Vu de la place Victor Hugo

  •   Pour Laura-Sarah HAYOUN et Clara-Lise MOOS Le cantique synagogal Ygdal Elohim hay…

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                                                                                            Pour Laura-Sarah HAYOUN et Clara-Lise MOOS

    Le cantique synagogal Ygdal Elohim hay…

    Ce cantique synagogal qui clôture le service religieux du chabbat et des jours de fête se veut un résumé lyrique des treize articles de foi de Moïse Maimonide (1138-1204). Il reprend les grandes thèses développées dans le Guide des égarés de l’auteur, ce qui constitue son testament philosophique. C’est aussi un écho dur premier livre du Mishné Torah, le Livre de la connaissance (Sefer hamadda’) L’auteur ou le compilateur médiéval a voulu mettre tous ces thèmes philosophiques à la portée de l’orant moyen, qui doit devenir familier des thèses cardinales de sa religion juive.

    Nous avons donc à faire à un condensé musical, pourrait-on dire, de la foi juive et de sa théologie. C’est Dieu, célébré en tant que Créateur et roi de l’univers qui fait l’objet des toutes premières louanges de ce beau cantique que certaines communautés ont même intégré aux prières du samedi matin.

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  • Marie Dosé, Les victoires de Daech. Quand nos peurs fabriquent du terrorisme (Plon), Faut il rapatrier tous les anciens membres de Daech?

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    Marie Dosé, Les victoires de Daech. Quand nos peurs fabriquent du terrorisme (Plon)

    Faut-il traiter les repentis de Daesh  autrement que ne le font certains juges actuellement, en leur refusant toute remise en liberté dans l’attente de leur jugement  ? Est-ce la meilleure façon de fabriquer de futurs terroristes, en somme est ce une attitude contreproductive ? C’est la principale thèse de l’auteure qui s’appuie sur un certain nombre d’exemples assez émouvants.

    Faut-il leur faire confiance lorsqu’ils affirment ne pas avoir bien discerné ni compris la vraie nature de ce groupe terroriste qui a ensanglanté au moins deux pays du Proche Orient et commis aussi des attentats meurtriers en Europe et ailleurs dans le monde ? Je m’interroge toujours, même avoir lu ce petit livre de la première à la dernière ligne…

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  • Jean-Marie Nicolle, Le laboratoire mathématique de Nicolas de Cues (Beauchesne)

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    Jean-Marie Nicolle, Le laboratoire mathématique de Nicolas de Cues (Beauchesne)

    Quel personnage exceptionnel que ce cardinal Nicolas de Cues (1401-1464) car il m’avait déjà séduit lors de mes jeunes années d’étudiant en germanistique. C’était la première fois, en année de licence d’allemand, que je suivis une conférence sur lui. Plus tard, lors de mes traductions des livres de Gershom Scholem sur l’histoire de la kabbale, la mystique juive, j’avais été intrigué par ses recherches sur la quadrature du cercle et aussi, surtout, sur la docte ignorance et la neutralisation des contraires ou coïncidence des opposés… Et voici que les éditions Beauchesne publient un bel ouvrage, sérieux et bien documenté, le concernant.

    Excellent ouvrage, rédigé dans un style élégant et sobre, qui relate la vie et la pensée d’un homme qui marqua son temps et même les périodes suivantes et en lequel certains spécialistes veulent voir un précurseur de la modernité. L’auteur Jean-Marie Nicolle établit une subtile distinction entre la modernité, l’actualité et l’originalité. Il a probablement raison de ne pas suivre ceux qui voient dans le Cusain un précurseur de la modernité. D’après ce que je lis chez l’auteur, le terme modernité est peut-être un peu galvaudé de nos jours, peut-être veut-on simplement dire qu’il était en avance sur son temps ou qu’il incarne, dans une certaine mesure, le passage du Moyen Âge à l’époque suivante, dite moderne. Il me semble, cependant, qu’il reste un fils de son temps. Car ses catégories mentales ne peuvent pas faire abstraction d’un univers créé et dominé par Dieu.

