31/05/2008

Conférence à Genève sur le philosophe Emmanuel LEVINAS le lundi 2 juin à 20h00

 

 



                     LES SOURCES PHILOSOPHIQUES
                               D’EMMANUEL LEVINAS

              Conférence qui se tiendra (D- voulant) à Genève
                                    le lundi 2 juin 2008 au GIL
                  (14 Quai du Seujet, ) GENEVE

Résumé de la conférence de lundi 2 juin 2008

Né à Kowno (Kaunas, Lituanie) Emmanuel Levinas (1906-1999) y vécut avec sa famille la révolution bolchevique qui mit fin à l’ancien régime tsariste et à l’ordre social précédent. En 1923 (la même année Gershom Scholem quittait Berlin pour Jérusalem) le jeune homme émigra seul à Strasbourg et s’inscrivit au département  de philosophie de l’université locale. Tout en résidant en Alsace, il fréquentait régulièrement les séminaires de Edmund Husserl à Fribourg ainsi que ceux de Martin Heidegger. Sept ans plus tard, il soutint son doctorat sur la phénoménologie de Husserl (1930). Incorporé dans l’armée après la déclaration de guerre il fut fait prisonnier et dut supporter de longues années de captivité. Ayant perdu toute sa famille, il revint à Paris où  l’Alliance Israélite Universelle lui confia la direction de son lycée (ENIO) . Levinas sut faire de ce poste relativement ingrat une enviable tribune pour propager ses idées et former de larges couches de la jeunesse juive : durant près de trois décennies, il veilla sur la scolarité et l’enseignement juif et philosophique à la fois des élèves de France métropolitaine mais aussi d’Afrique du Nord et même d’… Iran. C’est toute une jeunesse, devenue orpheline et coupée de ses racines juives que Levinas aida à se retrouver et à renouer avec son héritage séculaire.. Paris, Marseille, Lyon et Strasbourg mirent des foyers à la disposition d’enfants abandonnés ou rescapés des camps de la mort.  Grand philosophe en herbe, Levinas ne jugea pas cette exaltante tâche d’éducateur inférieure à sa dignité. Semaine après semaine, il réunissait élèves, auditeurs libres et étudiants pour expliquer le samedi matin la péricope biblique lue à la synagogue. Parallèlement à ce travail d’éducateur au service de la communauté juive, Levinas fut nommé chargé de cours à l’université de Poitiers (1961), puis professeur à Paris-Nanterre (1967) et, pour finir, à la Sorbonne (1973). Il n’occupa cette prestigieuse chaire que trois années puisqu’il fut alors touché par la limité d’âge. 
La carrière académique de ce philosophe de renom ne débuta vraiment qu’à un âge relativement avancé,, ce qui explique sa notoriété tardive. Cet homme dut se battre pour survivre : il lui fallut acquérir les fondements de la langue française qui n’était pas sa langue maternelle, il dut aussi demander sa naturalisation et même ses relations avec l’establishment communautaire ne furent pas toujours exemptes de tension. Les questions que l’on se pose au sujet d’un tel penseur et sur le sens à donner à son œuvre sont les suivantes : était-ce un philosophe juif, c’est-à-dire un penseur nourri principalement aux lettres juives, ou avons-nous affaire un Juif philosophe ? En d’autres termes, était-ce le judaïsme en tant que tel qui constituait la partie principale de sa spéculation ou plutôt le bloc grec avec son prolongement allemand moderne ? Il ne semble pas que Levinas ait érigé une barrière hermétique entre ces deux aspects de sa pensée puisqu’il considérait le judaïsme comme une catégorie de l’universel… Il n’eut pas vraiment à choisir entre Juda ha-Lévi et Moïse Maimonide puisque si le premier défendait les droits de la révélation et le second se seriat du medium grec, c’est-à-dire de l’universel dans sa formulaion philosophique du judaïsme. Les principaux auteurs judéo-hébraïques et judéo-allemands qu’il utilise dans sont : Juda ha-Levi, Maimonide, Hermann Cohen, Franz Rosenzweig et Martin Buber.



Emmanuel Levinas, grand philosophe judéo-français, introducteur en France de la phénoménologie de Husserl, grand connaisseur de la pensée de Heidegger, avait lui-même fait une déclaration intéressante sur le développement des esprits qui, soulignait-il, ne dépendent pas uniquement des influences qu’ils sont subi ; il faut y ajouter l’arrière-plan. C’est toute la question.  Un génie, un grand homme des lettres, un grand philosophe, ou un grand scientifique, ne s’expliquent pas uniquement par l’enseignement suivi  ni par les idées transmises.
Ceci pose la question des sources : comment une pensée s’est-elle constituée, comment a-t-elle, à l’âge de la maturité, écarté la pensée d’autrui pour accéder enfin à l’autonomie intellectuelle, à l’intellection personnelle ?
Plusieurs auteurs, pas nécessairement des spécialistes, se sont attaquées à cette question et ont déblayé le terrain. La biographie éclaire, dans ce cas précis, l’œuvre : Levinas a vécu à l’intersection de quatre grandes cultures : judéo-hébraïque, russe, allemande et française.
La problématique est donc la suivante : quelles relations entre l’identité juive et la culture européenne ?


Né en 1906 à Kovno (Kaunas) en Lituanie, Emmanuel Levinas est fils d’un libraire et d’une mère mélomane. Dès son plus âge, il est pris dans les tribulations de l’histoire ; un antisémitisme  endémique, la première guerre mondiale qui oblige sa famille à se réfugier en Ukraine, la révolution bolchevique, la crise européenne, autant d’ingrédients qui expliqueront qu’après son passage dans le lycée juif de sa localité, ses parents aient tenté de l’extraire de cette fournaise.  On fait des tentatives auprès de grandes universités allemandes mais aucune ne juge suffisant le niveau d’un bachelier sorti d’une école juive russe… Et pourtant, le jeune Levinas maîtrisait alors le russe et l’allemand tandis que son éveil culturel ne laissait guère à désirer.
Par bonheur, le dévolu des Levinas se jette sur la bonne ville de Strasbourg où le jeune homme profitera de l’enseignement de grands maîtres comme Mauirce Pradines qui dirigera ses premiers travaux, Charles Blondel, Henri Carteron, le célèbre helléniste trop tôt disparu et quelques autres. C’est grâce à une bourse de cette université  qu’il assistera aux entretiens de Davos, marqués par l’opposition frontale entre Ernest Cassirer, l’élève de Hermann Cohen, et Martin Heidegger.
Ce que l’on sait moins, c’est que le jeune homme suivit aussi les cours de la faculté de théologie protestante et qu’il s’était lié d’amitié avec différents pasteurs philosophes… Cette connaissance de l’autre, cette amitié sincère nouée à un très jeune âge ne se démentira jamais : Levinas sera un fervent support du dialogue entre les juifs et les chrétiens. Pendant la guerre, c’est une institution chrétienne qui abritera sa femme et sa fille, les sauvant de la mort, alors que lui-même se trouvait en Allemagne dans un dans un camp de prisonniers.
Comment résumer à cette étape précise l’itinéraire intellectuel du philosophe en herbe ? A la maison paternelle il recevait des cours privés de Bible hébraïque. N’oublions pas que l’on se trouve en Lituanie, c’est-à-dire dans le cadre d’un judaïsme exigeant, sobre,  rationaliste, émanant du fameux Gaon de Vilna, homme de foi et de culture, ouvert aux sciences et désireux de servir son Dieu avec un maximum d’intelligence, en quelque sorte.
Mais ce parcours intellectuel de Levinas n’est pas sans rappeler celui, plus tragique et moins exemplaire, suivi au XVIIIe siècle par Salomon Maîmon (1752-1800) . On peut lire son autobiographie Histoire de ma vie (Paris, Berg International, 1984) qui montre comment il quitta l’obscurantisme de son ghetto polono-lituanien pour se rendre à Königsberg et ensuite à Berlin afin d’y rencontrer Moïse Mendelssohn (Que sais-je ? PUF, 1996), le juif des Lumières, figure de proue de l’Aufklärung… Martial Guéroult que Levinas a connu à Strasbour justement, publia sa thèse complémentaire sur la philosophie transcendantale de Salomon Maimon (1929).
Or, si les universités allemandes avaient admis le jeune Levinas, celui-ci serait devenu l’alter ego de Buber, Rosenzweig, Baeck et quelques autres, et la France eût été privée de son apport vivifiant. Mais tout en s’établissant en France et en adoptant le français comme langue d’enseignement, de culture et d’écriture, Levinas s’est raccroché à la philosophie judéo-allemande incarnée alors par Hermann Cohen (ob. 1918) et Franz Rosenzweig (ob. 1929)
Et pourtant, cet homme à la pensée vraiment novatrice, ce philosophe du visage, n’a pas connu la célébrité qu’il méritait et même la relative notoriété ,si  tard arrivée, l’a pas réussi à estomper cette impression de rayonnement excessivement limité. A ceci plusieurs raisons qui tiennent à la personnalité de l’auteur mais aussi à la structure de la communauté juive de l’époque.
Issu d’un milieu juif qui ne jouissait pas pleinement des droits civiques (que l’on songe au numerus clausus dans les lycées et les universités, sans même parler des persécutions sanglantes…) Levinas a constamment recherché la protection d’institutions, de grandes personnalités  de la communauté juive. On ne s’explique pas autrement que ce grand penseur ait choisi d’être surveillant dans un internat juif et de dépendre d’une instution comme l’Alliance Israélite Universelle (AIU), institution parfaitement honorable et respectable mais un peu étriquée, tout de même, pour celui qui traduisit du Husserl et du Heidegger en français… Sa demande de naturalisation pointe dans la même direction : ne plus subir l’arbitraire, obtenir enfin le droit de cité la partie des Droits de l’homme et du citoyen et asseoir une situation, certes modeste mais stable. Ce qui explique qu’il soit resté directeur d’une Ecole Normale pendant quatre décennies, qu’il ait partagé la vie quotidienne de jeunes élèves, venus de pays déshérités et bien moins policés que lui.
On peut avancer au moins deux hypothèses pour rendre compte de cet état de faits : soit Levinas a préféré se mettre à l’abri, ne pouvant pas intégrer par la grande porte le circuit universitaire français, soit il fut authentiquement, et d’intention première, animé du désir d’être un éducateur, un pédagogue du peuple juif de France, à une époque où la communauté était un véritable cimetière, un champ de ruines, où un Edmond Fleg publiait un livre intitulé Nous de l’espérance et cette attachante Anthologie juive. Le souci communautaire doit avoir habiter le jeune homme qui s’était entre temps marié et avait eu une petite fille… 


