faire oublier le témoignage originel
Il n'est pas toujours aussi facile de repérer immédiatement les strates supérieures qui coiffent l'ensemble. Parfois, la tradition s'est entièrement effacée devant l'exposé conjonctionnel. C'est surtout le cas là où l'on met en scène des situations ou des configurations pour servir de cadre aux «sentences» (Logia) de Jésus ainsi qu'à ses faits et gestes. Maints passages évangéliques font l'effet d'un palimpseste où la nouvelle doctrine s'est, pour ainsi dire, surimposée à l'ancienne. Qu’on en juge :

A partir des déclarations de Papias on peut déjà se faire une idée assez précise. Le tableau est le suivant: du temps de Papias, c'est-à-dire plus d'un siècle après la disparition de Jésus, il existait des versions de l'Evangile et, parallèlement, une tradition orale vivante. Cette tradition et ces textes se constituaient de deux parties: les propos et les actes de Jésus. Matthieu n'avait consigné par écrit que les propos de Jésus, les rédigeant dans la langue de ce dernier, en «langue hébraïque populaire», c'est-à-dire en araméen; ce texte connut par la suite des transpositions nombreuses et variées en langue grecque.   (L’Evangile, une source juive)

    Ensuite intervint, selon Baeck, un sérieux changement de perspective dans la littérature évangélique : de la religion de Jésus on est imperceptiblement poussé vers la religion autour de Jésus, de la foi de Jésus vers la foi en Jésus. Ce qui fait alors des récits évangéliques non point un document historique mais une histoire sainte :

 Ce n'est plus l'enseignement de Jésus mais un enseignement sur lui, ce n'est pas la foi qu'il a porté en lui et irradié sur ses disciples, mais la foi en lui, qui occupent tout l'espace. On n'a plus affaire au commandement et à la consolation que Jésus adressait aux opprimés, aux égarés et aux souffrants mais au sacrement qui est dévotement reçu en son nom, il ne s'agit plus ici de sa vie, de son action ni de ce qu'il a enduré, mais de son incarnation, de sa mort et de sa résurrection, on ne lit pus rien sur sa prière adressée à l'homme, sa proclamation du royaume de Dieu, mais de son salut accordé à celui qui croit en lui, il n'est plus question ici de devoir et de confiance mais d'une grâce accomplie, d'une doctrine de la rédemption qui occupe une positon centrale et détermine absolument tout.  (L’Evangile, une source juive)

    Ces mutations dues aux compagnons de Jésus et parfois même aux générations ultérieures expliquent aussi que les sentences de l’homme ne s’adressent plus à son seul peuple, mais aux nations susceptibles de se convertir à son message. Or, selon Baeck, l’idée de Jésus était de rapprocher les nations du judaïsme authentique qu’il entendait lui-même réformer en profondeur en en faisant ressortir le message éthique, nécessairement universel.  Ce point nous semble fondamental pour la suite de l’histoire qui, comme nous le savons, creusera un fossé toujours plus profond entre des croyances devenues étrangères, voire ennemies l’une de l’autre.

A l'origine, la bonne nouvelle de Jésus le Messie devait être une parole adressée aux juifs; il avait pour mission de libérer son peuple. Mais l'emplacement spirituel du peuple juif dépassait de loin les limites de son territoire, couvrant, pour l'essentiel, l'ensemble de l'empire romain auquel il était inféodé, tandis que les communautés d'Orient et d'Occident étaient surtout devenues des points de départ et des bases arrières d'une expansion religieuse. Une mission, constante et vivace entendait conduire les hommes de tous les peuples vers le judaïsme et en son sein. Jadis, la religion juive était disposée à ouvrir les bras aux prosélytes; dans la vieille parole biblique (Deutéronome 10; 18) parlant de l'amour de Dieu pour l'étranger on lisait volontiers que Dieu aimait le prosélyte. Sur le pourtour du bassin méditerranéen principalement, c'est-à-dire  dans l'ère culturelle gréco-romaine le discours du judaïsme avait attiré les esprits et conquis les cœurs.  (L’Evangile, une source juive)
    Dans le même esprit que Renan, Baeck conclut comme suit :

Car tant ce qui touche à la personne qu'à la vie de Jésus a valeur d'histoire et non de mythe: ceci est un fait indubitable. Mais cette histoire est enfouie sous des couches nombreuses et souvent très touffues.  (L’Evangile, une source juive)