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  • La prière Alénou le-chabéyah… ( Il nous incombe de louer le maître de Tout…)

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                                                                                                        Pour Eitan CHOUCROUN et ses chers parents

    La prière Alénou le-chabéyah… ( Il nous incombe de louer le maître de Tout…)

    Voici une traduction littérale, aussi fidèle que possible, de cette prière qui clôture les trois services religieux quotidiens du judaïsme. Et contrairement au kaddish, cette prière qui compte parmi les plus anciennes de la liturgie juive, est rédigée en hébreu exclusivement. Elle se compose de deux parties de longueur à peu près similaire. Son contenu vise à magnifier la royauté divine et à souligner l’authenticité du message judéo-hébraïque..

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  • Ernst Kantorowicz ; Les Deux Corps du Roi. Essai sur la théologique politique au Moyen Age (Gallimard)

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    Ernst Kantorowicz ; Les Deux Corps du Roi. Essai sur la théologique politique au Moyen Age (Gallimard)

    Nous avons affaire à une substantielle contribution à la théologie politique médiévale. Il s’agit de montrer à l’aide d’une documentation très érudite comment s’articulent les deux personnes en une seule, en l’occurrence celle du roi qui a un corps naturel comme tout le monde, mais qui, en sa personne royale, participe aussi à un autre ordre, celui politique ou mystique qu’il est le seul à pouvoir incarner. Ceci est à la fois simple à comprendre et difficile à concevoir.

    En sa qualité de corps naturel, physique, le roi peut mourir, tomber malade, se tromper, bref être soumis au régime normal de l’humanité. Mais en tant que corps politique ou mystique, le roi ne meurt jamais, ne se trompe jamais, ne cesse jamais d’exister. Et quand il passe à l’éternité, la transmission se fait automatiquement sans que l’on puisse décrire conceptuellement le passage de relais Que se passe t il lorsque l’on dépose sur la tête ou le front de l’homme la couronne royale ? L’heureux bénéficiaire ou héritier se dédouble en quelque sorte puisqu’il continue d’être comme tout le monde, comme ses sujets, mais cumule avec cela un tout autre statut, celui de roi. Il n’a ni âge ni jeunesse en son corps politique, celui-là même par lequel il régit et gouverne son peuple.

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  • Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières ? (Fayard)

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    Stéphanie Roza, La gauche contre les Lumières ? (Fayard)

    On pourrait penser avant d’entamer la lecture sérieuse de ce sympathique petit ouvrage que le titre accrocheur ne dissimule rien de nouveau et qu’il se veut simplement accrocheur. Il n’en est rien car si l’on fait fi de discours féministes militants qui n’apportent rien de neuf, il attire notre attention sur l’ambiguïté, réelle ou feinte, des idéaux du siècle des Lumières. En effet, un débat philosophique a passé au crible l’intention profonde de ces mêmes idéaux avec des résultats contrastés, notamment dans des quartiers inattendus où l’on aurait cru que les valeurs les plus emblématiques de la gauche auraient reçu un meilleur accueil, comme la tolérance, l’universalité, l’égalité, la souveraineté infinie de la Raison, la haine de la persécution, la lutte contre la superstition, etc…

    Ces valeurs étaient censées être de gauche et voilà que la droite classique les reprenait à son compte en les tirant singulièrement vers elle. Se pose donc avec une certaine acuité la question suivante : quelle est la nature exacte des valeurs véhicules depuis près de deux siècles par les Lumières ? Et notamment au XIXe siècle et au cours du XXe ?

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  • Stefan Zweig, solidaire de ses frères d’Allemagne, persécutés par les Nazis.

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    Stefan Zweig, solidaire de ses frères d’Allemagne, persécutés par les Nazis.