Quand on parle ces sources d’un philosophe, il est important de s’interroger sur la nature de sa noétique. Dans le cas de Levinas, il faut se demander ceci : est-ce un juif qui philosophie ou est-ce un philosophe qui réfléchit sur le judaïsme ?
L’étiquette de philosophe juif eût été réductrice et Levinas ne la souhaitait pas ; il fit publier ses écrits confessionnels chez un certain éditeur alors que ses écrits de philosophie générale étaient gérés par d’autres canaux.
Etait-ce un savant de la science du judaïsme, un spécialiste d’études juives ? Non point. Il n’a pratiquement jamais écrit dans la Revue des Etudes Juives, organe d’érudition de la science du judaïsme en France. Et il jugeait que Georges Vajda, le maître de l’auteur de ces lignes, n’était qu’un «doxographe»…  Remarque que Levinas me fit dans son appartement de la rue Michel-Ange, peu après la mort de Vajda…
Levinas voulait promouvoir une pensée juive vivante, et non point pratiquer l’archéologie de la pensée juive en analysant les manuscrits de la philosophie médiévale juive qui se trouvaient à la division des manuscrits orientaux de la Bibliothèque Nationale. Levinas n’a jamais été attiré par la Wissenschaft des Judentums, il a préféré Rosenzweig, Buber et dans une moindre mesure Léo Baeck.
Une bibliographie imposante a été consacrée à l’homme et à son œuvre, notamment fans le domaine de la phénoménologie en France et en ce qui concerne sa conception du judaïsme, dominée, on le sait, par un impératif obsessionnel de l’éthique.  Voici un exemple d’ouvrage consacré à Levinas