    Dans le premier volume intitulé Les sources, les origines, les dates, Meier se livre à une fine analyse de ce qui vient authentiquement de Jésus. A cet effet, il nous livre une sagace réflexion sur la manière de distinguer le Jésus réel du Jésus historique. Le premier est inaccessible à tout jamais car nous ne saurons jamais tout sur toute la carrière terrestre de Jésus ; le second est à notre portée dans la mesure où nous procédons à une lecture critique des sources tant internes qu’externes. Au terme d’une longue discussion sur le sens exact des deux termes allemands pour désigner ce qui est historique (historisch, geschichtlich)  Meier nous informe de la nature même de sa recherche : L’objectif et la méthode sont tous deux extrêmement restreints et limités ; les résultats que l’on obtiendra n’ont ni la prétention de fournir au lecteur ni un objet de foi ni un produit de substitution pour sa foi. Il s’agit, dans l’immédiat, de faire abstraction de la foi, non pas de la nier. Plus tard, il sera peut-être possible d’établir une relation entre notre recherche historique et l’attitude croyante, mais cela dépasse l’objectif modeste et particulier de cet ouvrage.  (vol. I, p 37). Selon l’auteur qui suit une thèse communément admise, l’ordre des quatre Evangiles canoniques s’établit ainsi : Marc, le plus ancien, se serait appuyé sur des traditions orales et/ou écrites  qu’il a fondues ensemble vers 70 de l’ère chrétienne ; arrivent ensuite Matthieu et Luc qui, indépendamment l’un de l’autre, rédigèrent des Evangiles plus longs, aux alentours de l’an 100. Quant à l’Evangile de Jean, il occupe une place à part.
    Pour cerner la réalité historique de Jésus, il convient de ne pas se limiter aux seuls Evangiles canoniques ni aux traditions  non écrites (agrapha), il faut aussi tenir compte de témoignages grecs, hébraïques et latins émanant d’autres horizons. On connaît l’intérêt presque démesuré porté au fameux testimonium flavianum (où Flavius Josèphe évoquerait le nom de Jésus et le martyr de son frère Jacques). Il y a aussi une brève mention dans les Annales de Tacite dont le témoignage (plutôt hostile) semble plus probant. Enfin, les sources rabbiniques (talmudiques et midrashiques) qui, selon le grand historien Joseph Klausner ne contiendraient aucune référence authentique à Jésus ; en revanche, en Shabbat 116a, on peut lire un méchant jeu de mots sur Evangelion et awen gillayon (le rouleau de l’impiété).
    Par delà cette érudition proprement écrasante (songez que chaque volume en contient en réalité deux : l’un de texte, l’autre, bien plus volumineux, consacré aux notes) l’auteur ne se prive pas entièrement de sagaces jugements : Jésus était un juif du Ier siècle dont l’église primitive a vénéré et transmis les actes et les paroles. Une totale rupture avec l’histoire religieuse qui l’a précédé ou juste suivi est a priori invraisemblable. S’il avait été en totale «discontinuité», totalement singulier, unique, coupé du mouvement de l’histoire qui l’a précédé et l’a suivi, il aurait été incompréhensible  pour presque tout le monde.  (I, p 106). Quand on pense à Marcion et à son lointain continuateur et biographe, Adolph von Harnack qui s’évertuait dans son Essence du christianisme (1900) à couper Jésus de son terreau juif, on regrette sincèrement qu’ils n’aient pu lire ces lignes écrites par un prêtre catholique…
    C’est justement ce milieu juif qui fut témoin des faits et gestes de Jésus, de ses miracles, de ses guérisons et de ses exorcismes. L’analyse de Meier est ici plus remarquable que jamais : tout en insistant sur la difficulté qu’éprouve la conscience occidentale moderne à se représenter des miracles et surtout à accepter la preuve par le miracle, il tente de montrer que le degré de miraculeux et de merveilleux varie selon les spectateurs et les auditeurs, rejoignant ainsi les remarques sagaces de Renan il y a plus d’un siècle et demi. Un autre point qui mérite un sérieux examen et qui le reçoit sous plume de l’auteur n’est autre que les relations de Jésus et Jean le Baptiste : Meier ne minimise guère les invraisemblances et les contradictions d’une telle rencontre : comment Jésus a-t-il pu rechercher le baptême de Jean qui purifiait les pécheurs de leurs péchés ? Jésus peut-il être considéré comme un pécheur, en dépit de sa forme divino-humaine ?
    Au fond, le problème reste entier : Jésus demeure insaisissable en raison des multiples facettes de sa personnalité. Mais le livre de Meier qui est là pour durer nous apporte sur les nombreux points de notre ignorance un éclairage puissant et indispensable.*

                         

*Lire aussi aux éditions du Cerf le livre instructif de Dan Jaffé Le judaïsme à l’événement du christianisme. Orthodoxie et hétérodoxie dans la littérature talmudique (Ier et IIème siècles) , 2005

 

     
 

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