    Les éditions Albin Michel viennent de publier un bel ouvrage consacré aux préoccupations politiques, au sens large du terme, de ce grand écrivain judéo-autrichien, Stefan Zweig, allant de 1911 à 1942, date de son suicide à Petrópolis, au Brésil, où il s’était réfugié avec fidèle secrétaire, devenue son épouse, Liselotte Altmann, la fille d’un grand rabbin anglais. Déjà ce suicide en commun, avec une femme juive alors qu’il avait toujours eu des aventures avec des femmes qui ne l’étaient pas, montre une sorte de fidélité au judaïsme, par delà la pratique religieuse et les signes ostentatoires… Pour reprendre la déclaration d’un autre juif de renon, alsacien celui-ci, qui dit à la veille de son exécution par les Allemands pour faits de résistance : le rendez vous avec la mort est le moment de la vérité suprême, le moment où l’on se résume pour comparaitre devant l’éternité… Il s’agit de Marc Bloch, fondateur avec Lucien Febvre des Annales.

    Mais cet attachement à son peuple ( c’est lui-même qui utilise ce terme et proclame sa solidarité avec l’ensemble de s juifs de sa génération) fut aussi mis en œuvre pour la vie, la survie et l’émigration des enfants juifs allemands, menacés dans leur innocence et leur pureté. Dans oublier leur vie dans les camps de la mort.

     

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  • tefan Zweig, Pas de défaite pour l’esprit libre : Ecrits politiques (1911-1942)

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    Stefan Zweig, Pas de défaite pour l’esprit libre : Ecrits politiques (1911-1942)

    A voir les livres et les œuvres de cet auteur judéo-autrichien qui paraissent ou réapparaissent à intervalles réguliers, on serait tenté de croire que le stock est inépuisable. Aujourd’hui, ce sont des écrits épars, d’assez petite taille qui sont mis sur le marché, pour notre plus grande joie. Il s’agit ici d’écrits politiques, c’est-à-dire de contributions destinées à éclairer des problématiques du temps présent et qui touchaient les contemporains au plus profond d’eux-mêmes. Surtout quand on pense que peu après 1911, éclatait la Grande Guerre qui allait durer quatre longes années, laissant derrière elle une Europe en ruine et exsangue : plusieurs dizaines de millions de morts et un nouvel ordre géopolitique qui portait en germe une nouvelle épreuve, bien plus dévastatrice que la précédente, ls seconde Guerre mondiale. On omet parfois de le rappeler, mais c’est bien cette déflagration mondiale qui a détrôné les anciennes puissances européennes (La Grande Bretagne et la France) et les remplaça par les USA… L’Europe ne s’est jamais remise de cette saignée à blanc.

    Les tout premières contributions qui ouvrent ce nouveau volume portent sur des sujets assez banals Il est question de plaider en faveur des quinquagénaires, de demander à l’Etat d’aider les gens de lettres qui ne peuvent pas vivre de leur plume tant qu’ils n’ont pas encore obtenu la consécration de leurs nombreux lecteurs, etc…

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  • La place du kadddish dans la spiritualité d’Israël                           Le rôle joué par rabbi AKiba

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                        La place du kadddish dans la spiritualité d’Israël

                              Le rôle joué par rabbi AKiba

     

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  • Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi :                        Autour des origines de Moïse

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                   Freud, Maimonide et Yossef Hayim. Yerushalmi :

                           Autour des origines de Moïse

    La lecture, année après année, des péricopes bibliques dans le culte synagogal a incontestablement du bon ! Cela permet d’émettre des idées nouvelles, de faire des rapprochements impensés auparavant, bref de faire grandir le texte de la Tora après chaque passage. Tant les chrétiens que les juifs ont signalé ce fait ; on parle de le-hagdil u le ha’adire (grandir et magnifier la Tora) tandis que Grégoire le Grand disait que l’Ecriture grandit avec ses lecteurs…