Bien qu’écrit par un journaliste, voici un ouvrage de superbe venue, remarquablement rédigé, présenté d’une plume alerte, conçu dans un style à la fois élégant et sobre, sur un sujet (ou devrait-on dire) un homme dont le nom évoque à lui seul toute une pensée, à la fois rigoureuse et claire. Le Levinas de Salomon Malka arrive en son temps, au terme d'un maturation nécessaire, près de deux décennies après un premier essai intitulé Lire Levinas. Même les toutes premières pages du livre évoquant la relation humaine de l'auteur à l'objet de son livre ne sont pas dénuées d'importance tant elles respirent une empathie certaine.
Suivant la noble recommandation d’Ernest Renan qui préconisait de ne jamais « sacrifier la critique à l’amitié », Salomon Malka relate la vie de son auteur de l’intérieur, sans jamais tenter de s’identifier à lui, ce qui rend l’ouvrage à la fois attachant et instructif. Le parcours auquel il nous convie (véritable enquête de journaliste sur le terrain) à travers Kovno/Kaunas est particulièrement vivant : la maison familiale, la papeterie paternelle, les livres des grands classiques russes posés sur la commode ou le buffet, et, suivant une transition toute naturelle, les premières impressions intellectuelles et spirituelles qui apposeront une marque indélébile au penser et au vécu du jeune homme. Cette ville de Kovno fut, à l’époque même de la scolarisation de Levinas dans le lycée juif local un véritable laboratoire du système éducatif juif en voie de modernisation et de rénovation : un rabbin-philosophe (il fera sa thèse sur les écrits scientifiques de Gersonide : 1288-1344), le célèbre Joseph Carlebach de Hambourg, s’y rendra après un bref séjour à Jérusalem et y appliquera ses nouvelles méthodes pédagogiques [ en it un peu mieux les contours de l’essence du judaïsme.
Le miracle de cette alchimie réussie entre le penser et le vécu, la littérature et la vie, saute aux yeux quand on constate que les deux grands noms qui graveront (avec d’autres) leur durable empreinte sur le philosophe en herbe étaient des Juifs soit convertis (le cas de Edmund Husserl devenu protestant) soit désireux de le devenir (Henri Bergson). Le miracle réside en ce que le Lituanien expatrié n’a pas suivi leur exemple, recueillant ce qu’ils avaient de bon à dire et à enseigner tout en se détournant du reste : n’est-ce pas là l’exemple talmudique de Rabbi Meïr qui sut tirer le meilleur d’Elish ben Abouya et éviter sa dérive gnosticisante ? Ce danger de la conversion tapie aux portes menacera aussi – mais sans succès – Franz Rosenzweig que Levinas sera l’un des rares à lire en allemand et à méditer, même s’il le cite rarement tout en reconnaissant sa dette à son égard (dans une interview avec Christian Delacampagne, parue dans Le Monde, il dira, avec beaucoup d’humilité : j’ai pillé Rosenzweig…)
Mais la vieille université de Strasbourg avait aussi une relation spécifique aux Écritures : allemande pendant un certain nombre de décennies, elle a toujours considéré la religion comme une matière académique et a su recueillir le legs spirituel et intellectuel de ce que les savants allemands nomment, par une expression intraduisible en français, la Religionsphilosophie. Ce qui ne signifie pas que l’ontologie devait, aux yeux du philosophe en herbe, avoir des racines exclusivement religieuses ; il s’agissait de ne pas baisser la tête devant un matérialisme qui broyait tout sur son passage. Mais le judaïsme ou plutôt l’apport de penseurs juifs à la philosophie universelle ne sera pas absent : que l’on songe à Martial Guéroult qui succédera à Henri Carteron et qui, tout en s’intéressant à Descartes et à Spinoza, n’en avait pas moins rédigé sa thèse complémentaire sur la philosophie transcendante de Salomon Maïmon (1752-1800), le commentateur du Guide des égarés de Maimonide en allemand et en hébreu… Par des chemins sans cesse détournés, le Lituanien retrouve l’un de ses célèbres compatriotes du XVIIIe siècle, lui aussi amoureux du Guide des égarés de Maimonide…
Assez inexplicable reste aux yeux de l’observateur impartial l’amitié avec Maurice Blanchot, dont les péchés de jeunesse et l’indulgence coupable pour certaines idées laissent pantois. Sans chercher à s’immiscer indûment dans l’âme des hommes, ne peut-on pas penser que le jeune Levinas a cherché à briser l’isolement en se liant avec un homme de son âge, bien intégré et différent des membres de la communauté juive locale qui avaient alors une très haute idée de leur appartenance alsacienne et ne prisaient guère les Ostjuden, fussent-ils dotés d’un talent prometteur ?
La double proximité (géographique et idéologique) de Strasbourg à l’Allemagne conduira Levinas vers Husserl à Fribourg et, partant, vers Martin Heidegger dont il saura apprécier l’œuvre maîtresse Sein und Zeit (Être et temps). Une nouvelle fois, les racines juives seront certes mises à mal mais sans jamais contrarier durablement l’adhésion du jeune penseur au renouveau philosophique : même un Juif converti au protestantisme (Husserl) même un Allemand qui acceptera (du bout des lèvres ?) une idéologie parfaitement condamnable (Heidegger), rien ne découragera un homme saisi par l’envie d’apprendre et la rage de comprendre. On l’a déjà vu pour Blanchot…
Levinas assista aussi à la seconde rencontre de Davos vers mars 1929, marquée par l’affrontement entre [de e lorsque sa démarche politique est erronée ?]
Après avoir été fait docteur de l’Université de Strasbourg, Levinas songe à se faire naturaliser français ; on lit avec une certaine émotion la demande de l’étudiant d’être exonéré des droits en raison de ses modestes revenus. On ne peut s’empêcher de penser à la supplique de Moïse Mendelssohn qui prie Frédéric II de le dispenser d’acquitter les droits exigibles de tout candidat à l’installation dans la ville de Berlin… Cette naturalisation française vaudra à Levinas près de quatre années de captivité au stalag : imagine-t-on l’auteur de Totalité et Infini astreint au rude labeur du bûcheron condamné à couper et à scier du bois par des températures hyperboréales ? Mais le pire, l’indicible, l’effroyable sera la nouvelle de l’extermination de ses parents et de ses frères à Kaunas…
La France se relève et se remet patiemment de sa défaite : Levinas prend en charge l’ENIO où affluent de nombreux juifs du Maroc, peu policés et guère rompus aux manières raffinées de l’Europe. Le quinquagénaire lituanien saura gérer assez convenablement ce choix des cultures découvre alors un judaïsme si différent de celui de son Europe orientale natale : on parlerait ici d’un mizzug galouyot, d’une fusion des différentes diasporas en vue de former un Juif nouveau. Face à des garçons et des filles qui vivaient un judaïsme chevillé au corps, Levinas tentera de montrer que son identité juive est construite par la culture européenne… Or, ces pauvres émigrés ne lisaient ni ne parlaient un seul mot d’allemand (ni de russe), langue de la renaissance juive par excellence depuis Moise Mendelssohn et la Haskala…
En suivant pas à pas ce passionnant ouvrage, on lit quelques échantillons exégétiques de ce qui est censé être l’apport de Levinas au Talmud et à son actualisation. Ces pages, loin d’être inintéressantes, gagneraient à être substantiellement approfondies afin de voir si la méthode de l’auteur était vraiment innovante. En outre, une approche réellement philosophique de cet aspect des choses eût aidé à cerner ce qu’était l’essence du judaïsme selon Levinas. C’est peut-être là (mais l’avis est éminemment subjectif et n’entame en rien la valeur de l’ensemble) l’une des faiblesses de cette présentation : trop de citations de ou sur l’auteur, et pas assez de tissu conjonctionnel (et surtout critique) afin d’expliquer au lecteur les vues originales de l’auteur mais aussi les limites de son approche…
Certes, l’auteur a opté pour une subdivision commode en lieux et visages, ce qui lui permet de faire défiler toutes sortes de gens, de Derrida à Ricœur en passant par Candillac, etc. Or cette profusion, si elle enrichit le volume du livre, nuit quelque peu à la clarté de l’exposé : comme tous les esprits profonds, Levinas avait une personnalité complexe qui, comme les autres, emporte ses secrets avec lui dans la tombe. Si l’on parvient à réunir en gerbe intelligente liée cette profusion de détails et à les bien classifier, on constate qu’entre 1923 et 1933, l’homme a « flotté ». Ce qui est absolument naturel parce qu’humain. Mais d’autres, bien plus prestigieux, l’ont fait avant lui : Moïse Mendelssohn, le père du judaïsme moderne (et dont Levinas avait d’ailleurs préfacé la version française de Jérusalem ou pouvoir religieux et judaïsme), s’était replié sur lui-même pendant une bonne dizaine d’années et ne revint sur la scène communautaire qu’avec l’affaire Lavater… Léopold Zunz, le père de la Science du judaïsme mort en 1886, avait, un temps, songé à se faire chrétien afin de pouvoir, par ce moyen détourné,                                                                                                                                                                                                                                                                                      ’on se penche sur cette question touchant un être qui n’est plus car le Talmud nous enseigne que l’on ne débat avec un lion mort…
a) Levinas nous a appris à sortir le trésor du judaïsme de sa gangue, à actualiser les dicta talmudiques et à faire en sorte à ce que le talmud s’y connaisse en nous même si on le connaît pas (J. Derrida) ; ce faisant, il a infligé un cinglant démenti à tout un pan de la culture européenne a suivi un courant anti-talmudique qui culmina dans une phrase bien ciselée (quoique fausse de Ernest Renan) : on peut pardonner au peuple juif d’avoir constitué le Talmud car elle a donné la Bible à l’humanité. Porter très haut le flambeau du Talmud en en extrayant un message actualisé, voila ce que fit Levinas dont la connaissance des textes et des sources était plutôt modeste.
b) Levinas a montré, à la suite de tant d’autres, mais peut-être aussi mieux qu’eux (c’est-à-dire Hermann Cohen et ses héritiers) que le judaïsme fut humain avant l’humanité et qu’à ce titre il est et demeure une catégorie de l’universel. Comme Maimonide, huit siècles avant lui, il a tenté de montrer que la Vérité est une, ne revêt aucune coloration confessionnelle mais s’adapte, dans sa présentation aux différents milieux, sous un habillage conceptuel ou religieux approprié…
c) Ce qu’il a fait pour les Juifs de notre pays est immense : qu’il ait ou non eu la fibre de l’éducateur, il a vaillamment tenu sa place. Laissons le mot de la fin à son propre fils qui le vit vivre au quotidien :
«Je vous parle d’un homme que j’ai vu se lever, faire la prière, mettre les tefillines, appeler les élèves de l’ENIO, les engueuler, les encourager, noter, manger, déchirer un livre, et je vois une œuvre qui échappe à tout cela. C’est-à-dire une œuvre juive sans aucun doute, une œuvre juive de bout en bout. Je garde en mémoire cet attachement viscéral au calot, la dernière année. Il l’a gardé jusqu’à son dernier souffle. Il est mort le huitième jour de hanouka. C’était un matin. Il se sentait mal. Il était onze heures, j’ai allumé la dernière bougie de Hanouka, ils a pris le livre, il a embrassé le livre, il a embrassé ma main, nous sommes partis à l’hôpital et il s’est éteint quelques heures après. Il n’a jamais quitté ce calot… »