    Quand on passe du livre de la Genèse avec son prologue patriarcal, au livre suivant du Pentateuque, l’Exode, on observe un changement total de perspective mais aussi la présence continue d’un thème fondateur : l’Egypte avec ses croyances, son idéologie et sa spiritualité. Mais la présence des Hébreux va être sèchement terminée par un gigantesque exode que les premiers versets du livre éponyme expédient en peu de versets dont je résume le contenu en substance. On récite les noms des chefs de tribus, on signale qu’au total les enfants d’Israël n’étaient que soixante-dix mais qu’après quelques siècles ils s’étaient considérablement renforcés au point de susciter la crainte et la jalousie de certaines autorités égyptiennes. Et soudain, le texte biblique nous assène sans crier gare, ce terrible verset, qui se veut, à lui seul, la condensation de bien des crises, des changements de dynasties, bref un total changement, une véritable révolution touchant le statut des enfants d’Israël au bord du Nil : Un nouveau roi monta sur le trône d’Egypte et qui ne connaissait pas Joseph…

    Le me demande s’il ne faut pas traduire reconnaissait pas au lieu de ne connaissait pas. Les archives existent dans tout régime monarchique mais si on refuse de les lire, on en conclut alors qu’elles n’existent point.

    Dans ces versets introductifs on évoque aussi le mariage des parents de Moïse et sa naissance et, plus tard, son sauvetage miraculeux Tout un chacun a entendu parler ou même lu le livre de Sigmund Freud, L’homme Moïse et le monothéisme, qui apporte une touche finale à l’œuvre du fondateur de la psychanalyse Dans cet ouvrage, censé couronné l’œuvre de toute une vie, Freud, ainsi qu’il l’avouera dans l’introduction de la version hébraïque de Totem et tabou, eut des scrupules à priver tout un peuple (le sien propre) de son héros-fondateur, Moïse, en en faisant un fils illégitime d’une princesse égyptienne. Cette dernière se serait commise avec un homme roturier, qui n’était pas de son rang, et, devenue enceinte de ses œuvres, aurait échafaudé toute cette histoire pour aux sanctions et au déshonneur… Cela change tout.

    Mais, comme on va le voir dans ce qui suit, un éminent historien judéo-américain, à la fois fidèle à la tradition et connu pour son érudiction, a répondu à Freud dans une sorte de dialogue imaginaire qui ébranle les données accumulées par Freud dans son ouvrage sur Moïse

    Yosef Hayim Yerushalmi (1932-2009) est un grand historien américain du judaïsme dont quelques travaux, particulièrement marquants en raison de leur esprit pénétrant et de leur finesse d’analyse, furent traduits en français : Isaac Cardozo, de la cour d’Espagne au ghetto d’Italie (Fayard, 1977) et Zakhor. Histoire juive et mémoire juive. (La découverte, 1984 ). Nous parlerons ici d’un autre ouvrage, repris en français dans la collection Tel, Le Moïse de Freud. Judaïsme terminable et interminable. Dans cet ouvrage, à la fois érudit et très abordable, mené de main de maître, l’auteur se livre à une lecture quasi talmudique de cette œuvre freudienne qui a tenu les chercheurs en haleine durant de longues années, tant son arrière-plan personnel est difficile à déchiffrer. Pour mener à bien cette entreprise, le grand historien judéo-américain s’est joint à une équipe de psychanalystes confirmés avec lesquels il a pu se livrer à une approche sérieuse des écrits du père de la psychanalyse.