    Voici le résumé succinct de ses principaux écrits relatif s au judaïsme :
    Dans Totalité et infini (1961) Levinas met en avant l’idée de subjectivité car il refusait une philosophie dominée par la totalité et l’ontologie. A ses yeux, la subjectivité était à même de produire une expérience pouvant critiquer l’ontologie et la politique. L’expérience s’appuie sur l’idée merveilleuse de l’infini. Il est cependant paradoxal que l’homme dont les capacités intellectuelles sont limitées puisse concevoir cette idée de l’infini. Or, c’est justement par cette action qu’il peut se frayer un chemin vers l’éthique. Mais où peut-on rencontrer cette idée de l’infini ? Et comment la subjectivité s’y prend elle  pour réaliser ce qui semble impossible ? La solution de ce paradoxe pourrait bien résider dans la contemplation du visage de l’autre.  Et c’est ce qui constitue la rencontre de l’infini. Cet infini qui se porte vers la subjectivité et ouvre la voie de Dieu. Lorsque je contemple les traits du visage de l’autre et que je considère non seulement sa fragilité mais aussi l’énigme qu’il représente, je perçois l’écho du commandement du Décalogue, tu ne tueras point…  L’existence, la présence de l’autre,  m’intime l’ordre de penser à lui, de veiller à son bien-être  et m’interdit de prendre joyeusement possession du monde. Ce surplus de conscience m’enseigne que le prochain, que l’autre, est plus important que la satisfaction de mes désirs. 
Mais comment se justifie cette importance de la subjectivité ? La réponse de Levinas est la suivante : c’est en rencontrant l’autre que je prends conscience de moi-même.  Comment définir cette subjectivité ?  Par le fait que je ne peux pas me dérober ; c’est cela le moi ! Ces propos rappellent l’injonction biblique lo tuchal le-hit’allem (Exode      ).  S’il est vrai que mon moi n’est autre que ma capacité à percevoir l’offense subie par mon prochain et à contempler son visage, alors le souci éthique de l’autre constitue la mesure véritable de la subjectivité humaine. Partant, la subjectivité doit nous mener vers l’éthique. Bien que la trame de cette œuvre ne soit pas d’essence juive, on en perçoit nettement l’arrière-plan biblico-talmudique car le primat revient à l’éthique et non à  la théorie de la connaissance.
    Difficile liberté (1963) est un recueil d’articles publiés au cours des années d’après guerre, environ vingt ans après l’extermination des juifs d’Europe.  Dans ce livre à forte connotation juive, Levinas définit Israël comme un peuple qui assume la responsabilité des autres peuples, sans que cela ne lui confère le moindre privilège. Levinas qui, dès son jeune âge, avait acquis des connaissances en matière de Bible et de talmud, décrit les grandes exigences de la spiritualité juive: si l’homme cherche à se mettre en relation avec la sainteté de Dieu, il lui faut  tenir compte absolument de son congénère. Ce qui implique qu’il doit être conscient de ses devoirs envers lui. Il doit avoir le souci des autres. La spiritualité juive est une spiritualité où l’infini ne s’ouvre qu’au regard moral. Nul n’a le droit de se dérober face aux souffrances de l’autre. La religion juive a choisi l’homme afin qu’il se sente indispensable dans la recherche du bien-être de l’autre. Ainsi se définit la vocation messianique de ce peuple : veiller sur cette mission et la transmettre aux autres peuples.
    Quatre lectures talmudiques (1968), Du sacré au saint (1977) sont deux ouvrages plutôt brefs dans lesquels Levinas présente au lecteur formé à la philosophie grecque l’essentiel de l’héritage talmudique et de l’herméneutique rabbinique : les développements anecdotiques et les multiples anachronismes apparents contenus dans les récits talmudiques ne devraient pas occulter une pensée très  structurée et qui peut nous être de quelque secours face aux problèmes que pose le monde contemporain. L’idée de repentance si cruciale  au sein de l’éthique et de la piété juives, est considérée ici comme une expérience marquante dans la rencontre de l’autre: Levinas souligne aussi que le jour des propitiations constitue bien le sommet de la religion juive. Lors de la récitation de la liturgie,  l’homme prononce des paroles de repentance qui visent à l’apaisement et implorent le pardon des offenses ; par un tel acte il restitue à son prochain la dignité dont il l’avait privé auparavant.
Dans le second volume Du sacré au saint  l’auteur ne fait pas mystère de sa méfiance vis-à-vis du sacré. Selon Levinas, la sainteté réside dans la séparation et la pureté : mais comment faire pour que la  pureté réside dans un monde désacralisé. Cette méfiance à l’égard du sacré s’exprime sans ambages chez l’auteur : le sacré, écrivait-il en substance, est l’obscurité où prospère ce délire mythique que le judaïsme a en horreur… C’est ici bas, au sein de l’humanité, qu’il convient de rechercher le sacré. Ce n’est rien d’autre que le souci du prochain.
    Dans l’Humanisme de l’autre homme (1972) Levinas approfondit les idées développées dans Totalité et infini. Il convient, selon l’auteur, de repenser l’importance et l’identité du sujet, autrement que suivant le mode grec. Levinas se réclame de l’antique question biblique, suis-je le gardien de mon frère (ha-shomer achi anochi) ? Mais dans ce livre Levinas introduit des idées et des images nouvelles: la peau, le visage, la vulnérabilité , la blessure, la sensibilité, etc… Se référant à  la tradition orale juive, le philosophe souligne la supériorité du dire par rapport au dit. Levinas traite souvent de la relation du judaïsme à l’hellénisme: à ses yeux, les Grecs disposaient de la langue de l’universel, c’est la langue de la culture par excellence. C’est pour cela que Levinas se sert de la philosophie, le mode grec de la communication universelle. Et pourtant le message que la langue grecque véhicule est infiniment supérieur… Ici, Levinas établit un lien organique entre Juda ha-Lévi, le détracteur des Grecs et Moïse Maimonide, l’adepte juif d’Aristote afin de dépasser leur opposition.
Le judaïsme nous inculque le sentiment de responsabilité à l’égard de ceux qui pensent ou croient autrement ; il nous exhorte à ressentir les souffrances de l’autre. Mais une telle démarche constitue une impossibilité logique. Comment pourrais-je être tenu pour responsable de faits ou de choses qui me sont parfaitement étrangers ? Et comment transformer  une impossibilité logique en quelque chose de réel ? Dans cette rencontre avec l’autre, l’homme ne dispose pas encore d’une essence bien établie,  c’est la présence du prochain qui fait de lui ce qu’il est vraiment. Ce souci de l’autre est une partie constitutive du sujet. Cette idée mène Levinas vers une définition encore inouïe du sujet : le moi, c’est l’autre. Être un sujet, c’est être un ôtage de l’autre. L’émergence du sujet éthique nous affranchit de cette violence qui subordonne l’humanité à cette essence. Il est strictement impossible de se dégager de cette responsabilité , aussi impossible que «de ne plus être dans sa peau.»
    Autrement qu’être au delà de l’essence (1974). Dans ce livre Levinas reprend sa précédente définition de l’être : ne pas pouvoir se dérober, voilà le moi. Et comment doit-on être pour correspondre à cette définition ? La réponse nous est livrée par la subjectivité de l’homme qui rend l’homme réceptif à «l’énigme de l’éthique». C’est seulement par ce biais que le moi fait du bien-être de l’autre sa préoccupation majeure. C’est par l’essence de l’autre que l’on comprend sa propre essence. Ainsi présenté, le programme de l’éthique  change du tout au tout dans un système où l’ontologie  garde tous ses droits mais se trouve subordonnée à l’éthique.
    L’au-delà du verset (1982). Œuvre de la maturité, ce livre offre un exposé détaillé de l’herméneutique de Levinas. Ce n’est pas une présentation de l’exégèse biblique, mais plutôt une méthodologie qui nourrit la réflexion et nous informe des postulats de l’auteur. Levinas explique ici les relations dialectiques entre l’apparemment particulier (le juif) et l’universel (le grec).  Levinas note que le message des lettres et des caractères hébraïques doit toucher et concerner tout le monde. De fait, le Talmud qui fut si longtemps attaqué, va plus loin et plus profondément que les Grecs tout en se servant de leur propre langue.  C’est pour cette raison que Levinas parle justement de l’au-delà de l’universel : en présentant à des êtres de formation grecque les doctrines éthiques du talmud  dans la langue qui leur est accessible, on accorde à ce medium linguistique une richesse et un relief quil ne possédait pas auparavant. Pour Levinas, il importe de montrer que l’ontologie et la connaissance ne sont pas les seuls à produire de l’éthique. On perçoit dans une telle déclaration une allusion polémique aux fondements intellectualistes de l’éthique maïmonidienne puisque l’auteur du Guide des égarés susbordonnait le degré de providence divine sur les individus à leur richesse intellectuelle. Au fond, la conception du judaïsme par Levinas vit dans un paradoxe :  exprimer en grec des idées que la  Grèce a ignoré… D’où cette étonnante dialectique entre l’universel et l’au delà de l’universel.  Le message des lettres carrées va donc bien au delà des versets bibliques. «La lettre est l’aile repliée de l’esprit.» D’où la nécessité d’interroger le texte biblique. L’homme a besoin des règles éthiques car «l’humanité commence là où la force vitale, apparemment inoffensive mais parfois meurtrière, est enfin battue.» Le Talmud n’a pas son pareil pour mettre en valeur cette composante éthique qui transforme la crainte de Dieu en souci de l’autre.
    A l’heure des nations (1988). Cet ouvrage contient des textes relatifs au talmud et à des penseurs du siècle des Lumières ; il renferme aussi des entretiens sur le judaïsme. Il existe, aux yeux de Levinas, une alliance entre Israël et les nations. Plus le juif prend possession de son héritage éthico-religieux et mieux il comprend l’altérité des nations, leur différent mode d’être  La proximité à Dieu dépend de l’aide que l’on est disposé à apporter à l’autre. L’humanité apparaît lorsque l’homme se soucie plus de l’autre que de lui-même.  Être un homme, c’est se sentir responsable de l’autre.  Être élu, c’est être saint et séparé.


    Conclusion :
La philosophie de Levinas pourrait se résumer en concepts clés : l’altérité, la responsabilité et l’éthique.
Un célèbre personnage a dit : nul n’est prophète en son pays. Cette phrase pourrait s’appliquer à Emmanuel Levinas pour lequel la reconnaissance et la célébrité ne sont venues ne très tard… Et même dans son propre camp, celui du judaïsme français, sa position ne fut pas assurée dès le début. Son premier recueil Difficile liberté, pourtant entièrement consacré au judaïsme, ne fut recensé dans la Revue des Etudes juives que des années plus tard…
    Ce sont les milieux chrétiens, éblouis par cet homme qui leur faisait connaître le talmud sous un jour nouveau, voire même avec des interprétations de phénoménologue, qui le fient vraiment connaître… C’est une université catholique des USA qui lui accorda, la première, le titre prestigieux de Docteur honoris causa . Les relations avec les coryphées israéliens ne furent pas des plus simples ni des plus chaleureuses… C’est ainsi. Il est des grands hommes que l’on découvre deux cents ans après leur mort. C’est ce que disait Martin Buber de lui-même… Et ce n’est pas faux.



               



 

20:07 Publié dans Philo | Lien permanent | Commentaires (4) | Tags : résumé de la conférence de lundi 2 juin 2008 | |  Facebook

VU AU CINEMA LE FILM LES CITRONNIERS…

 

   VU AU CINEMA LE FILM LES CITRONNIERS…
    Voici un filme incontestablement émouvant, plutôt bien tourné mais dont l’empreinte idéologique n’en reste pas moins discutable… C’est toute la question de savoir si l’art cinématographique ne perd pas un peu de sa force en se mettant au service d’une cause politique ou idéologique.
    De quoi s’agit-il ? D’un verger où poussent des citronniers qu’une Palestinienne de Cisjordanie a hérité de son défunt père et qui se retrouve, pour son malheur, voisine, au bord  de la ligne verte, de la résidence d’un ministre israélien, et pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit du ministre de la défense. Ce voisinage, censé symboliser la cohabitation de deux peuples incarnant deux droits, deux rêves et deux légitimités opposés, se révèle impossible car les services de sécurité imposent à leur ministre dont ils assurent la protection l’arrachage des arbres… Motif invoqué : des terroristes palestiniens pourraient s’y infiltrer pour y commettre des attentats , à l’abri des arbres et se retirer chez eux, sans être inquiétés.
    La femme palestinienne, héritière et exploitante de ces citronniers, est une veuve dont les enfants sont partis à l’étranger. Elle est seule et décide de se battre contre la destruction de ses arbres. En plus de l’opposition entre deux raisons de vivre, deux façons de voir et deux approches historiques, le film dépeint les blocages, les crispations, voire les aspects rétrogrades de la société palestinienne : la femme, encore belle, recourt aux services d’un jeune avocat palestinien qui fit ses études à Moscou mais qui apparaît comme un opportuniste, puisqui n’hésite pas à exploiter la détresse matérielle et morale de son cliente… Une idylle se noue entre les deux, provoquant la désapprobation unanime de la localité… Car la veuve, seule depuis dix ans, ne saurait refaire sa vie et encore moins s’offrir à un amant plus jeune qu’elle.
 Mais ce n’est pas là la trame principale qui demeure le droit des Palestiniens à vivre sur cette terre originellement juive (d’après la Bible et l’histoire universelle).
    Condamnés à l’arrachage par le gouverneur militaire, les citronniers ne le seront pas vraiment puisque la femme s’adresse à la cour suprême d’Israël qui impose une position intermédiaire entre l’éradication pure et simple du verger et son maintien en l’état.
    Sans être anti-israélien, le film insiste un peu trop sur le désarroi de la société israélienne, incarnée par l’épouse (délaissée) du ministre lequel a l’air de préférer la compagnie de jeunes et fringantes soldates : ce soldat évolue dans le virtuel et l’irréel, l’épouse est à la dérive, sans un mari aimant, sans sa fille qui étudie aux USA et doit, de surcroît, faire face à la détresse de cette femme palestinienne qui nous est présentée comme «le juif des nations» : c’est-à-dire l’opprimée, l’exploitée, l’esseulée que nul n’aide, excepté un vieux paysan qui dépose de façon émouvante devant la cour suprême… Même l’avocat arabe y va de sa citation biblique, un peu comme s’il voulait rappeler aux Israéliens leurs propres valeurs qu’ils auraient oubliées… On perçoit, de manière subliminale, cette sempiternelle tentations de jouer sur une éventuelle mauvaise conscience des Israéliens, accusés de faire triompher leurs droits nationaux au détriment de ceux des autres…  Enfin, les paysages sont beaux, bien filmés, bien que la volonté d‘émouvoir soit omniprésente.
    Une œuvre cinématographique reste ce qu’elle est, c’est-à-dire une tentative  de faire de l’art. Mais l’art n’est pas l’histoire. Et l’histoire enseigne depuis Hérodote la recherche des faits réels tels qu’ils se sont produits…

 