    La première question qu’il se pose est la suivante : mais pour quelle raison, Freud a-t-il décidé d’écrire ce livre intitulé L’homme Moïse et le monothéisme, peu d’années avant sa disparition, alors que toute son œuvre pouvait être considérée comme achevée ? Et pourtant, cette dernière pierre apportée à un édifice déjà complet revêtait aux yeux de son auteur une importance cruciale puisqu’elle était censée lui permettre de mettre de l’ordre dans ses relations complexes avec son identité juive : j’aimerais mieux utiliser une autre expression, allemande, celle-là, difficilement transposable en français, sein Judesein, sont être-juif. Voici un homme dont toute la lignée paternelle –et même maternelle- plongeait ses racines dans le judaïsme d’Europe de l’est, avec son orthodoxie sourcilleuse, sa foi naïve et son attachement aux pratiques rituelles juives, et qui n’eut jamais une relation apaisée avec sa religion de naissance. En somme, tous les ingrédients étaient réunis pour permettre une telle éclosion, et pourtant les relations furent hautement conflictuelles entre son identité juive et la culture européenne dont le jeune médecin se voudra le tenant et l’héritier à l’exclusion (ou presque) de toute autre.

    Yerushlami nous rappelle que ce livre sur l’homme Moïse et le monothéisme a suscité des réactions passionnelles, certains auteurs en acceptant les idées sans réserve aucune, tandis que d’autres y voyant une attaque inacceptable dont le but avoué était de saper les fondements mêmes de la religion juive. Assez subtilement, Yerushalmi y voit «en son fond, un livre résolument juif.» Et même s‘il propose de faire une lecture psychanalytique de ce document sur la vie intérieure, consciente et inconsciente de Freud, il marque aussi les limites d’une telle méthode. Ce sont des réflexions que l’auteur a laissé mûrir au fond de lui-même durant toute une vie. En effet, puisqu’il craignait par dessus tout que l’on confondît la psychanalyse avec une «cause nationale juive», il aurait pu s’atteler à ce travail sur Moïse dès les origines. Or, il a mis des décennies à réfléchir sur ces mêmes origines, en sa qualité d’héritier de cette culture allemande qui veut toujours explorer les fondements (gründlich, ursprünglich)[1] et aller au fond des choses. Et pour être au clair avec le judaïsme (ins Klare zu kommen), Freud a bien vu que toute cette affaire (le judaïsme avec ces tracas et ces souffrances) commençait avec Moïse. L’anecdote relatée par Yerushalmi au commencement de son livre est très éclairante : à la question de son maître, un élève d’une école juive répond que Moïse était le fils d’une princesse égyptienne et non d’une mère juive. Et quand son maître le reprend en disant que ce n’est pas la vérité, il ajoute, sur un ton goguenard : Oui, c’est ce qu’elle dit !

    Pourtant, si l’on résume correctement la thèse de Freud, un bien grand mot pour une succession d’idées glanées dans différents ouvrages plus ou moins bien informés de l’époque, non seulement Moïse n’était pas issu d’une lignée d’Hébreux mais le monothéisme lui-même ne serait pas d’origine hébraïque et n’aurait été qu’un héritage fabriqué en Egypte, l’œuvre d’un pharaon iconoclaste et à la mort duquel son propre peuple, libéré de cette férule royale, aurait renoué avec ses anciennes croyances. Et c’est là que Moïse entrerait en scène : issu d’une lignée princière ou d’une caste sacerdotale, il se serait appuyé sur une tribu sémitique vivant en territoire égyptien qu’il aurait affranchie en la dotant de ses croyances monothéistes personnelles. Et c’est ainsi que les Hébreux auraient adopté, même la circoncision, un rite originellement égyptien. Incapables de se maintenir sur place, ce ramassis d’anciens esclaves se seraient soulevés contre leur chef Moïse et l’auraient tué, effaçant de leur mémoire jusqu’au souvenir des règles religieuses particulièrement rigoureuses qu’ils ne supportaient plus. En fait, Freud réécrit le livre de l’Exode puisqu’il désacralise l’histoire sainte et met à nu certains aspects peu reluisants de l’antiquité hébraïque. Mais le père de la psychanalyse ne s’en tient pas là : reprenant à son compte certaines théories de la critique biblique, il évoque la fusion de cette tribu rebelle avec d’autres tribus de même origine et son adoption du culte et de la divinité madianites. Un syncrétisme s’opère alors entre la divinité locale et celle originellement imposée par Moïse. Mais le meurtre de ce dernier, refoulé durant des siècles, finira par ressurgir, sous une forme bien différente, avec l’avènement du christianisme.