09:47 | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

30/05/2008

LE PASSE-TEMPS FAVORI DES SOCIALISTES FRANÇAIS…

LE PASSE-TEMPS FAVORI DES SOCIALISTES FRANÇAIS…
    Et si le passe-temps favori des socialistes français était de dire du mal les uns des autres, chaque fois qu’un congrès approche ?  Assurément, cela n’arrangera pas l’affaire des militants qui attendent désespérément une victoire électorale décisive. Mais cela convient apparemment aux leaders dits les éléphants qui briguent chacun la première place…
    Résumons la situation : depuis la mort de François Mitterand, seuls ont réussi ceux des socialistes français qui, tout en désavouant le vieux chef (souvenons nous du sous bénéfice d’inventaire de Lionel Jospin), ont poursuivi dans sa voie et utilisé les mêmes méthodes de divide et impera…
    Après l’intermède de M. Jospin, c’est un autre socialiste français, François Hollande qui s’est imposé à force de tours de passe-passe et de numéros d’équilibriste. Sans vouloir être désagréable, sa gestion du PS une décennie durant n’est vraiment pas une réussite. On dit l’homme intéressé par la candidature à l’élection présidentielle de 2007 lorsque soudain sa compagne, téléguidée par d’autres, s’est installée dans la place et lui a soufflé le poste sous le nez…
    La suite est connue : une candidate d’un parti qui ne la soutient pas, des éléphants qui se pressent à ses meetings en étant ailleurs et en attendant que cela se passe, bref une catastrophe… J’avais déjà écrit dans une note, en son temps, que la candidate du PS souffrait d’un triple handicap ou inadéquation : a) entre elle et le PS b) entre elle et son programme et c) entre elle et son propre staff (son conseiller économique est devenu ministre de Nicolas Sarkozy…)
    Et aujourd’hui, c’est reparti de plus belle : il suffit de lire l’article de Fr Hollande dans le journal Le Monde pour s’en convaincre. Il y a fort à parier que Bertrand Delanoë, Maire de Paris, va disputer à Madame Ségolène Royal sa place d’ancienne candidate à la présidentielle… Et cela repartira comme la dernière fois : unité de façade, on va au feu, on perd et on recommence. 

17:19 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

LA RÉFORME CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE ET L’ENTRÉE DE LA TURQUIE EN EUROPE

 

LA RÉFORME CONSTITUTIONNELLE EN FRANCE ET L’ENTRÉE DE LA TURQUIE EN EUROPE
    Il semble bien que la Turquie s’invite dans le débat constitutionnel en France puisque  l’on continue d’exiger la consultation référendaire pour l’admission d’un pays d’une certaine  densité de population au sein de l’Europe… L’allusion au cas de la Turquie est transparente. Et on comprend les réticences de la classe politique. Jusqu’à nouvel ordre, l’Europe a obéi à certaines valeurs judéo-chrétiennes, démocratiques, sans être un club chrétien, comme le lui reprochait injustement l’ancien Chancelier fédéral Helmut Kohl.
    Qu’est-ce qui nous sépare au juste de la Turquie actuelle ? Sans lui faire injure et sans méconnaître ses grands efforts : beaucoup de choses.
    Sans même se focaliser sur les problèmes arménien et kurde, qui sont de taille, il y a le respect des valeurs des démocraties occidentales, le rejet de l’exclusivisme religieux, la stricte égalité des hommes et des femmes, la séparation de l’église et de l’Etat et tant d’autres choses… Ce serait illusoire de vouloir ignorer les craintes diffuses des autres pays d’Europe et notamment des Français. On parle peu en Europe de l’inquiétante démarche de la Cour suprême turque qui enquête sur la menace que fait peser sur la laïcité du pays une certaine idéologie…
    Comte tenu de l’importance de la population turque, près de 90 millions d’habitants, ce pays, en cas d’adhésion, aurait le plus fort contingent de députés au Parlement européen de Strasbourg, et ce, de façon mécanique, en raison de la pondération des voix. On voit d’ici les bouleversements que cela entraînerait. Cela dit, sans le moindre irrespect à l’égard d’un grand pays comme la Turquie. Les opinions publiques nationales des grands pays d’Europe en sont conscientes.
    Tout simplement les gouvernements sont moins libres que leurs opinions publiques. Il y a de fortes chances pour que l’on s’oriente vers la solution préconisée en son temps par la Chancelière fédérale Angela Merkel qui opte pour un partenariat privilégié… La Turquie fait de grands progrès sur la voie de la modernisation économique et des avancées démocratiques, mais le compte n’y est pas. Je le répète, ce n’est pas faire injure à ce grand pays que de le constater.
    C’est un pays important, appelé à jouer un rôle non négligeable dans les relations internationales. On le voit dans le rôle clé qu’il joue dans les pourparlers entre les Syriens et les Israéliens. Il peut aussi arrimer à la civilisation européenne les républiques caucasiennes qui émergent difficilement de la longue domination soviétique…
    La Turquie pourra obtenir des aides de l’Europe. Elle y a droit mais ce n’est pas suffisant pour en faire partie. Pas pour le moment. Mais il faut saluer ses progrès et les encourager. Un partenariat privilégié avec elle s’impose pour la paix et la stabilité dans le monde.
 

09:32 Publié dans politique internationale | Lien permanent | Commentaires (3) | |  Facebook

ESPOIR DE NORMAILSATION AU PROCHE ORIENT ?

ESPOIR DE NORMAILSATION AU PROCHE ORIENT ?
    Les pourparlers entre Israël et la Syrie plongent la majorité des observateurs de ce processus dans la plus grande des perplexités. Que se passe-t-il au juste ? Et comment l’Etat d’Israël, si proche des Américains, se permet-il de passer outre aux recommandations du Président Bush et de son administration ? Certes, l’ancienne équipe va tirer sa révérence dans quelques mois, mais tout de même ! En outre, il y a peu de temps, Tsahal menait un raid aussi efficace que mystérieux sur un site militaire syrien, censé  être de nature nucléaire… Peut-on mener des discussions avec un pays voisin qui vous bombarde?
    Mais ce n’est pas tout : le ministre de la sécurité intérieure d’Israël -qui est loin d’être un aimable rêveur puisqu’il s’agit de l’ancien chef des services secrets- affirme que l’arrangement avec la Syrie (s’il se concrétisait) aurait des répercussions mondiales (sic) car il modifierait la situation au Liban et ramènerait le calme dans la région. Il est vrai que la Syrie est encore le seul foyer de tension au Proche Orient, le Hamas à Gaza n’étant considéré que comme  un terrorisme résiduel, tndis que le Hezbollah se trouverait désarmé de fait si Damas cessait de le ravitailler en armes et en munitions. Un autre responsable israélien qui a gardé l’anonymat, affirmait hier matin que les deux pays avaient réglé près de 85% de leurs contentieux ! Diable, comment font-ils pour aller aussi vite ?
    Enfin, il y a les inquiétudes iraniennes qui se font plus pressantes. On dit même que les Iraniens, intrigués à ce qui est arrivé à Damas à leur affidé Immad Moughniyeh, auraient proposé leur aide dans l’enquête, ce que les Syriens auraient poliment décliné… Etrange ! Ce n’est pas pour rien que le président syrien en personne est monté au créneau pour rassurer son allié iranien.
    Mais les choses se compliquent passablement, lorsque l’on constate la période d’incertitude qui prévaut en Israël en raison des soupçons qui pèsent sur le Premier Ministre Olmert… Certains vont jusqu’à dire que l’affaire qui le concerne ne serait pas apparue par l’effet d’un pur hasard et que des forces, désireuses de bloquer le retrait du Golan, ne seraient pas étrangères à l’activisme de la presse israélienne contre le chef du gouvernement…
    Tout ceci est bien compliqué. Les autorités israélienness ne peuvent plus se permettre de faire des concessions territoriales, aux yeux de leurs propres citoyens : le Sinaï fut rendu aux Egyptiens, le Sud Liban aux Libanais (au Hezbollah en réalité), Gaza au Hamas… Les adversaires du plan de paix jugent ces évolutions peu encourageantes. Mais concentrons nous sur ce qui se passe sur le Golan car c’est de là que viendra la surprise. Dieu fasse qu’elle soit bonne !

00:05 Publié dans Conflit israélo-arabe | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

29/05/2008

LA FRANCE ET SES TURBULENCES SOCIALES…

LA FRANCE ET SES TURBULENCES SOCIALES…
    Nous sommes à quelques semaines tout juste des départs en vacances ; la météorologie a été plutôt clémente ces temps ci et on devrait s’attendre à une humeur plus agréable des Français. Et que voyons nous? La grogne et le mécontentement enflent, compromettant même l’approvisionnement en poissons (rendez vous compte : bientôt plus de bouillabaisse à Marseille !), sans omettre le blocage des raffineries ou des dépôts de carburants…
    Certes, il existe un sérieux problème créé par le renchérissement des prix et notamment ceux des carburants. Il faut y apporter une solution le plus rapidement possible, dans le cadre des législations française et européenne.
    Mais est-ce suffisant pour justifier ces désordres ? Déjà toute une série de mécontents se donnent la main pour organiser la confusion et rendre la vie quotidienne encore plus compliquée : les ambulanciers, les taxis, les routiers, les agriculteurs, les marins pêcheurs, les enseignants, tous se préparent pour des actions censées leur donner satisfaction dans leurs revendications sociales ou salariales…
    Ne nous trompons pas ! Les revendications sont légitimes même si elles sont assez souvent exorbitantes. Mais pourquoi user de ces moyens là pour les faire aboutir ? Dans ce pays, il règne un vieux fond de conflictualité permanente et non d’urbanité. Aucun gouvernement, quelle que soit son orientation politique , n’est parvenu à réformer un pays qui en a bien besoin…
    Les Français ont travaillé dur (ceux, du moins, qui ont la chance d’avoir un emploi) durant plusieurs mois. L’été approche et l’on peut raisonnablement rêver d’évasion et de dépaysement : allons nous, en guise de prime, trouver des routes bloquées, des aéroports bondés et une pénurie de tant d’autres choses ?
    On pensera ce que l’on voudra de la politique actuelle, quelques faits demeurent incontestables : pour la première fois depuis des lustres, le plein emploi est à portée de main dans peu d’années, le service minimum mis en place par le gouvernement a rendu la dernière grève des transports presque indolore, le taux de croissance a été une grande surprise… Nombre d’autres progrès restent à faire, alors sourions et vivons heureux. Cela ne sert à rien de se plaindre constamment.

08:54 Publié dans France | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

28/05/2008

SOMMES NOUS LIBRES DE CHOISIR NOTRE RELIGION ET D’EN CHANGER ?

 

 

  SOMMES NOUS  LIBRES DE CHOISIR NOTRE RELIGION ET D’EN CHANGER ?
    Dans nos sociétés occidentales, la foi est libre, car la liberté de conscience est garantie par la Constitution. La loi de séparation de 1905 précise bien que la République ne reconnaît ni ne salarie aucun culte mais que la liberté de conscience est inaliénable et que l’organisation des cultes est absolument permise. Ceci n’a pas vraiment cours dans l’autre de la Méditerranée, en Algérie notamment.
    Il faut mettre les choses au point sans polémique, ni amalgame ni même inavouables arrière-pensées : si on vient convertir chez les autres et que l’on trouve cela normal, il faut s’attendre à ce que les autres viennent à leur tour faire des conversions chez vous… Il semble que cette réciprocité ne soit pas admise ni même comprise par tout le monde : une cour de justice algérienne a sévèrement condamné une personne pour activités missionnaires, c’est-à-dire pour prosélytisme. Et le corpus delicti est (ne riez pas !) quelques exemplaires de la Bible et des Evangiles… Je ne sache pas qu’en Europe quiconque ait jamais traduit en justice des musulmans déployant un zèle convertisseur mal placé : nous partons du principe que les personnes adultes ont le droit d’adorer Dieu comme ils l’entendent.
    On raconte dans les milieux informés que dans les banlieues un certain nombre de conversions furtives ont lieu régulièrement, à l’insu des familles dont tel ou tel membre (surtout des femmes et des jeunes filles) a choisi de quitter sa religion natale pour en embrasser une autre…
    On comprend bien le déchirement de ces familles, d’où qu’elles soient, lorsqu’elles constatent qu’un des leurs choisit d’adorer Dieu autrement ; mais il faut savoir que la liberté de conscience est assurée en Europe depuis au moins le Siècle des Lumières.

 

19:47 Publié dans Religion | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

VERS UN ECHANGE DE PRISONNIERS ENTRE ISRAËL ET LE HEZBOLLAH LIBANAIS ?

 

VERS  UN ECHANGE DE PRISONNIERS ENTRE ISRAËL ET LE HEZBOLLAH LIBANAIS ?
    Des rumeurs persistantes, jointes à une déclaration publique tonitruante du leader libanais Nasrallah, laissent entrevoir un possible échange de prisonniers entre l’Etat juif et la milice libanaise. La première réaction est évidemment faite de circonspection et d’angoisse, si l’on tient compte du caractère imprévisible et aussi calculateur du chef chi’ite.
    La première question qui se pose est hélas la suivante : les deux soldats israéliens qu’il détient, sont-ils encore en vie ? Quant à l’Etat d’Israël, pourra-t-il vraiment élargir un criminel libanais coupable d’un quadruple meurtre ?
    Un mot de l’arrière-plan : alors que les négociations par l’intermédiaire d’un agent allemand étaient dans l’impasse, le Hezbollah a soudain accéléré la cadence. Que s’est-il passé ? Il est certains qu’au moins deux signaux, venus de Damas, sont pour le mouvement chi’ite très inquiétants : en premier point l’attentat qui a coûté la vie à Immad Moughniyeh en plein Damas et qui n’a pu se faire sans certaines complicités… le deuxième point est l’annonce de négociations syro-isréaliennes sous l’égide turc à Istanbul.
    Autant de nouvelles qui ont pris de court le Hezbollah lequel dépend entièrement de la Syrie pour ses livraisons d’armes : que le robinet syrien s’arrête ou que la frontière syrienne devienne hermétique et le désarmement du mouvement chi’ite se fera automatiquement puisque, dans ce cas, Israël ne lui laissera aucune chance…
    Réagissant rapidement, Nasrallah a voulu jouer sa dernière carte pour rappeler qu’il n’est pas un simple pion dans l’échiquier syrien. Il faut ajouter que Damas est prêt à tout pour récupérer le Golan, en partie ou dans sa totalité. Sans oublier un douloureux isolement sur le plan international, une économie asphyxiée par un embargo qui ne dit pas son nom et une réputation sulfureuse du régime.
    Enfin, le dernier indice qui montre que la situation est plutôt fluide nous est livré par la visite du ministre syrien de la défense en Iran, accouru pour rassurer les Iraniens sur les bonnes intentions de Damas. En bref, c’est l’affolement.
    Dans la tradition juive, l’élargissement de prisonniers, le rachat d’otages, la libération des captifs, sont une obligation de nature religieuse. Dans la prière matinale, les juifs religieux prient pour l’élargissement des entravés… Puisse cette prière être enfin exaucée !
    Comme on dit ici, nous ne sommes jamais à l’abri d’une bonne surprise… Mais quand ?

08:59 Publié dans Conflit israélo-arabe | Lien permanent | Commentaires (1) | |  Facebook

27/05/2008

DU NOUVEAU AU LIBAN ?


DU NOUVEAU AU LIBAN ?
    Nous essayons dans ce blog de raisonner et d’analyser, pas de fulminer d’anathèmes contre qui que ce soit… Que se passe-t-il au Liban depuis l’élection à la présidence du Général Sleimane ? De la liesse, de la joie et de l’allégresse. Pourvu que cela dure, ; comme disait la mère de Napoléon…
    Sans jouer les rabat-joie, votons les choses d’un peu plus près : sitôt élu,  cet homme dit dans son discours d’investiture qu’il soutiendra la constitution d’un tribunal international qui jugera les assassins de Hariri Rafic et leurs commanditaires… On se demande comment il va y arriver puisque le Hezbollah dispose désormais d’une minorité de blocage et ne laissera pas passer un tel projet…
    Deuxième point : soldat aguerri et fin connaisseur de la situation sur le terrain, le général-président propose d’intégrer les miliciens du Hezbollah dans l’armée régulière. C’est bien vu et c’est digne d’un grand diplomate, mais là aussi, le Hezbollah ne tombera pas dans le piège. Et ce pour d’évidentes raisons : il dispose d’un armement supérieur en nombre et en qualité à celui de l’armée régulière… Et puis cette mesure n’est qu’une manœuvre destinée à le désarmer en douce…
    Conclusion ; attendons nous à des lendemains qui déchantent. Un président qui est digne de ce nom, qui a donc une souveraineté (siyyada en arabe) ne saurait tolérer un état dans l’Etat, un status in statu. Un réseau téléphonique secret qui traverse le pays, une milice illégale qui impose sa loi et s’empare sans coup férir de tout Beyrouth ouest… Il faut avoir la foi chevillée au corps  pour y croire. Alors souhaitons bonne chance au Liban !