    Aujourd’hui, même si la personnalité de Moïse reste entourée de mystère, les spécialistes de la critique biblique considèrent que cette présentation freudienne est un assemblage inconsistant de matériaux hétéroclites. Certes, nul ne peut nier le caractère composite des récits de l’Exode concernant Moïse, ni les étymologies populaires proposées pour expliquer l’origine ou la signification de son nom… Déjà du vivant de Freud, d’authentiques biblistes avaient signalé l’éclipse de Moïse dans certains livres canoniques : alors qu’ils sont censés suivre chronologiquement le livre de Josué, les Juges ne citent pas une seule fois Moïse alors que son souvenir devait être encore très frais dans toutes mémoires puisqu’il avait conduit le peuple hors d’Egypte et fait de Josué son successeur … Ce qui montre bien que la reconstruction (voire la déconstruction) de Freud répondait à des motivations personnelles.

    Aux yeux de Freud, comme à ceux de certains de ses contemporains, juifs ou non-juifs, l’existence de traits psychologiques inaliénables et inaltérables (unvergängliche Merkmale) demeurait un fait indiscuté. Freud lui-même parle dans une lettre de constitution intellectuelle juive… C’est peut-être de cela qu’il a voulu se débarrasser. Et pourtant, on ne peut pas occulter ici ce passage si fréquemment cité, tiré de la préface à la traduction en hébreu de Totem et tabou (1930) où Freud, tout en avouant son ignorance de la langue sacrée, son éloignement de la religion de ses ancêtres (comme de toute autre confession, d’ailleurs), concluait ainsi : je n’ai pourtant jamais renié l’appartenance à mon peuple, je ressens ma nature comme juive et ne voudrais pas en changer. Yerushalmi a eu raison de souligner que tout en n’étant juif ni par la religion, ni par la langue, ni par le nationalisme, il se sent profondément juif. En effet, lorsque les choses le touchent au plus profond de lui-même, il puise dans son héritage spécifiquement juif, même s’il cherche par la suite à s’en défendre. Après l’Anschluß en 1938 et la perte du nid viennois, Freud compare ce drame à la destruction de Jérusalem… Il ne peut pas s’agir d’une référence anodine.

    Certains ont avancé l’idée, si chère à Théodore Lessing, d’une haine de soi qui serait à l’œuvre au sein même de Freud, lequel n’en avait pas moins cité un curieux poème de H. Heine, dédié à l’inauguration d’un hôpital juif de Hambourg. Aux yeux de l’auteur de la Lorelei, c’est le judaïsme qui constitue la maladie la plus incurable, rien ni personne ne pourrait nous en guérir, et il ajoute de manière significative quelques vers qui ont retenu l’attention de Freud car ils militaient dans le même sens que lui : ce mal de famille millénaire, le fléau ramené de la vallée du Nil, la croyance malsaine de l’ancienne Egypte… Déjà, cette sempiternelle origine égyptienne de Moïse, un homme qui aurait transmis ses lois et ses croyances à un peuple dont il n’était pas originaire .

    Mais voilà, ce n’est pas un héritage dont on pourrait se défaire et ce fut bien là tout le problème de Freud : comment une tradition se transmet-elle à tant de générations ? Comment des hommes réussissent-ils à communiquer à d’autres hommes des états psychologiques qu’ils n’ont eux-mêmes jamais éprouvés ? Qu’est-ce que cette vois philogénétique qui est à l’œuvre ici ?