19:57 | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook

MOURIR POUR SON DIEU, LES ORIGINES DU MARTYRE…

 

  MOURIR POUR SON DIEU, LES ORIGINES DU MARTYRE…
    Dans ce livre anglais, Bruce Chilton (La malédiction d’Abraham : les racines de la violence dans le judaïsme, le christianisme et l’islam, New York, Doubleday, 2008) se penche avec érudition, gravité et sérieux sur la notion de martyr et se demande si le fameux chapitre 22 de la Genèse où Dieu demande à Abraham d’immoler son fils n’est pas à l’origine tout bonnement des martyrs et des attentats suicides d’aujourd’hui. Il s’interroge sur cet épisode très controversé de la ligature d’Isaac (car d’après le texte biblique l’enfant ne fut pas immolé puisqu’on lui substitua un animal) et y voit l’origine de la pratique contemporaine d’envoyer des enfants à la mort afin qu’ils témoignent en faveur de leur Dieu, c’est-à-dire au martyre… L’hypothèse peut paraître surprenante mais elle tient compte de certaines lectures littéralistes courantes soit dans certaines confessions abrahamiques soit dans des cultes mystérieux…
    Le livre s’ouvre d’ailleurs sur un douloureux épisode vécu par l’auteur lui-même : homme d’église mais aussi professeur au Bard College, Chilton fut appelé un soir au chevet d’une jeune fille mourante aux abords de son église. Accouru pour lui administrer les derniers sacrements, il constate que la victime a été égorgée… L’enquête de police découvrira l’assassin qui reconnaîtra son acte mais dira avoir perçu une voix lui commandant de faire ce sacrifice humain… Le parallélisme avec le cas d’Abraham est frappant : comment Dieu a-t-il communiqué avec Abraham ? Comment a-t-il pu lui ordonner un tel acte alors qu’ils savait les insurmontables difficultés d’engendrement rencontrées par le couple (Abraham et Sarah)? La critique biblique moderne opte, elle, pour l’analyse suivante : la conscience religieuse s’étant affinée avec le temps, on a voulu, par une soigneuse mise en scène, prouver que la divinité monothéiste ne souhaitait pas de sacrifice humain mais que le culte sacrificiel, si profondément ancré dans les mentalités, pouvait subsister sous une forme moins cruelle : un animal en lieu en place de l’enfant. Mais comme ce remplacement devait se faire avec une grande solennité, on procéda à cette mise en scène où, au moment fatidique, l’ange de Dieu (ou la divinité elle-même) ordonne de surseoir à la mise à mort de l’enfant.
    Chilton remonte à l’historique de cet ordre divin de sacrifier son enfant et rappelle, au passage, que, selon certaines traditions, la mise à mort eut vraiment lieu. En d’autres termes, qu’il faudrait bien parler du sacrifice d’Isaac et non point de  la ligature d’Isaac… Mais outre la cruauté d’une divinité assoiffée de sang, outre l’insensibilité d’un père qui porte son enfant unique aux portes de la mort, un point demeure le plus révoltant : l’innocence de l’enfant, encore jeune, donc immaculé, impeccable (sans peccati, péchés). Au fond, c’est peut-être dans ce paradigme horrible de Genèse 22 que le monde d’aujourd’hui a puisé ses pratiques meurtrières qui ont culminé avec les attentats du 11 septembre 2001. Je reprends là, sans la juger, l’opinion de l’auteur, le professeur Chilton.
On est même passé, sans difficulté véritable, de la défense de causes religieuses à celle de causes politiques. Même le martyre a  connu un processus de sécularisation.
    La Bible offre quelques exemples étonnants de ce type de sacrifice d’enfants afin de se concilier les bonnes grâces de la divinité : mis à part l’infanticide manqué du patriarche Abraham, le cas le plus archaïque et le plus poignant nous est livré par Jephté dans le livre des Juges (11 ; 29-40) : de retour d’une campagne victorieuse, le juge fait un vœu. S’il revient victorieux, il offrira à Dieu en sacrifice la première personne de sa famille qu’il rencontrera. Et le sort voulut que ce fût sa jeune fille… La conscience hébraïque fut choquée par ce drame car la jeune fille fut effectivement sacrifiée tandis que sa mémoire fut entretenue bien après, chaque année par la communauté d’Israël… Curieuse pratique ! On se souvient aussi du cas du roi Mésha sacrifiant son propre fils, celui-là même qui devait lui succéder, sur les murailles de la ville assiégée, à la seule fin de contenter les dieux ; (II Rois 3 ;27) Mais le phénomène n’est guère isolé : plusieurs siècles plus tard, le même drame se produisit chez les Grecs avec Agamemnon et sa fille Iphigénie … 
    Apparemment, toutes les sociétés antiques cherchaient désespérément un moyen de canaliser une violence congénitale. Sans verser dans la thèse de René Girard sur la violence et le sacré, on peut cependant évoquer la notion de bouc émissaire, chassé dans le désert où il transporte sur lui tous les péchés d’Israël. Or, la punition des péchés entraîne une certaine violence à l’encontre des pécheurs, coupables d’avoir violé un certain ordre…
    Selon l’auteur de ce livre, le martyre aurait pris naissance à l’époque des Maccabées, ces Judéens qui se dressèrent contre l’hellénisation forcée de Antiochus Epiphane IV ; le livre non canonique des Maccabées nous présente cet esprit de résistance qui pouvait aller jusqu’au sacrifice suprême pour sa foi, et donc au martyre. Et l’exemple d’Abraham en Genèse 22 leur aurait servi de modèle à suivre, même si le texte biblique ne parle pas d’un sacrifice effectué.
    Et le livre des Maccabées (de l’araméen makkabba : marteau, le grand Maccabée qui avait écrasé ses ennemis) va plus loin encore avec l’exemple de ce vieillard de 90 ans, Eléazar, qui refuse de consommer de la viande de porc et préfère trépasser plutôt que de transgresser. Cet autre exemple, la femme, mère de sept enfants qu’elle voit agoniser au terme d’atroces souffrances et qui susurre à son petit dernier de ne pas fléchir, d’accepter la mort car elle le rejoindra dans l’au-delà… On sent aussi, de manière très insistante, que l’idée de résurrection des corps a joué un rôle non négligeable dans cette résistance à l’oppression par le martyre : le plus jeune fils de la femme martyre offre ses mains à couper en disant que le Dieu qui les lui avait données à la naissance les lui rendra sûrement lors de la résurrection…
    La partie suivante du livre est consacrée au christianisme pour qui l’eucharistie est si cruciale. Jésus, nous dit-on, a accompli jusqu’au bout, ce que Abraham n’avait fait qu’ébaucher. Sa mise à mort volontaire et acceptée signifie le rachat des fautes de l’humanité tout entière.
    Pour l’islam qui remplace assurément Isaac par Ismaël, l’exercice est plus délicat car, souligne l’auteur, une grande partie de l’opinion publique internationale procède à un amalgame rapide sur lequel nous préférons ne pas nous étendre…
    Il demeure que les religions monothéistes ont toutes, à leur fondement, une part de violence qu’elles dirigent souvent contre elles-mêmes mais aussi contre les autres. Comme le disait Ernest Renan à propos du martyre en général :lorsqu’on se dit prêt à répandre son propre sang, on répand aussi tout aussi facilement celui des autres…
    A méditer.

 

13:22 Publié dans Religion | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : mourir pour son dieu, les origines du martyre… | |  Facebook