    Yérushalmi, érudit formé à la dialectique talmudique, cite opportunément un passage tiré du livre du Deutéronome (29 ; 13-14) : et ce n’est pas avec vous seuls que j’institue cette alliance et ce pacte, mais avec ceux qui sont aujourd’hui placés avec nous, en présence de l’Eternel notre Dieu, et avec ceux qui ne sont pas avec nous, en ce jour… Le talmud interprète ce passage comme suit : toutes les âmes futures du peuple d’Israël, donc aussi celles de Freud et de ses ancêtres, y étaient ce jour là, lorsque le Dieu d’Israël remit à son émissaire les tables de la Loi… Partant, aucune chance d’échapper à cette loi d’airain qui maintient en servitude toutes les générations suivantes… Nous y reviendrons infra en évoquant ce patrimoine culturel inconscient qui se transmet on ne sait comment…

    Pourquoi donc Freud ressentait-il le besoin de se défaire de ce judaïsme, générateur de conflits et d’humiliations ? Yerushalmi mentionne un incident particulièrement traumatisant que Jacob Freud relata à son fils : un samedi matin, alors qu’il se rendait à la synagogue, revêtu de son beau costume de chabbat et coiffé d’un magnifique bonnet de fourrure, un chrétien surgit, envoya d’un coup le couvre-chef dans la boue et chassa du trottoir le jeune homme apeuré. Freud demanda à son père quelle fut sa réaction. Celui-ci lui dit : j’ai pris mon bonnet et je suis parti. Le commentaire de Freud est dévastateur : cela ne m’avait pas semblé héroïque de la part de cet homme grand et fort qui me tenait par la main… Voilà une expérience qu’on n’oublie pas facilement. Ou pour parler comme Freud : voici un joli traumatisme de l’enfance…

    On comprend que tant d’humiliations aient fini par poser problème à Freud, contraint de traîner ce lourd héritage comme un insupportable fardeau. Et aussi qu’il se soit posé la question suivante : comment les juifs sont-ils devenus ce qu’ils sont ? Mais le problème dans toute cette affaire, c’est que la question est mal posée. Freud n’a jamais eu une attitude accueillante, encourageante, optimiste de la condition juive. Certes, il lui arrivait parfois de ressentir de la fierté en raison de son appartenance juive. Il a même très souvent parlé de rester entre nous, entre juifs, mais plus souvent encore, il a insisté sur sa volonté de ne pas faire de la psychanalyse une affaire juive … Il craignait que son enfant, la psychanalyse, ne fût victime du même rejet que son appartenance ethnique et religieuse. Ce qui lui importait bien plus que son propre bien-être, était la survie de la psychanalyse, l’œuvre de sa vie.

    Dans un magnifique passage (p. 149ss) Yerushalmi va bien au-delà des analyses habituelles de ce Moïse de Freud, refusant de le réduire à une simple autobiographie de nature psychanalytique. Trop d’éléments contradictoires s’imbriquent dans ce projet si complexe ; on ne comprend pas très bien l’obsession de Freud au sujet de ce livre dont il acheva le premier jet en 1934. En Allemagne, des événements troublants, voire dramatiques, se préparaient alors et Freud, âgé et se sachant malade, voulait absolument mener son livre sur l’homme Moïse et le monothéisme à son terme. Yerushalmi a raison de souligner que Freud veut résoudre l’énigme du Sinaï sans avoir à renoncer à une seule de ses théories. Voici ce qu’écrit Yerushlami : Avec le complexe d’Œdipe et le «retour du refoulé», il détient les principes intégrateurs grâce auxquels toutes les pièces du puzzle semblent s’imbriquer à merveille les unes dans les autres, et même se renforcer mutuellement, principes grâce auxquels il peut jeter un pont entre la psychologie individuelle et la psychologie des masses, entre la psychologie de l’histoire, partir de l’histoire juive et remonter jusqu’à la préhistoire, puis redescendre vers les origines du christianisme et, enfin, mettre à nu les mécanismes de l’antisémitisme…

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